Je vais faire hurler mais ça ne m’empêchera pas de ramer encore à contre-courant en entendant les commentaire dithyrambiques du Salon du livre de jeunesse de Montreuil. Le livre jeunesse se porte bien et c’est sans doute le seul secteur de l’édition qui se porte bien. Certes, la rentrée littéraire donne lieu à une débauche de parutions que les critiques professionnels n’arrivent pas à lire, tant il y en a. Les ventes ne suivent pas vraiment et tout le monde s’en lamente. Les éditeurs régionaux ferment les uns après les autres comme le petit commerce de proximité ferme quand ouvrent les zones commerciales en périphérie, comme les radios associatives ont cessé d’émettre quand ce sont formé les grands réseaux nationaux supports de l’insupportable publicité. Pas si insupportable puisque ces radios font de l’audience quand les associatives n’en faisaient pas. Le livre, c’est pareil. Les grands auteurs médiatiques, retenus par des grands groupes désormais internationaux, appuyés par un service de presse efficace et, sans doute, quelques collusions, assurent l’essentiel des ventes.

salondulivreetdelapressejeunesse

La littérature jeunesse fait un tabac. Les CDI (salles de documentation des collèges et des lycées), les rayons des salles de classes primaires sont bien garnis et les livres sont empruntés. Contrairement à une idée reçue, les enfants lisent, aiment lire et les jeunes ados aussi, surtout les filles. Le problème, c’est que dans nos pays et singulièrement en France, les jeunes pensent que l’accès au statut d’adulte se fait en reniant l’enfance. S’ajoute une vision à court-terme, s’inscrivant à la fois dans une recherche de stricte utilité et dans une démarche de consommateurs. Les adolescents ne font que ce qui est strictement nécessaire pour avoir la paix avec les parents et autres adultes de référence. Ils lisent les livres du programme mais n’achètent pas un ouvrage pour le plaisir. Ils lisent aussi, il est vrai, les livres de témoignages où ils pensent découvrir ce qu’est la vraie vie, celle des adultes où, selon eux, il n’y a plus d’interdit. Pour le bac, la liste officielle suffit et hors de question d’approfondir en lisant d’autres titres d’auteurs au programme. Ne parlons pas de ceux qui ne sont pas au programme. Il faut avoir vu comment la plupart des ados se débarrassent de leurs livres de l’année avant même le 30 juin, dès l’arrêt des notes. Pour eux, les œuvres étudiées ne serviront plus. Ils n’y feront pas référence dans les épreuves du bac pour appuyer un argument. Idem dans les années précédentes et ils ne comprennent pas qu’un professeur fasse lire une œuvre qu’ils ont vue en 6e. Pour eux, c’est du passé, ça correspond à un niveau inférieur et n’ont pas idée qu’on peut y découvrir autre chose avec plus de connaissance et d’expérience.

La littérature jeunesse participe à cette démarche de reniement. Quand on est grand, on ne lit plus, pas plus qu’on ne joue avec les jouets et jeux de l’enfance, ou qu’on collectionne les images d’animaux, on met même un point d’honneur à affirmer qu’on n’aime pas les animaux. On n’ouvre plus de livres sauf obligation scolaire. Par conséquent, on devrait se garder de cet enthousiasme débordant chaque année à l’occasion du Salon du livre de Montreuil et autres manifestations similaires mais de moindre importance.

Puisqu’on en est au chapitre de la littérature pour la jeunesse, remarquons qu’à part quelques titres remarquables et originaux – ceux dont parle M. Denis Cheissoux dans ses émissions depuis plus de 20 ans par exemple – le reste est plutôt mauvais. Les histoires sont pleines de stéréotypes et notamment sur les classes sociales. Les personnages sont caricaturés, archétypiques, et témoignent souvent d’un mépris de classe pour ceux qui n’ont pas le bon goût d’avoir le même niveau d’instruction que l’auteur(e). Malgré ce complexe de supériorité qui transparaît souvent, la plupart de ces livres sont mal écrits. Les fautes de syntaxe sont légion, les phrases sans verbes nombreuses, la concordance des temps n’est pas respectée. En d’autres termes, tout ce qui constitue la colonne vertébrale de la langue passe en pertes et profits. Leur succès vient surtout du fait des bonnes intentions véhiculées par la plupart de ces livres. On y trouve généralement l’accueil de l’enfant différent*. Il peut être handicapé, étranger, rouquin, aura des parents divorcés mais aura toujours du mal à s’intégrer dans une classe ou un immeuble jusqu’à ce que l’un des membres apprenne la situation de l’autre et finisse par retourner l’opinion des autres pour intégrer le nouveau venu. L’intention est louable mais les générations d’autrefois apprenaient aussi la tolérance en lisant des grands textes qui provoquaient la réflexion et des comportements durables plutôt que soumis aux aléas. On en revient toujours là : de nos jours, on s’adresse systématiquement à l’émotion quand la raison devrait se former dans ces années de jeunesse éduquée. Or, précisément, en introduisant la littérature pour la jeunesse dans les programmes du collège (vers 1996), on a écarté les œuvres qui avaient du sens et avaient fait leurs preuves, au profit de pages au contenu indigent. À part ce marquage fort correspondant à une tranche d’age, on fait détester les livres d’autrefois, ceux-là mêmes qui faisaient réfléchir. D’ailleurs, il est déconseillé voire inutile de réfléchir. On passe une séance à étudier la couverture pour soi-disant dégager des hypothèses de lecture alors même que lorsque commence l’étude, l’élève est censé avoir lu le livre. Comprenne qui peut. Ensuite, l’étude se réduit à l’identification des personnages, l’environnement, le résumé et le repérage de quelques éléments en liaison avec le programme : ponctuation, conjugaison (quand c’est possible), mots nouveaux. Rien pour provoquer la réflexion ou si peu. En quoi tel personnage est mauvais ? Comment le personnage positif parvient-il à convaincre ? Les programmes parus lorsque M. Chevénement – pourtant ardent défenseur de l’école du mérite – était ministre de l’Éducation nationale, prévoyaient déjà qu’on n’aborderait plus Montaigne et Rabelais au lycée que facultativement et sous forme d’extraits. Ses successeurs ont enfoncé le clou.

Pour être honnête, il existe aussi de bonnes collections qui proposent des séries intéressantes que les jeunes lecteurs ont à cœur d’explorer jusque au bout. Ils font parfois preuve d’impatience à l’idée de connaître la suite. Bien sûr, on pense à Harry Potter et son succès mondial mais pas que. Il existe de nombreuse séries de science fiction, d’épouvante (les jeunes ados en sont friands), d’énigmes policières sans meurtre, d’aventures et même d’histoire que les professeurs exploitent en lien avec le programme d’Histoire. Néanmoins, ils n’échappent pas tous à la forte connotation scolaire qui associe le livre à une obligation dont on a hâte de s’affranchir aussitôt sorti de la contrainte de la formation, de plus en plus mal acceptée dans nos pays développés où la crise ne garantit plus au diplômé l’accès à un métier intéressant ou choisi.

Il serait bon que ces salons fassent aimer les livres et la littérature et ne servent pas seulement à vendre des livres et faire connaître des collections aux professionnels. Or, on vend des livres mais si les jeunes lecteurs ne les ouvrent, lorsqu’ils sont plus grands, que par obligation scolaire avant d’abandonner carrément la lecture à l’âge adulte, ces salons ne sont que des foires commerciales. Ce n’est pas la vente des bovins qui fait aimer les fromages et les crèmes.

 

 

* la GPA va être (si ça n’est déjà fait) une source inépuisable d’histoires pour les livres destinés à la jeunesse