Je suis ému et fasciné de voir combien un bon bouquin apporte de satisfaction aux autodidactes que je connais. Dès qu’ils ont un moment, ils s’emparent de l’objet, choisissent un emplacement où s’asseoir et reprennent leur lecture. Rien d’autre, alors ne compte plus. Moi qui ai tant de mal à en faire autant, malgré les apparences et ce qu’on pourrait croire. Je lis beaucoup mais surtout des articles dans les revues et, depuis que ça existe, sur l’Internet. Mouna Aguigui se prétendait vélo-didacte car il ne se déplaçait qu’à vélo.

Je fais partie de ces « chômeurs luxueux » dont tu parles ou plutôt, pas vraiment luxueux. Peut-être, en effet, est-ce la linguistique qui condamne à ce funeste destin. Ils ne sont pas si rares les diplômés au chômage, contrairement à ce qu’on entend partout, statistiques à l’appui. D’après des employeurs potentiels, il existe nombre d’intellectuels qui n’arrivent pas à faire valoir leurs compétences et qui sont à l’affût de boulot dans des librairies-papeteries, des galeries d’art, des remplacements de profs déprimés, d’employés dans des musées locaux et temporaires et autres emplois en catégorie C de la fonction publique territoriale, où ils côtoient des personnes qui n’ont que le permis de conduire mais qui passent rapidement B+ pour les récompenser d’avoir bien emmerdé les administrés croyant trouver dans le service public la réponse à leurs attentes légitimes. Les diplômés au chômage ont des diplômes qui soit n’intéressent personne ou dont aucun employeur n’a les moyens de s’adjoindre un collaborateur supplémentaire, soit des titulaires d’un diplôme généraliste à l’heure où l’on recherche la formation très spécialisée. D’un autre côté, la spécialisation à tout prix condamne à n’exercer qu’une seule tâche.

Je fais partie de ce qu’on commence à appeler la « lumpenintelligentsia ». Parfois, en entendant un sans-abri, on se rend compte qu’il a un bagage artistique ou intellectuel qui partout lui ferme les portes.

 

 

Quand on parle de brassage social et, notamment, pour évoquer l’ancien service militaire, on pense toujours aux petits bourgeois qui côtoyaient les fils de prolos voire la racaille. L’inverse était vraie et, perso, si j’ai pu côtoyer des manuels, il y avait aussi quelques sursitaires, avec déjà qq années d’études et dont la conversation était passionnante. Cependant, dans toutes les catégories, il y avait des cons parfaits dont la compagnie était insupportable, intellos ou manuels. Le pire, c’est quand l’un d’entre eux avait de l’influence sur les autres et pourrissait l’atmosphère du groupe. Gare à ceux qui ne suivaient pas !

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Le brassage n’allait pas forcément de soi. En fait, on se retrouvait avec ses semblables. Le tri se faisait rapidement, dès les deux ou trois premiers jours. Les titulaires d’un CAP se mettaient ensemble et ne se mélangeaient pas avec ceux qui avaient tout raté, qui savaient rien faire, qui comprenaient rien. Les bacheliers restaient plutôt entre eux et ceux qui avaient commencé des études avaient effectué le stage EOR et arboraient un petit galon intermittent qui leur ouvrait les portes du mess et allégeait quelque peu leur peine d’avoir à subir cette connerie de service militaire où l’on n’apprenait même pas le minimum pour défendre ses concitoyens. Les générations précédentes nous faisaient payer la chance que nous avions de ne pas avoir à faire la guerre en nous en imposant quelques contraintes. Bien peu étaient comme mon camarade Mémesne qui profitaient de la situation pour observer leurs semblables et essayer de comprendre la société car, il ne faut pas s’imaginer que l’armée était un monde à part. Dans un sens oui, mais ses membres représentaient justement la société telle qu’elle est et pas telle qu’elle devrait être. Sans le regard des voisins et des amis, de la famille, de la petite amie, l’homme montrait sa véritable nature, généralement égoïste au plus haut point, prêt à trahir pour avoir un petit avantage, mobilisant toute son énergie dans des stratégies de dissimulation et d’évitement. J’ai eu la chance de faire partie d’un contingent hétérogène, au contraire du contingent d’étudiants ou du contingent formé d’illettrés ou presque et, pas forcément le plus sympa. Ainsi, je buvais des bières avec des mecs vraiment bien, certains complexés de n’avoir pas réussi à l’école et d’autres attendant l’occasion de faire mieux. J’ai eu beaucoup de chance de me trouver dans ce groupe (= 12 hommes, équivalent d’une chambrée) solidaire malgré quelques inimitiés et surtout pas dupe quand un gradé tentait de faire porter la responsabilité d’une brimade sur le dos de l’un d’entre nous (souvent moi). J’ai eu la chance de renouer avec Philippe, à l’occasion d’un passage dans les Ardennes au moment de l’éclipse de 1999 et je pense toujours à Serge, Italien de la grande communauté de Villerupt, colosse au grand cœur dont l’autorité naturelle a souvent réglé des litiges. Il n’a jamais fait usage de sa force même quand il a été provoqué. Serge qui répétait qu’il n’avait pas réussi à l’école et que c’était pas pour réussir à l’armée mais qui ouvrait des yeux émerveillés quand l’un de nous lui a prêté un livre d’œuvres de Dalí. Et puis, Pasquale, engagé, et qui n’a jamais voulu dire pourquoi il se faisait chier mais on devinait un drame personnel et l’armée le brimait car elle ne veut pas qu’on profite d’elle. Un chef, sensible, qui noyait une rupture amoureuse dans l’alcool et que les autres méprisaient quand il donnait le spectacle de son éthylisme. Je l’ai côtoyé, parfois, à l’occasion d’un transport quelconque dans une autre caserne ou à la division, à l’autre bout de la ville. J’ai pu l’apprécier et, comme me disait Serge (dont la fonction lui avait permis de connaître tout le monde), « il pas con, tu sais ». Souvent, il y avait aussi un adjudant, justement, qui déplorait nombre de dysfonctionnements qu’il était obligé de palier sans aucun moyen autre que sa bonne volonté. Tant d’autres dont je découvrais l’intelligence, la sensibilité, à l’occasion d’une garde nocturne et triste autour d’une boisson chaude après avoir gelé, tout seul, pendant deux heures. Eux aussi montraient leur véritable personnalité loin des meneurs, des grandes gueules qui rendaient le service militaire encore plus pénible.

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Mémesne, enfin, déjà artiste, plus ou moins sans abri au moment de son incorporation (c’est d’ailleurs pour ça qu’il avait devancé son appel), dont les facéties avaient vaincu jusqu’à la connerie crasse de son adjudant qui répondait à la caricature habituellement liée à ce grade. Bof, j’avais affaire à nombre d’entre eux et la plupart étaient corrects. Ça fait partie des clichés erronés sur le service militaire : la camaraderie (je t’en fous), la connerie des adjudants (loin de là), le permis de conduire qu’on passait (très très peu le passaient sinon les auto-écoles auraient pu fermer), le sentiment d’appartenir à la même nation (au contraire, on détestait le drapeau et tout ce qu’il représentait). Mémesne, dont je parle quelques fois, est devenu un artiste côté après avoir galéré des années. Oui, ce sont ces portraits, ces gens d’âme auxquels je pense après la lecture de la réponse de Jérémy.

 

 

Les chroniqueurs des médias, j’en parle souvent car leur omniprésence médiatique n’a d’égale que leur fatuité, leur prétention sans limite. Pour résumer, ils découvrent un événement (soit que tout le connaît déjà mais qu’ils découvrent, soit qui n’a aucune importance mais qu’ils tiennent pour essentiel), nous disent ce qu’ils en ont compris et ce qu’il est convenable d’en penser faute de quoi, on serait le dernier des inhumains, à exclure in petto de la grande communauté humaine et à condamner au bannissement éternel sauf en faisant preuve de contrition et de repentance. La repentance est à la mode. En général, je les exècre pour leur capacité extraordinaire à enfoncer des portes ouvertes et à exiger applaudissements et reconnaissance. Si jamais ils peuvent se prévaloir d’un diplôme (minimum bac +3), la mesure est comble car leur dénigrement s’en trouve légitimé. Le pire, c’est que ça marche. http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2010/06/24/18408754.html

J’ai déjà développé l’affirmation selon laquelle, loin d’ébranler le système comme ils le prétendent en le critiquant, ils n’en sont que les bouffons indispensables à sa pérennité. Tant que l’acrimonie et la contestation se limitent à l’admiration des chroniqueurs, le système a de beaux jours devant lui. Et puis, l’on voit bien comment ils savent jusqu’où ne pas critiquer trop fort pour s’assurer la gratification de leur employeur.

 

À mon tour de souhaiter de belles fêtes à Jérémy et à tous ceux qui liront ces lignes