Il était pour le moins périlleux d’aborder ici le thème des gilets jaunes et encore plus de prendre position. Il a fallu qu’un ancien directeur de la police nationale, M. Péchenard s’exprime pour réagir. https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-08-janvier-2019

 

Il a qualifié les manifestations de gilets jaunes « d’émeutes » en argumentant. Et s’il avait raison ? Comment analyser autrement des explosions populaires, des débordements incontrôlés ? Dans un autre pays, on aurait parlé, en effet, d’émeutes par l’ampleur et la violence qu’elles prennent. On aurait même parlé d’émeutes de la faim. Seulement, dans un pays comme la France, la misère ne se situe pas ou plus au même niveau que dans les pays en voie de développement. Là-bas, quand on a rien, on n’a vraiment rien. Des gens n’ont jamais eu de toit, ne possèdent que les haillons qu’ils ont sur eux et n’ont pas à manger tous les jours car la mendicité ne rapporte pas assez auprès de gens à peine mieux lotis. Ici, il y a des garde-fous, des dispositifs qui empêchent de tomber si bas. Oh, ce n’est pas de la générosité de la part des pouvoirs publics mais la garantie que l’ordre établi ne sera pas menacé. La générosité est sous-traitée par les œuvres charitables – appelées pompeusement « milieu associatif » – qui assure le SAV du système sans lequelle, il y a longtemps qu’il serait tombé car reposant sur des promesses d’opulence libérale jamais tenues. Donc, on octroie des allocations diverses, les fameux minima sociaux qui permettent de payer un loyer et de ne pas avoir faim.

 

Dans un pays comme la France, la misère ne se voit pas ou, plutôt, elle est niée. Les privés d’emploi sont volontiers assimilés à des fainéants, parce que, n’est-ce pas « du boulot y en a quand on veut ». On a détourné un terme juridique précis, SDF, de son sens pour désigner les personnes qui n’ont pas de domicile du tout, qui vivent ou plutôt survivent dehors, sans abri. Nous les voyons tous les jours mais nous détournons le regard, honteux de laisser faire mais craignant qu’un geste vers eux nous mette au ban à notre tour. Les pouvoirs publics laissent perdurer une situation qui entretient la menace sur ceux qui sont les plus fragiles, les plus précaires et même la classe moyenne dans son ensemble. Le message est clair : tenez-vous bien sinon ce sera votre tour et vous les rejoindrez. Il suffit d’entendre parler quelques uns d’entre eux pour comprendre qu’il n’y a pas que des derniers de la classe accroupis sur des cartons mais aussi des diplômés, donc des cadres qui ont perdu leur emploi, leur logement, leur famille et tout ce qui va avec.

L’imaginaire collectif voudrait que la personne privée d’emploi ressemble à ce tableau de Gromaire intitulé « le chômeur ». Donc, tant que le chômeur est habillé correctement (avec les vêtements qu’il portait quand il allait bosser), reste propre, ne maigrit pas trop, on s’imagine qu’il n’est pas à plaindre et que, quelque part, il profite bien de la situation. Certains sont même persuadés qu’on touche presque autant au chômage qu’en travaillant. Des diapositives circulent sur l’Internet pour prouver qu’avec les aides qu’il perçoit, le titulaire d’un RSA s’en sort mieux qu’un smicard. Rien n’est plus faux, bien entendu, car le calcul en question ne retient que les données qui vont dans le sens de la dénonciation. D’ailleurs tous ceux qui prétendent qu’on vit bien au chômage se gardent bien de franchir le pas, même pour essayer. Il n’empêche que, parmi les gilets jaunes, on entend des voix contre ceux qu’ils traites d’assistés.

Marcel Gromaire, Le chômeur, 1936

Par conséquent, la misère banale et quotidienne, parce qu’elle ne ressemble plus aux clichés d’antan ni à ce qui existe ailleurs est niée par l’opinion publique. Pour être pris en considération, il faut correspondre à l’image qu’on se fait du chômeur, du pauvre, faute de quoi, on est soupçonné de profiter voire de tricher ou de frauder. Pourtant, il suffit d’entendre les conversations dans les transports, les cafétérias pour comprendre que tout ne va pas aussi bien et que toutes les promesses de croissances et d’emplois que devaient apporter le Traité de Maastricht puis la mondialisation n’ont été que leurres et tromperies. D’où ce sentiment rémanent dans les rassemblements de gilets jaunes que les médias nous trompent. La campagne pour le référendum européen de 2005 avait été un avertissement. Les médias rendaient compte d’une réalité qui ne correspondait pas à ce que vivaient la plupart des gens. Ils n’invitaient que des personnalités qui niaient cette réalité et proposaient d’aller encore plus vite dans le mur. La rupture a eu lieu à ce moment-là et tout est remonté à la surface. Non, la mondialisation ne profite pas aux peuples, non l’euro fort ne profite pas aux entreprises locales, oui l’euro a provoqué une flambée des prix. Et c’est tout ça (entre autres) que les gilets jaunes tentent d’exprimer aujourd'hui mais les mots leur manquent. Paradoxe atroce : lorsque certains d’entre eux s’expriment correctement, ils sont aussitôt accusés d’être des militants d’un parti politique quelconque. Et quand bien même ? Est-ce que leurs récriminations ne doivent pas être entendues ?

Les médias n’ont jamais fait leur aggiornamento,ni même accepté l’idée de le faire. Ils ont failli au moment de Timisoara en promettant de ne plus recommencer mais pour faire encore plus fort dans l’incompétence au moment de ce qu’ils ont appelé improprement « la première guerre du golfe », ignorant (entre autres) que le terme avait été utilisé quelques mois auparavant pour désigner la guerre Irak-Iran qui a fait un million de morts, excusez du peu. Le traumatisme du référendum européen de 2005 suivi du plus formidable déni de démocratie jamais vu dans une démocratie, les a à peine ébranlés. En tout cas, pas question de reconnaître une quelconque responsabilité.

 

Bien sûr, on peut émettre des réserves sur ce mouvement. D’abord, il est parti d’une mauvaise cause, le rattrapage du prix du gazole via une hausse des taxes. On sait que, du fait de la baisse des cours du pétrole, même si la hausse des taxes était entrées en vigueur, on serait aujourd'hui, en dessous du prix de l’an dernier. Or, le mouvement continue, malgré l’abandon de cette hausse des taxes. Ensuite, on s’étonne de voir autant de monde aux ronds-points alors qu’aucune grève n’a jamais été signalée. Ce ne sont donc pas des salariés qui animent ce mouvement. En revanche, nombre de petits patrons sont présents, fournissent la logistique (palettes, tentes, impression de tracts) pendant que leurs salariés font tourner les entreprises. Il y a aussi des retraités et des femmes au foyer.

Certains voudraient y voir l’avant-garde du prolétariat ou l’amorce de communes populaires (à l’instar de la Commune de 1871) voire de soviets. Ceux-là sont tout étonnés qu’il n’en soit pas ainsi et que les revendications sont concrètes et parfois diamétralement opposées à leurs espoirs. Ils répètent que les propos visant à exclure des pans entiers de la population sont le fait d’une minorité. Sans doute mais à force, cette minorité est présente partout et se fait entendre aussi. Néanmoins, il ne faudrait pas se focaliser dessus et que l’arbre pourri cache la forêt. Ce qui ressort de ce mouvement de gilets jaunes, c’est le besoin d’être entendu, d’être cru quand on se plaint et le refus d’entendre que tout va bien grâce à l’euro, à l’UE et la mondialisation. Qu’on se rappelle que, lors de la campagne pour la présidentielle de 2012, aucun candidat n’a abordé les questions de santé de publique et que cinq ans plus tard, elles ont été à peine évoquées. Pourtant, la hausse du coût des soins, la cotisation désormais obligatoire à une assurance complémentaire, le non remboursement de plus en plus de médicaments obèrent les budgets des ménages au point que près de 30 % de la population renonce à se soigner. Même les gilets jaunes n’en parlent pas et pourtant, ça fait partie de ces dépenses qui font qu’il manque 50 € voire 20 € pour finir le mois. Bien sûr, ce ne sont pas des hordes en haillons qui manifestent et reçoivent des coups de bâtons de la part de la police anti-émeutes comme au Caire, il y a plusieurs années. Dans un pays comme la France, d’abord, les loqueteux sont déjà dans la rue mais on ne veut pas les voir. Ils ne comptent pas, ne comptent plus et définitivement. Ensuite, ceux qui sont à peine au-dessus ne sont pas en haillons et les forces de l’ordre possèdent un équipement sophistiqué pour réprimer les manifestants. Finalement, est-ce si différent ? Comme disait Dom Helder Camara, la torture n’a pas changé avec l’usage de l’électricité. Ce n’est pas parce que les gilets jaunes portent des chaussures, des pantalons et des blousons qu’ils sont illégitimes pour dénoncer la pauvreté. Surtout, la pauvreté est insupportable quand d’autres gobergent à côté et qu’on nous dit qu’il faut les aider à goberger pour qu’ils tirent le reste vers eux. Depuis le plan Barre de l’automne 1976, on nous sert le même argumentaire dont on voit bien, après 42 ans, qu’il ne tient pas, du fait d’une mauvaise volonté évidente des possédants à voir les autres se rapprocher d’eux et encore plus à partager.

 

Dans un premier temps, le Gouvernement a laissé faire dans la mesure où le mouvement des gilets jaunes a permis d’exclure durablement des débats les questions environnementales. Surtout que les élections européennes approchent et que, traditionnellement, les écologistes y réalisent de bons scores. Rappelons que le Ministre de l’Intérieur a laissé se dérouler une manifestation sur les Champs-Élysées alors que ça ne se fait jamais et pour quelque cause que ce soit. Seulement, le mouvement est plus profond qu’une simple grogne contre la hausse des taxes sur le gazole. Le Gouvernement est désemparé parce que le mouvement ne faiblit pas trop. Pour le moment, il tente de s’en tirer avec des éléments de langage et en faisant croire qu’il débloque une dizaine de milliards alors que les mesures sont financées par les propres cotisations des salariés et que sont incluses dans ce nombre le manque à gagner du fait du renoncement à la hausse des taxes. Ce gouvernement de technocrates, issus de milieux favorisés, n’a aucune idée des difficultés quotidiennes vécues par la classe moyenne et la classe inférieure. Pire, il est persuadé que les théories fumeuses de l’École de Chicago fonctionnent et qu’il suffit d’attendre encore deux ou trois ans pour que ça marche. Sauf que les gens ont des échéances immédiates. Le Gouvernement s’en sortira peut-être par une nouvelle pirouette mais rien ne sera plus comme avant car les gilets jaunes montrent que, même désorganisés, ils peuvent se faire entendre et que, malheureusement, ce que les syndicats n’ont pas obtenu avec 5 ou 6 manifestations par an depuis des lustres, ils l’obtiennent en cassant.

L’arrivée de M. Macron marque un moment dans l’Histoire. Ce n’est pas la première fois qu’un nanti, arrive au pouvoir et s’entoure d’autres nantis. Pas la première fois non plus qu’il écarte ceux, moins nantis qui le soutenaient et qui l’avertissent du danger qui gronde. À la différence d’autres bourgeois à l’Élysée ou à Matignon, lui et ses proches n’ont pas milité dans un parti politique où ils ont côtoyé les militants de base. Ils n’ont donc aucun moyen de connaître la réalité de ceux d’en-bas mais, habitués aux théories, ils refusent d’entendre tout ce qui les infirme. On voit-là les limites du dégagisme. La classe politique a été renouvelée mais par des amateurs, des incompétents à qui l’on ne demande pas de s’aguerrir mais de voter sans ciller toutes les lois iniques sans discussion aucune. Le travail des députés en commissions est bafoué. Aucun amendement n’est voté. La démocratie ne fonctionne plus et les gilets jaunes, sans connaître le fonctionnement du parlement, constatent le résultat : des lois qui ne répondent pas aux attentes des électeurs. Ils en concluent donc qu’il faut passer par dessus. Et c’est là que nous abordons l’incertitude. Si presque tout le monde s’accorde sur le constat (sauf ceux qui ont un intérêt personnel dans la situation actuelle bien entendu), on hésite encore sur les solutions. Le référendum à l’initiative des citoyens à paru l’une d’elles mais, très vite, on en a perçu les limites. Donc, très vite est apparue la nécessité d’un encadrement. En d’autre termes, l’enthousiasme est retombé. Et puis, alors même que la plupart des élections, générales ou professionnelles peinent à mobiliser les trois-quarts des électeurs (loin de là même), on voit mal comment des référendums à répétition, précédés d’une campagne, attirerait constamment l’électorat. Nombre de gilets jaunes s’abstiennent d’aller voter en prétextant qu’ils n’ont pas le choix. Ils font penser à ces gens qui regardent des mauvaises émissions à la télé en disant qu’il n’y a pas autre chose quand il y a 40 chaînes. Seulement, il faut prendre la peine de regarder les programmes. On sait que la plupart des gens jettent les professions de foi des candidats avec les publicités. Lors de la dernière campagne présidentielle, il y avait 11 candidats. Il serait étonnant qu’on ne soit pas proche de l’un d’eux. Le plus paradoxal, sans doute, c’est qu’une synthèse des revendications des gilets jaunes qui circule en ce moment reprend les propositions du candidat Mélenchon. Or, il n’a même pas obtenu assez de suffrages pour figurer au second tour. Un autre paradoxe, au moment où l’on parle d’une grande consultation, c’est que le candidat Lassalle avait déjà fait ce travail pour recueillir un faible score et le quolibets des humoristes à cause de son accent. Le malentendu sur le référendum vient du souvenir, vague et erroné de celui de 1969 qui a vu le départ du Président De Gaulle. Rien ne l’obligeait à démissionner et, surtout, la question ne portait pas sur son maintien à la tête de l’État mais sur la régionalisation et la réforme du Sénat, autre revendication des gilets jaunes, d’ailleurs. Donc, la situation est bloquée sur ce point et d’autres encore. En fait, la plupart des émeutiers en jaune passeraient sur les imperfections des réformes (au vrai sens du terme) s’il y avait une véritable justice sociale. La justice sociale tient en quelques points, comme des écarts de salaires réduits, l’harmonisation fiscale entre les pays européens pour mettre fin à la concurrence entre les travailleurs et, bien sûr, une hausse des salaires les plus bas. Outre les questions de santé publique il faut y ajouter le logement car la spéculation organise la pénurie et l’insécurité. La finance internationale a cru pouvoir reprendre les avantages conquis par les travailleurs au cours du siècle passé en organisant la crise qui se traduit par la menace du chômage pour tous. Les profits n’ont jamais été aussi forts et leur indécence choque nombre de tenants du capitalisme. À force, la masse des exclus, partout dans le monde, prend des proportions qu’il serait dangereux de minimiser. Pour le moment, cela se traduit, ailleurs, par des votes détestables qui satisfont pleinement les financiers. À force de n’être pas entendus et même d’être privés de parole, les peuples pourraient trouver d’autres moyens d’expression. Nous avons dit à plusieurs reprises que l’ultralibéralisme est un totalitarisme. Il en reprend les outils tels que la propagande (la publicité), le contrôle des moyens de communication, le détournement du vocabulaire de son sens habituel, la négation de la réalité, le travestissement des échecs les plus retentissants. Néanmoins, tous les totalitarismes ont fini par tomber.