Mercredi 19 décembre 2018, sur Inter, Mme Sonia Devilers annonce le retour du « Grand Échiquier » à la télévision dans son émissions sur les médias.

quilapayun - chileBien sûr, elle ne peut faire autrement que rappeler ce qu’était « Le Grand Échiquier » du temps de l’ORTF puis d’Antenne 2 car, elle a omis de le mentionner, c’est la seule émission qui n’a pas changé de nom après la disparition de la grande ORTF, qu’il est de bon ton de vilipender de nos jours mais que le Gouvernement s’apprête à recréer « pour faire des économies ». On sentait Mme Devilers, dubitative devant ce retour d’une émission culte (pour une fois c’est vrai), disparue depuis des dizaines d’années. Après avoir rappelé en quoi consistait l’émission, elle a cru bon diffuser un extrait où apparaissaient le groupe Quilapayún composé de « moustachus en tenue noire qu’on voyait tout le temps chez Jacques Chancel ». Le lendemain, elle présente ses excuses, invoquant son jeune âge (elle ne manque pas l’occasion de le dire), avouant qu’elle ne savait pas qu’il s’agissait d’artistes réfugiés à Paris après le coup d’État de 1973.

Combien d’autres, de sa jeune et moins jeune génération n’auraient même pas lu les messages l’invitant à rectifier, tant ils sont imbus et revendiquent leur ignorance culturelle. Mme Devilers a donc vérifié, après les reproches des auditeurs, et reconnu sa lacune. C’est tout à son honneur. Nous avons déjà déploré, à plusieurs reprises, l’abandon par les programmes scolaires de tout ce qui a du sens au profit d’exercices techniques à partir d’un corpus de moins en moins ambitieux. Il est loin, le temps où un lycéen moyen se devait de lire un journal au moins une fois pas semaine, sans qu’un professeur ne le demande et sans qu’il y ait une évaluation notée. L’épreuve de dissertation de culture générale était la reine du baccalauréat, un an avant la dissertation de philo et sa toujours étrange question. Ceux qui étaient adolescents en 1973 ne pouvaient l’ignorer. Ils avaient vécu, de loin, Mai 68 mais, lorsque la démocratie chilienne tombe, à la faveur d’une grève des camionneurs qui bloquaient la circulation, financée par l’étranger, et qu’un coup d’État amène un des plus grands dictateurs de l’Histoire, nous ne pouvions ignorer que le fascisme n’était pas mort avec la fin de la deuxième guerre mondiale. Le fascisme était à nos portes et les récits de nos camarades de classes, enfants de réfugiés chiliens nous le rappelaient. Quand cette dictature s’est terminée au bout d’une quinzaine d’années, on ne parlait plus guère du Chili et du fascisme. La nouvelle génération de lycéen lisait moins la presse, ne dissertait plus sur la culture générale et entendait d’une oreille distraite que des pays lointains accédaient à la démocratie, un peu comme s’ils accédaient à l’eau courante ou à l’électricité. À la fin des années 1980, ceux qui avaient pris part à Mai 68 étaient devenus directeurs de la communication des grands groupes capitalistes ou mettaient leur imagination au pouvoir des agences publicitaires. Libération considérait la pub comme la nouvelle forme de la poésie et vantait l’initiative individuelle qui conduisait à la création d’entreprises. M. Lang, Ministre de la Culture de référence, considérait toute création médiatisée comme de l’art. Le nivellement était consacré : tout se vaut, désormais.

Il se trouve que, personnellement, le coup d’État au Chili correspond à l’apparition de la télévision dans notre foyer. Je manquais rarement « Le Grand Échiquier » et je ne me souviens pas y avoir vu si souvent les Quilapayún. Il est vrai qu’ils étaient invités dans les autres émissions de variétés aux heures de grande écoute. D’abord, il n’étaient pas moustachus mais barbus car, je crois que leur nom veut dire « barbu » en langue indigène. Ensuite, leurs chansons évoquaient – comment aurait-il pu en être autrement – les avatars d’une des dictatures les plus cruelles. Dans une émission de divertissement, sur une chaîne de télévision contrôlée par l’affreux État français, par qui vient tout le mal, on pouvait entendre des artistes chanter des chansons dites « engagées ». À l’époque, ça voulait dire « de gauche » (car la droite ne fait pas de politique comme chacune sait) mais surtout dénonçant le fascisme réel et appelant, parfois, à une autre société, plus juste, plus égalitaire. Les années 1980 ont connu l’abandon des idéologies et des idéaux au profit d’une consommation décomplexée, malgré la crise qui s’installait durablement. On ne fait plus de politique. On ne s’engage plus après l’alternance de gauche au sommet du pouvoir.

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Dans ces années 1970, il y a eu un basculement parmi les lycéens. Certains demeuraient dans cette prodigieuse expansion culturelle (parallèle à l’expansion économique des Trente Glorieuse) qui a suivi la fin de la guerre et qui a vu le triomphe des intellectuels et des artistes. D’autres exprimaient déjà une paresse intellectuelle à l’idée de « bronzer intelligent ». La meilleure preuve de cette paresse intellectuelle se trouve dans le refus de comprendre la poésie où l’ordre des mots diffère souvent de l’ordre habituel dans la conversation. Le pouvoir avait compris que la lecture des grands textes, les études, formaient des générations de contestataires et que, à tout moment, une étincelle suffirait pour remettre en cause la société capitaliste qu’on appelle « libérale » aujourd’hui. On a commencé par diminuer le nombre d’heures de français au lycée avant d’alléger le programme afin de laisser moins de places aux corrélats et autres digressions proposés par des professeurs cultivés, à partir d’un article paru dans la presse, d’une exposition, d’un film, d’un événement. La mort d’un André Malraux a été l’occasion d’études de textes, de débats, d’intérêt pour l’art oriental ou contemporain. André Malraux passait à la télévision, chez Jean-Marie Drot, du temps de l’ORTF, à des heures raisonnables, pour donner à aimer des œuvres d’art mais sans imposer une analyse conforme à la pensée dominante du moment. Pourtant, déjà, un groupe qui amplifiait d’année en année exprimait un intérêt moindre pour les loisirs culturels. Rapidement, ce groupe l’a emporté, remisant les divertissements intelligents, de plus en plus réservés à un groupe réduit devenu « élite ». C’en était fini de l’élitisme pour tous qui était en bonne marche, pourtant, avec l’accès facilité aux études secondaires et même supérieures et aux tarifs préférentiels pour les comités d’entreprises. Franck Lepage fait remarquer qu’avec la crise (apparue au milieu de ces mêmes années), on exige de plus en plus que l’École débouche sur un métier alors même que l’emploi se raréfie. Dans ces conditions, la culture n’est plus une aspiration mais un accessoire. On vise la section S où les humanités sont allégées. Et puis, le boulot a été fait, alors on peut s’éviter l’engagement politique qui résulte de l’étude des grands textes. Le divorce, la contraception, l’avortement sont des choses normales pour toutes celles qui sont nées après les combats féministes de ces « années Chili ». Années Chili dans la mesure où le Chili occupait nos conversations et que, de là, découlaient toutes nos aspirations à un monde plus juste, plus humain, plus égalitaire. Justement, dès les années 1980, l’inégalité devenait plus acceptée, inhérente à la condition humaine tandis que la crise choisissait ses victimes et récompensait ceux qui s’accommodaient de cette sélection. Inégalité acceptée et qui se traduit par l’accoutumance à voir des gens vivre et mourir dans la rue en partant au travail ou en allant faire les courses en ville. À la faculté, je fréquentais des étudiants dont les discussions tournaient autour des films où apparaissait Aldo Maccione ou qui se réunissaient dans un local où l’on ne passait que du disco en fond sonore. Ils sont devenus les cadres de la société française depuis la fin des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Ceci explique, peut-être, cela.

 

J’en reviens toujours à lui car Jean-Marie Floch était le produit de la formidable explosion culturelle des années d’après-guerre. Il en était un des plus brillants mais avait à cœur de partager la diversité de ses immenses connaissances et, surtout, de provoquer la réflexion. S’il a toujours eu contre lui quantité de parents d’élèves petits-bourgeois, il a dû, dans les dernières années où il a enseigné en secondaire, affronter des élèves de moins en moins réceptifs à la réflexion et à la beauté. Preuve de cette évolution, ses travaux qui sont salués dans le monde entier n’ont pas connu le succès d’un Roland Barthes auquel il est souvent comparé. Inversement, on peut penser que Barthes (Bartesse comme disait le Pdt Sarkozy) serrait demeuré inconnu s’il avait vécu vingt ans plus tard.

Coïncidence, dans la même émission où Mme Devilers avoue qu’elle ne connaissait pas les Quilapayún, elle nous apprend que M. Jean-Marc Lalanne prend la direction du magazine culturel (c’est ainsi qu’il est présenté) Les Inrocks. C’est dire où en est réduite la culture aujourd’hui. Pendant ce que j’ai appelé « les années Chili », les magazines culturels ne manquaient pas, des plus courants aux plus confidentiels. J’évoquerai, bientôt, Le Quotidien de Paris qui a pris la suite du prestigieux Combat. À son lancement, des affiches publicitaires annonçaient : « Il n’est pas nécessaire d’attendre le soir pour lire un bon journal ». Et c’était vrai ! Combien de fois ai-je investi parce que, le matin, dans la revue de la presse de Daniel Saint-Hamon ou d’Alain Bédouet (je ne sais plus), j’avais entendu : « Dans le Quotidien de Paris, Richard Liscia nous... » ou une autre page citée. Ses pages culturelles témoignaient de la foison d’initiatives et de la reconnaissance de nouvelles formes comme la bande dessinée. J’ai encore des pages consacrées à Alix de Jacques Martin et à Blake et Mortimer de Jacobs. En ces années-là, la culture se diversifiait et Le Quotidien de Paris était la seule véritable alternative à la presse dominée par les titres de droite (qu’on n’osait pas appeler « droite » mais « majorité »), à l’exception de L’Humanité. C’est dire que le titre a pâti de la parution du Matin de Paris, quotidien lancé avec le soutien du tout nouveau PS et de la « nouvelle gauche » pour gagner les élections. Ce sera chose faite et Le Matin de Paris suivra le sort du Quotidien de Paris qui a pris le virage de l’opposition revendiquée de droite après 1981, justement. La gauche a perdu la tête et sa base

Le Matin de Paris consacrait aussi de nombreuses pages à la culture mais se voulait plus populaire en proposant aussi une page de bandes dessinées de presse, comme dans les autres quotidiens populaires de l’époque, France-Soir et L’Aurore. La culture pouvait être populaire. Le Monde, le journal du soir, justement, était la référence absolue. Ce qui paraissait dans Le Monde était tenu pour sérieux, vérifié, fiable. Il faisait partie, à l’époque, de la dizaine de titres connus dans le monde entier. Voulu par le Général De Gaulle, après la guerre, il devait accompagner la reconstruction de la France et de son prestige retrouvé. Quand on pense à ce que c’est devenu…

À côté, il y avait les magazines comme Le Magazine littéraire justement, ou Les Nouvelles littéraires, repris par M. Philippe Tesson, propriétaire du Quotidien de Paris dont c’était un prolongement plus spécialisé avant que M. Jean-François Khan n’en prenne la direction pour en faire un magazine d’enquêtes appuyées par des références culturelles. Le conflit entre les deux hommes a conduit à l’arrêt des NL et à la création de L’Événement du jeudi. Ce qu’on a appelé la « nouvelle gauche » a lancé Maintenant où les signatures du monde de la culture pullulaient. C’était dirigé par Jean Ellenstein mais ça n’a pas tenu. Justement, la fin des années 1970 a vu ce basculement où l’on est passé d’un appétit pour la culture à une demande de simple divertissement préfigurant une société de consommation de loisirs que seule la crise a limitée. Surtout, en ces années, quelques kiosques vendaient La Nouvelle Critique, mensuel culturel de haut niveau. Il a fusionné, au début des années 1980 avec France nouvelle, autre magazine dans la mouvance du PCF, pour donner un périodique fourre-tout qui a fini par disparaître à son tour. Pour être complet, il faut préciser que, dans le même temps, Télérama est passé d’une formule de programmes de radio et de télévision et de critiques de films pour la famille catholique (plutôt de gauche) à un véritable hebdomadaire culturel et éclectique, voire un peu snobinard. N’empêche que même Télérama n’a dû sa survie qu’à son rachat par le groupe Le Monde lui même racheté par des financiers.

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Dans ce contexte, on comprend que Mme Devilers ait eu une opinion erronée des Quilapayún. D’abord, si elle est aussi jeune qu’elle le prétend (elle a un enfant de 12 ans) elle n’a pas vu les « Grands Échiquiers » à la grande époque d’Antenne 2 quand les Quilapayún se produisaient sur les plus grandes scènes et remplissaient les salles. Et puis, pour sa gouverne, rappelons qu’ils ne sont pas passé si souvent. Les invités qu’on voyait le plus étaient Karajan, Devos, Trénet, Renaud et Barrault, le mime Marceau. Quand on pense qu’un Stéphane Bern (dont on pressent qu’il occupera le poste de ministre de la Culture un jour), a minimisé les débuts d’un célèbre duo au Théâtre du Rond-Point (à Paris) en précisant : « C’était pas encore Jean-Michel Ribes qui le dirigeait ». Réponse des invités : « Non mais c’était Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault ». M. Bern devait à peine savoir qui c’étaient. La culture est redevenue l’apanage d’un petit groupe qu’on hésite à qualifier d’élite. Ce petit groupe cultive l’entre-soi mais n’est pas forcément très cultivé, n’a pas forcément de solides bases. Souvent, ses membres sont spécialisés dans un domaine et ouvert aux autres. Il entretient la pensée unique et le prêt à penser en dehors duquel toute expression culturelle est bannie. Non seulement ce petit groupe ne donne pas envie de les rejoindre mais il ne donne pas envie de se cultiver.

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Pour ceux qui ne comprendraient pas l’essor culturel de l’après-guerre auquel je me réfère, il existe un ouvrage intitulé « La littérature en France depuis 1945 » édité chez Bordas et qui est, de fait, la suite de la fameuse collection Lagarde et Michard. Où l’on voit que ce qu’on appelait « littérature » (ou « français » dans le cadre scolaire) était en fait un vaste socle culturel dont les différentes composantes s’influençaient mutuellement : littérature, bien sûr, mais aussi peinture, danse, théâtre, cinéma, télévision même (c’était vrai à l’époque), musique, bande dessinée, autant de choses dont personne, aujourd’hui, ne contesterait la valeur culturelle mais qui n’allaient pas de soi, même en ces années d’expansion culturelle. Ce n’est sûrement pas un hasard si l’on confie à un Marcel Julian la tâche de créer une chaîne de télévision autonome à la suite de la deuxième chaîne de l’ORTF et s’il en fait, avec Jacques Chancel (du « Grand Échiquier » justement) Antenne 2 où les plus grands noms de la culture de l’époque se sont produits ou ont été approchés. Jacques Chancel ne disait-il pas : « Il faut donner au public non pas ce qu’il a envie de voir, mais ce qu’il pourrait aimer ».

On sait que Sartre était pressenti mais ça ne s’est pas fait et les séquences ont été diffusées comme documentaires mais hors télévision. Le logo d’Antenne 2 avait été confié au peintre Mathieu, le générique avait été dessiné par Folon sur une musique de Michel Colombier, entre autres arrangeur de Gainsbourg et partenaire de Pierre Henry dans la « Messe pour le temps présent ». On croyait à la culture pour tous en ces années-là et on y contribuait. Ce n’est sûrement pas un hasard si le Centre Beaubourg (voulu par Pompidou mais finalisé par le Pdt Giscard) ouvre ses portes à ce moment-là et remporte un succès inattendu. Dans les premières années, la culture se trouvait dans le Centre lui-même mais aussi sur le parvis où se mêlaient saltimbanques et artistes. Les familiers du lieu (dont j’étais) ont pu voir, sans le savoir, des gens comme Guy Laliberté, faire le briseur de chaînes en compagnie de Néné le Fakir, cracheur de feu, Jérôme Mesnager et ses pochoirs. Mouna Aguigui (dont je me réclame pour écrire ce blog) avait compris qu’il toucherait sur le parvis un public sinon cultivé, du moins ouvert et curieux. Mouna grimpait sur une des excroissances des appareils techniques des souterrains pour haranguer la foule et attirer l’attention sur des faits d’actualité. Il y avait surtout un type comme John Guez, formidable John Guez, qui faisait jouer des scènes de théâtre au public et autres badauds présents sur le parvis. Ça c’était le théâtre vivant ! Ça, c’était la culture pour tous ! John Guez était au moins du niveau d’un Dario Fo qui se verra décerner le Prix Nobel pour du théâtre de rue, lui aussi, mais bien préparé et joué par de vrais comédiens. Il y avait un public pour ça, à la télévision et même dans la rue.

 

Mouna 2

john guez

http://www.crimonjournaldubouquiniste.com/article-mon-ami-mouna-109595552.html

https://www.dailymotion.com/video/xvjjsi

 

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