Toujours impressionné par ton expertise sur le marché automobile mondial. Qq remarques :

D’abord, qu’aucun constructeur français ne réponde au cahier des charges de l’armée françaises est tout simplement insensé mais tout à fait symbolique de la manière dont la France considère l’ultralibéralisme. L’État est marginalisé et le privé fait ce qu’il veut pour obtenir le max de profits. Sauf que, ton analyse montre bien que ça ne marche pas ou pas autant que ça devrait

En Chine (ou en France au temps du plan), on lancerait un appel d’offre avec un cahier des charges précis et un constructeur se mettrait au travail. Sans doute même l’État obligerait un constructeur (Renault + facilement) à faire le véhicule dont on a besoin. Tandis que là, l’armée doit s’adapter à ce qu’il y a sur le marché et faire avec et les constructeurs fabriquent qq chose dont personne ne veut. Mais surtout pas d’intervention ou de directive de l’État !

Lors de mes séjours en Amérique latine, je n’ai pas trop vu de voitures françaises sauf des Renault en Argentine et même une Clio en 3 volumes plébiscitée par les taxis alors que ça n’existait pas ici. En revanche, Chevrolet (Opel en fait), Fiat et les japonaises pullulent. Les camions sont Volvo et Scania ainsi que VW (eh oui), Man et les énormes machines étatsuniennes. Cela dit dans l’hémisphère sud, les clients préfèrent les standards européens.

En Afrique et au Proche-Orient, Peugeot régnait en maître à tel point que leur pub était : « Peugeot, la voiture de l’Afrique ». Et puis, une année, qn de très intelligent chez Peugeot s’est avisé que la robustesse proverbiale des Peugeot ne favorisait pas le renouvellement. Par conséquent, ils ont construit des modèles moins robustes pour obliger les clients à en changer. C’est ce qu’ils ont fait mais pour du japonais, moins solide mais + agréable et surtout bien moins cher.

Peugeot n’a pas arrêté de faire des erreurs de stratégie depuis des décennies. L’État ne pouvait évidemment pas intervenir (puisque détenant Renault) mais a multiplié les aides indirectes dont le prix du gazole minoré pour favoriser l’invendable moteur diesel, normalement réservé aux professionnels. On en voit les conséquences jusqu’à ces jours-ci… Alors oui, des voitures anguleuses, des caisses à savon, des refus d’alliance, l’obstination à garder le caractère familial et à se moquer de tout ce qui se faisait ailleurs. Finalement, il a fallu que le partenaire chinois censé écouler les moches Peugeot là-bas ne prenne le dessus, que l’État procède à une nationalisation déguisée avec Louis Gallois à la manœuvre et Carlos Tavarès en maître d’œuvre pour sauver le soldat Peugeot. Surtout, il a fallu convaincre la famille de se retirer et d’aller profiter de ses rentes.

 

Je veux faire, depuis longtemps, un article sur la marque DS pour m’étonner de ces modèles dérivés avec qq options onéreuses en série et des phares un peu plus en amande mais loin d’une vraie gamme Premium. À côté, des modèles haut de gamme signés Peugeot alors même qu’ils devraient sortir avec le logo DS puisque c’est sa raison d’être… Je ne sache pas que DS soit un succès.

À ces remarques, il faut qq nuances. Parmi celles-ci, les marques proposent toujours des modèles à l’export mieux finis et plus fiables. L’exemple typique est Fiat, détestée par les Italiens qui, pourtant la plébiscitent par patriotisme et parce que bon marché à l’intérieur mais ils manquent de mots pour exprimer leur colère contre ces cochonneries de Fiat. Idem avec les utilitaires Renault, pas très bons ici mais très appréciés en Amérique du sud, par exemple, qu’ils sortent avec le losange ou avec GM.

 

Maintenant, la clientèle est très marquée culturellement. Aux É-U (et donc au Canada), on va plébisciter de l’anglo-saxon dans le cas très rare où l’on n’achète pas du local. Les voitures japonaises se vendent bien en raison de leur prix et sans doute parce qu’on considère, là-bas, le Japon comme une extension des É-U avec, peut-être, une vague culpabilité pour l’usage de la bombe. Pareil pour Alcatel, Péchiney et autres qui ont soi-disant fusionné ou pris le contrôle d’un fabricant étatsunien : à partir du moment où ce n’est plus à eux, ils n’en veulent plus. Qu’on se rappelle le rachat d’American Motors par Renault. Même rebaptisé American Renault, puisque ce n’était plus étatsunien, ils n’en voulait pas. Sans doute l’habitude fait que les camions Mack se vendent bien (même quand ce ne sont que des dérivés des camions français) mais pour les voitures, soumises à l’émotionnel, pas question d’acheter français. Sans doute aussi, le fait que Mack soit tombé dans l’escarcelle de Volvo y contribue.

Ils font une exception pour l’alimentation mais encore, ça ne touche que les gens cultivés. Les autres regardent avec méfiance ces produits français (ou italiens) qui ne sont pas aseptisés. Pour les biens d’équipement, ça ne leur vient même pas à l’idée d’acheter ailleurs quand bien même ils trouveraient des produits étrangers sur le marché.

 

simca brasil

Enfin, tu évoques Simca. J’avoue éprouver qq nostalgie pour ce petit constructeur qui a produit des modèles dont on parle encore : Aronde, Ariane (Chambord, Versailles, Beaulieu etc.) et, + tard, la formidable 1100 produite aux normes de Chrysler. Là encore, erreur monumentale de Peugeot qui rachète Simca et investit dans une campagne publicitaire ruineuse à l’échelle européenne pour relancer Talbot, que plus personne ne connaissait, sans proposer de nouvelle gamme, de nouveau modèle et en changeant juste le logo (et quel affreux logo !)… On connaît la suite. Il a fallu l’acharnement des ouvriers en lutte pour garder leur usine de Poissy qui fait figure, aujourd’hui, de fleuron du groupe, au point qu’ils viennent d’ouvrir un musée attenant.

 

Alors, un ambassadeur pour exporter les produits français en général et les automobiles en particulier ? Encore une fois, partout ailleurs, on cultive le patriotisme et l’on achète de préférence les produits locaux. Alors que les Français sont connus pour leur arrogance envers les étrangers, ils passent leur temps à dénigrer tout ce qu’il y a chez eux. On a l’impression, en suivant l’actualité, de vivre dans le pays le plus corrompu, le plus raciste, le plus pollué, le plus mal gouverné, quasiment fasciste. Les grosses fortunes n’achètent pas français pour ne pas aider le gouvernement en place, toujours trop socialiste à leur goût. La classe moyenne supérieure non plus et met en avant ses connaissances pour vanter tout ce qui se produit ailleurs. Même pour la culture, les Français ne sont pas patriotes. Les classes populaires adorent le cinéma et les séries étatsuniennes. D’ailleurs, pour elles, ce n’est ni du cinéma, ni de la télévision, ce sont des histoires animées qu’on regarde sur un écran, qq soit la taille de l’écran. Les classes cultivées se piquent de films en VO, des É-U, du Japon et d’ailleurs ; surtout d’ailleurs. Il est vrai que le cinéma français que se complaît dans les drames intimistes « avec la participation exceptionnelle de... », fait plutôt office de repoussoir. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait une production culturelle susceptible d’intéresser les Asiatiques. À partir du moment où l’élite sociale se détourne des produits français, on voit mal comment le reste et comment l’étranger pourrait adhérer à ce qui est rejeté par la population de son propre pays. Dans « L’Arabe du futur » (tome 4), Riad Sattouf rapporte ce propos de son père syrien : « Quand on n’aime pas son pays, les autres arrivent et te le prennent ».