Je dis souvent que, quand on a vécu plus d’un demi siècle, on a forcément vécu des événements historiques, plus ou moins importants ou, du moins, été témoin.

Je le disais déjà vingt ans auparavant en constatant que nombre de ces événements sont transformés ou, parfois, inversés par les narrateurs du présent qui, souvent documents à l’appui, se répandent en considérations étonnantes. C’est, d’ailleurs, ce qui a principalement motivé l’ouverture de ce blog destiné à des adolescents de ma connaissance, devenus de jeunes adultes aujourd’hui.

 

Ce matin, il y a 40 ans que l’Iran a basculé. Je ne vais pas refaire France-Inter lundi matin

mais, force est de constater que les lundis radiophoniques sont souvent surréalistes : infos qui datent ou début d’une série de reportages dont on se demande pourquoi ils sortent à ce moment-là.

Lundi 11 février 2019, sur Inter, la titulaire du grand journal de 8 heures était en vacances et c’est une autre qui ouvre l’édition matinale par ses mots : « Une révolution que personne n’avait vu venir ». S’en suit un développement sur la situation de l’Iran aujourd’hui.

Comment peut-on dire ça ? Le monde entier a suivi la fin du chah, hésitant entre répression accrue et démagogie et son lâchage par les É-U qui l’avaient mis en place. Surtout, les Français étaient aux premières loges puisque son principal opposant, l’ayatollah Khomeini dirigeait les opérations de déstabilisation depuis son exil en région parisienne. Donc, tout le monde, et surtout les Français, avaient vu venir ce qu’on appelle la « révolution » iranienne. C’est comme ça qu’on écrit l’Histoire. La journaliste n’a sûrement pas inventé ni même interprété des événements qu’elle n’a pas vécus. Elle s’est documentée d’une manière ou d’une autre, a peut-être recopié un dossier publié par un confrère. En d’autres termes, la source elle-même n’est pas bonne mais elle existe et servira encore pour d’autres sujets à venir. Elle servira aussi pour les historiens qui s’appuieront dessus en découvrant les commentaires et analyses autour du 40e anniversaire, alors que l’embargo a été rétabli par le sinistre pitre qui préside la superpuissance mondiale. « Une révolution que personne n’avait vu venir »

 

Ispahan - mosquée du Cheikh Lotfallah, ou Masjid-i Sadr - 1616

Autrefois, au début du siècle dernier notamment, les journaux ne se préoccupaient pas de véracité, de rendre compte des faits. Ils cherchaient surtout à émouvoir le public pour gagner le plus de lecteurs possible. À côté des faits divers glauques, on embellissait l’aventure coloniale ou l’on calomniait des hommes politiques. Peu importait que ce soit vrai ou faux et l’on achetait les journaux où l’on trouvait ce qu’on avait envie de lire. Aujourd’hui, quand les informations sont fausses ou approximatives, ce n’est pas l’effet d’une volonté de tromper pour gagner des lecteurs mais l’ignorance de ceux qui propagent les informations et autres analyses et commentaires.

C’est d’autant plus condamnable qu’on dispose de documents en tout genre comme aucune époque n’en a connu. Pourtant, pour l’Iran comme pour d’autres pays ou d’autres sujets, tout fonctionne comme s’il y avait un seul document que tout le monde reprend et transforme plus ou moins à sa sauce. Ensuite, on entretien des clichés, des préjugés d’autant plus difficiles à combattre (contrairement aux calomnies ou aux allégations) que c’est corroboré par diverses plumes. Le nombre, les moyens mobilisés accréditent les informations erronées : autant de monde qui disent la même chose ne peuvent pas se tromper. Nous avons dénoncé à plusieurs reprises, l’usage des dossiers de presse qui servent normalement à présenter une œuvre, un sujet, en apportant des informations sur la recherche, les sources, l’inspiration, les collaborations. Ces dernières décennies, c’est devenu l’alpha et l’oméga de l’information, surtout en matière culturelle. On y trouve les intentions qui vont introduire la présentation par les commentateurs et, à partir de là, ce qu’il convient d’en penser. Nous avons aussi, plusieurs fois, montré comment, quand il s’agit de dézinguer un auteur, on va extraire quatre lignes sorties de leur contexte, et les monter en épingle. Ça s’appelle aussi, je crois, la pensée unique.

 

Nous avons également écrit souvent que, quand on voit comment sont rapportés les faits actuels, avec les moyens dont on dispose, et qu’on constate un tel fossé entre les faits qu’on a pu voir et la façon dont ils sont relatés, parfois en direct, on peut émettre les plus grandes réserves au sujet de faits d’Histoire qui sont très anciens. Nous y reviendrons bientôt. On peut, même si l’on est respectueux de l’autorité des experts, même si l’on reconnaît avec humilité ses lacunes, se poser des questions quand des historiens, documents à l’appui, décrivent la robe que portait Cléopâtre quand elle a reçu Jules César, le parfum qu’elle portait, le menu du repas. Se pose aussi le problème de l’interprétation anachronique. Nous avons déjà évoqué la relation de la guerre des Gaules, du même Jules César, surtout destinée à se couvrir de gloire devant les sénateurs et certainement pas pour attester avec précision du théâtre des opérations et du déroulement des batailles. On commente souvent le tableau de David représentant le couronnement de Napoléon. La plupart des gens imaginent que la peinture représentait la réalité avant l’invention de la photographie. On oublie juste que c’est avant tout un art majeur et que toute latitude est offerte au peintre pour interpréter. David a, bien entendu, reconstitué la cérémonie. On n’imagine pas qu’il ait demandé à l’empereur (et à ses invités éventuellement) de garder la pose pendant des heures, le temps qu’il exécute le tableau ou même l’esquisse. Ce que David a réalisé, parce qu’il était un artiste, est la règle courante.

 

Cette discrépance entre ce qu’on a vu et la relation effectuée par les reporteurs est un des points les plus importants dénoncés par le mouvement des gilets-jaunes. Ils reprochent violemment aux journalistes de ne pas rendre compte comme il faut de la réalité qu’ils vivent au quotidien et même du déroulement de leurs manifestations. Le problème n’est pas anecdotique et ne se limite pas à l’Iran lointain.