Alors que la saison 2018-2019 est maintenant en vitesse de croisière et que les directeurs préparent la rentrée et, avant la grille d’été, un thème a été repris ces temps-ci. C’est, pour nous, le prétexte d’une critique. D’abord, en passant, souhaitons qu’il y ait une vraie grille d’été, avec des émissions audacieuses, innovantes, de nouvelles voix qu’on aurait plaisir à retrouver à la rentrée et pas une suite de rediffusions. Certes, au moment, où le Président de la République entend démolir l’audiovisuel dit de « service public », plus que jamais le mot d’ordre est « faire des économies » mais c’est la politique de Knock : ne rien manger, boire un peu d’eau et finir affaibli mais guéri d’un mal qu’on n’avait finalement pas.

 

La médiatrice fait état de courriers à propos de la musique lors de son intervention du vendredi 22 février 2019. On demande s’il y a favoritisme, copinage. Forcément, il y en a et les dénégations sont inutiles. Pourquoi entend-on autant Vanessa Paradis et Charlotte Gainsbourg ou Mathieu Chédid, Christine and the queen ? Alors que la place de la chanson est minime sur Inter, curieusement, on entend toujours les même. Ailleurs, on parlerait de matraquage. Ensuite, quand on regarde ce qu’Inter appelle la « play-list », d’abord, on est surpris de voir la taille de la liste eu égard au peu de chansons diffusées (quand le sont-elles?) et tous les morceaux cités.

Il en ressort également que les auditeurs voudraient entendre plutôt des chansons françaises mais, en fait, celles du « patrimoine » pour reprendre ses termes. Autrement dit, les vieux, ceux qui sont consacrés mais morts. Ça en dit long sur le profil moyen de l’auditeur d’Inter. On proteste contre la banque, prétendument mutualiste, qui « donne le la à la musique ». On demande davantage de musiques du monde. La publicité a fini par être tolérée par les auditeurs résignés.

Wagner par André Gil

Or, dès le lendemain, dans la matinale du samedi, Anna Sigalevitch annonce la gageure consistant à évoquer pendant 5 mn, la tétralogie wagnérienne dite du « Ring » qui dure 4 fois 4 heures. Impossible bien sûr. S’ensuit une plaisanterie consistant à résumer à toute vitesse ; un peu comme quand on lit les conditions de vente dans une pub. Numéro parfaitement préparé avec relance bien huilée : on y aurait presque cru. Jusque là, rien à dire sauf que, pour une fois que la présentatrice ne parle pas d’opéra dans sa rubrique sur la musique classique, il faut qu’elle parle pendant la diffusion des morceaux emblématiques de chacune des composantes, sauf lors des extraits d’opéra, bien entendu.

 

À partir de là, deux réflexions s’imposent. D’abord, redisons-le, la radio, la fin de semaine, surtout le matin, est faite pour distraire. Or, depuis des années, on a l’impression qu’on offre la matinale en compensation à un journaliste maison pour le consoler de lui avoir refusé la matinale de la semaine, la vitrine de la station, confiée à une personnalité venue de l’extérieur. Par conséquent, le journaliste en charge de la matinale des samedis et dimanches, fait son boulot, fait ce qu’il sait faire : informer consciencieusement. Il a à cœur de montrer qu’il fait aussi bien que celui de la semaine mais avec moins de moyens. Félicitations mais, encore une fois, ce n’est pas ce qu’on attend le samedi matin, quand on peut se lever un peu plus tard, qu’on peut prendre son temps en famille, qu’on annonce le programme de ces deux jours, qu’on se prépare à sortir, à faire des courses etc.

Le 6-9 de la fin de semaine est formaté, chronométré comme on n’aurait jamais imaginé que ce soit possible. Il suffit qu’on fasse répéter ou éclaircir un mot, une expression par un intervenant pour que, aussitôt, on se dépêche de rattraper les quelques secondes imprévues : « On n’a plus le temps de… mais on retrouvera les références sur notre site Internet ». Et encore : « J’ai 15 seconde pour remercier ceux qui m’ont permis de préparer cette émission ». Et s’il met 12 secondes, que se passe-t-il ? Les auditeurs vont-ils être angoissés par ces 2 secondes de silence à l’heure où le moindre reportage en direct passant par satellite fait perdre facilement 2 secondes entre la question en studio et la réponse en direct ? S’il met 18 secondes, est-ce que toute l’antenne va être menacée ? Et même 1 minute ? Tout cela est ridicule, surtout, redisons-le, les jours où même ceux qui travaillent sentent l’atmosphère apaisée des fins de semaine.

Redisons-le aussi, l’entretien politique du samedi ou du dimanche est pathétique. On a un parfait inconnu, parce que les autres sont pris, qui essaie de se faire connaître mais personne, pas même sur l’antenne, ne reprend le moindre de ses propos. Si l’on prend le samedi 23 février, est-ce qu’on n’aurait pas pu prendre un peu de temps pour écouter Wagner, puisque la chroniqueuse affirmait que la représentation de la tétralogie à Genève est tout à fait exceptionnelle ? Au lieu de ça, on a eu M. Hamont (pour une fois qu’il y a une pointure le samedi) se plaindre de ne pas pouvoir réaliser l’unité de la gauche. Est-ce qu’on a besoin, comme pendant la semaine, d’avoir deux entretiens, l’un confié à une femme à 7h 50 et l’autre, plus important, confié à un homme, bien entendu, à 8 h 20 ? Est-ce qu’on ne pourrait pas, comme lorsque la rubrique de jardinage a été lancée autrefois, prendre un peu plus de temps, même si l’on n’a pas de jardin ? On se sentirait un peu dans la nature quand même, avec le parfum et les couleurs des fleurs évoquées. Fleurir l’antenne, voilà une idée qu’il faudrait creuser et à peu de frais. Une chronique sur la musique classique pourrait être anticipée avec un extrait de trois minutes à un moment quelconque. C’est pas la parlote autour d’un compositeur ou d’une œuvre qui va vous le faire aimer, surtout du classique.

 

 

L’autre réflexion, c’est que, de toute évidence, la parole, à notre époque, écrase tout. Le cinéaste Michael Moore faisait remarquer que, dans un film, c’est le son, les paroles qui comptent le plus. La preuve, si la bande son est inaudible, les spectateurs protestent. En revanche, quand l’image est floue, on impose le silence au rare spectateur qui tente d’interpeler le projectionniste (quand il y en a un). À la radio, c’est pareil. On parle pendant l’introduction d’une chanson. Le réalisateur informe l’animateur que l’introduction va durer tant de secondes. Ça veut dire qu’il devra parler, meubler pendant l’intro plutôt que de la faire écouter. En revanche, quand à la fin d’une chanson, le chanteur répète plusieurs fois la même chose avant que le son s’éteigne peu à peu, on ne fait rien, on laisse. « Send me now an SOS, Send me now an SOS, Send me now an SOS, Send me now an SOS… ». Donc, on y va franco : et vas-y que je parle pendant les premières notes de « la chevauchée des walkyries » . Sur les radios dites musicales, c’est pareil, on annonce les dates de concert, les plaisanteries pendant les intro. Sans complexe.

Si nous avons constaté des progrès dans la matinale de la saison en cours, il n’en demeure pas moins que ça reste un empilement de chroniques et de rubriques, chronométrées à la seconde près. Pas de place pour l’improvisation, pour une plaisanterie, pour un véritable échange entre les deux animateurs, rien que de l’artificiel, tout est écrit et quand ça ne l’est pas, vite on se dépêche de rattraper les secondes imprévues, et de présenter des excuses longues comme un jour sans pain à la présentatrice du bulletin d’information parce qu’on a 15 secondes de retard. On en est là.

 

Et puis, il faut parler d’une tendance à l’antenne qui consiste à non seulement à couper les phrases quand le locuteur lit son petit papier de peur de se tromper mais, depuis un certain temps, carrément les mots. Ça donne par exemple : « les parti-

cipants ont... ».

ou encore, une autre variante : « nos deux-

Z’enfants.. »

Rappelons que la liaison a pour but de fluidifier le langage et pas de rajouter des zézés dans l’expression.

 

D’une manière générale, le niveau de langage baisse de façon perceptible, audible (pour ne pas dire « écoutable » comme on entend de plus en plus, comme décridibiliser à la place de discréditer, pourquoi faire simple ?). On déplorait déjà les fausses relances, les liaisons tardives, Mme Salamé qui a du mal avec le conditionnel (« vous défenderiez quoi ? »), M. Haski peinant à lire son papier, le ton de plus en plus scolaire (comme dans les vieux sketches de Jacques Baudoin), voici maintenant les mots coupés et le plus fort, c’est que ça ne perturbe ni le locuteur ni ceux qui sont à côté.

 

Et ce n’est pas tout, pour enfoncer le clou, la revue de presse du dimanche 3 mars 2019. Mme Lorélie Carrive assure l’intérim en période de vacances scolaires. Elle entame fort, avec ce ton caractéristique de celui qui vient de découvrir quelque chose (cf. Les zèbres et leurs rayures)

et qui est tout content de demandeur à son auditoire s’il est aussi savant.

« Bonjour ! On les appelle les ferrivophiles, les ferrivopathes pour les plus atteints, ce sont des dingues de la chose ferroviaire ». Ceux qui prenaient leur petit-déjeuner à cette heure ont dû s’étrangler. S’ensuit un développement d’un article de Vanity Fair, pas souvent cité dans la revue de presse, il est vrai. Il y est question d’un passionné qui a récupéré des éléments du mythique Orient-Express qui évoque quelque chose « chez tout ferrivophile qui se respecte ». On ne sait pas ce qui est respecté ici, ni le vocabulaire, ni le loisir ferroviaire. On continue avec la rappel de ce qu’était l’Orient-Express : « ce train palace qui, jadis, reliait Paris jusqu’à Bagdad ». Notre « ferrivophile », donc, entend parler de « 13 wagons perdus je ne sais où ». Certes, notre journaliste intérimaire ne fait que reprendre un article sans doute approximatif, truffé de clichés et de bonnes intentions mais il y a des limites à tout.

 

Venice-Simplon-Orient-Express

Ferroviphile ou ferrovipathe moi-même (il y a débat pour savoir lequel est passionné de trains en vrai et lequel est passionné de modèles réduits), je rappellerai, sans ennuyer les indifférents, que l’Orient-Express n’allait pas jusqu’à Bagdad mais jusqu’à Constantinople, ce qui n’était déjà pas si mal. Certes, il y a eu un projet jusqu’en Mésopotamie mais ça ne pouvait passer que par des correspondance. Ensuite, pour transporter des voyageurs, on utilise le terme de « voiture » et pas wagon, réservé aux bestiaux et aux marchandises. Je limiterai mon propos car ces informations sont accessibles à tous ceux qui ont lu Agatha Christie ou vu les films adaptés de son célèbre roman et à tous ceux qui prennent le train régulièrement et entendent au moment du départ « En voiture, s’il vous plaît ! ». On n’a jamais entendu : « En wagon, s’il vous plaît » … Las, comme si ça ne suffisait pas, car on pourrait pardonner une néophyte (encore qu’un journaliste se devrait de vérifier ses informations), sur le fameux site Internet on trouve en titre de cette revue de presse dominicale (peut-être dira-t-on bientôt dimanchale) , pour que ça reste bien dans les archives de la station :

« Un "ferrivophile" dingue de l'Orient Express, le "combat" de Bernard Tapie et un "Coluche ukrainien" ». Noter au passage l’abus de guillemets : trois dans un seul titre pour résumer une revue de presse.

https://www.franceinter.fr/emissions/la-revue-de-presse-du-week-end/la-revue-de-presse-du-week-end-03-mars-2019

 

Ô Claude Villers, où es-tu !

 

Ce qui est grave dans cette affaire, c’est qu’on voit, une fois de plus, qu’avec le bac obtenu depuis une vingtaine d’années, on a des gens qui ont fait des études supérieures en étant moyen partout, c’est à dire en étudiant au minimum le programme imposé puis qui se retrouvent avec des responsabilités en maîtrisant à peine un seul sujet qui est celui de leur discipline. Des personnes dont la seule qualité est de n’être pas rebutés par l’écriture se voient confier la rédaction d’articles dans des revues réputées alors qu’ils maîtrisent à peine l’expression et délaient des lieux communs.

À côté, des jeunes sans diplôme innovent, inventent et peinent à être reconnus par les premiers, incapables de l’ouverture d’esprit qui devrait caractériser celui qui a étudié.

 

https://www.alamy.com/stock-photo/richard-wagner-caricature.html

https://seeninthecity.co.uk/2017/04/12/venice-simplon-orient-express/