Le 6 mars au matin, l’écrivaine Chloé Delaume est l’invitée de l’émission de M. Trapenard : « Ça y est, l’Académie Française a cédé et maintenant on peut dire « écrivaine » sans... » Sans quoi ? Phrase inachevée, bien entendu pas relevée par l’animateur. Justement, ça fait des années qu’on emploie le mot « écrivaine » et il n’est jamais rien arrivé aux locuteurs, évidemment. Qu’aurait-il pu arriver d’ailleurs ? Il n’y a aucune sanction pénale à l’endroit de ceux qui s’expriment mal. En revanche, il y a eu – rarement – des sanctions contre ceux qui n’avaient pas féminisé un nom, comme ce député de droite qui s’était adressé à « Madame le Ministre » plutôt qu’à « Madame la Ministre ».

À entendre les réactions après la publication des recommandations de l’Académie Française, on a l’impression que ce serait une sorte de police parallèle, de police de la pensée qui impose la terreur aux pauvres citoyens que nous sommes et que c’est de sa faute et de sa seule faute si des noms, notamment de métiers, n’ont pas de forme féminine. Comme si, à notre époque (et depuis longtemps) il existait encore une autorité, surtout en France, qui dispose de moyens pour imposer quoi que ce soit. On a déjà du mal à faire respecter des lois pourtant de bon sens, pourtant demandées. Il y a toujours des récalcitrants, des opposants qui avancent leur liberté suprême de faire ce qu’ils veulent et d’emmerder tous les autres. Et il s’en trouve toujours, même parmi les partisans des lois en question, notamment dans une certaine gauche, qui les approuvent.

Ce qui est frappant dans l’évolution de notre société, c’est qu’il n’existe plus, dans presque aucun domaine, d’autorité reconnue en mesure d’imposer quoi que ce soit. Même les vérités scientifiques démontrables (ne parlons pas des théories ni des postulats) sont contestées et même les personnes les plus attachées à la raison reconnaissent le droit de les contester. Le trumpisme pose comme condition à tout que la vérité n’est qu’une opinion parmi d’autres. Énoncer des faits se voit opposer une formule du genre : « C’est votre opinion mais je me permets de ne pas la partager » quand bien même il s’agit de faits démontrables et pas d’opinions.

 

C’est cette logique qui met tout au même niveau, qui met des faits en concurrences avec des impressions ou des opinions, qui conduit à cet abus d’arguments spécieux qu’on peut relever partout. En l’occurrence, on pose que c’est la faute de l’Académie s’il n’y a pas de féminin à la plupart des métiers et que les contrevenants seraient sanctionnés : la recherche du fautif pour masquer ses faiblesses et rebondir en accusant l’autre. Cette écrivaine, emportée par son élan, n’a pas pu finir sa phrase (et pour cause) sans en être nullement perturbée. Qu’importe que la démonstration qu’elle tentait n’aboutisse pas, elle a repris son propos avec un autre angle d’attaque.

académie française

Sur le fond, c’est tout simplement l’usage qui impose les mots et les expressions et il en a toujours été ainsi. Le latin a disparu parce qu’il a été corrompu par les langues locales et les mauvaises prononciations qui l’ont abîmé. On sait que la langue de Rutebeuf n’est pas la même que celle de Rabelais, puis celle de Madame de La Fayette, puis de Molière, puis de Voltaire, puis d’Hugo jusqu’à Pagnol et Le Clezio. Houellebecq, Gavalda n’écrivent pas comme Rolland. Les langues évoluent et l’usage prime. La langue évolue, l’usage impose ses formes et son vocabulaire. Ça fait des décennies que les élèves français ne comprennent plus Molière ou La Fontaine parce que l’ordre des mots ou le vocabulaire sont différents de la pratique actuelle. Ça fait un peu moins de temps que les enseignants sont peu formés aux rigueurs langagières et que leur temps de formation (quand ils en ont puisque à certains moments les instituts de formation ont été supprimés) est surtout consacré aux expériences pédagogiques censées faire passer des connaissances trop compliquées sans cela. Résultat, eh ben, on cause comme qu’on peut. On sait pas c’est quoi, on sait pas c’est où.

 

En fait, les principales réticences à féminiser viennent des femmes. Aucune ne veut être appelée : directrice, inspectrice, doctoresse, doyenne, mairesse, technicienne, entraîneuse, chirurgienne, chauffeuse, chercheuse, pompière, policière, ambassadrice, rectrice, conseillère, banquière,

Pourquoi pas ? Réponse : « Ah ben non, ça fait… (qch qui chiffonne) ».

En revanche, celles qui refusent ces féminisations l’acceptent quand elle est inaudible : auteure, professeure, députée, journaliste, spationaute, gendarme, dentiste,

On remarque aussi que les métiers que les femmes ont investi depuis longtemps ont eu un féminin dès l’origine mais que ça passe mal quand ce sont des professions ouvertes aux femmes plus récemment : ouvrière, boulangère, paysanne, cuisinière, infirmière, hôtesse, caissière, repasseuse, institutrice, hercheuse, pharmacienne, vendeuse, fermière, bergère, couturière, charcutière, marchande, coiffeuse

Il est significatif que Mme Carrère d’Encausse exige de continuer à se faire appeler « Madame LE secrétaire perpétuel ».

Inutile d’en rajouter sur ce sujet car l’émotion l’emporte. C’est le fameux « ça fait... » qui prend le dessus sur toute forme de raison, de définition, d’explication, d’argumentation. Face à « ça fait », il n’y a rien à dire sauf à opposer un autre « oui mais ça fait... ».

Au lieu de s’en prendre à l’Académie Française et de l’accuser d’entretenir la phallocratie, on doit plutôt s’interroger sur la difficulté de la population à féminiser les noms de métier notamment. Surtout, il est significatif d’observer que les principales concernées sont réticentes à féminiser le métier qu’elles exercent ou celui auquel elles ont affaire.

 

https://www.franceinter.fr/emissions/boomerang/boomerang-06-mars-2019

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1155773/academie-francaise-feminisation-noms-metiers

https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1063800/dany-laferriere-position-academie-francaise-ecriture-inclusive

https://actualite.20minutes.fr/societe/2463075-20190301-autrice-professeuse-procureure-pourquoi-feminisation-noms-metiers-pose-aujourdhui-probleme#xtor=EREC-182-[actualite]

 

http://www.lefigaro.fr/decideurs/emploi/2019/02/20/33009-20190220ARTFIG00232-la-feminisation-du-nom-des-metiers-va-etre-officiellement-acceptee.php?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR1VW_O_jzjzPwVh46aYKi1QlOLNrTmq1W1QZKx-FdYQ3aQiZF2U1lWI17s#Echobox=1551277346

http://www.lefigaro.fr/decideurs/emploi/2019/02/20/33009-20190220ARTFIG00232-la-feminisation-du-nom-des-metiers-va-etre-officiellement-acceptee.php?utm_medium=Social&utm_source=Facebook&fbclid=IwAR1VW_O_jzjzPwVh46aYKi1QlOLNrTmq1W1QZKx-FdYQ3aQiZF2U1lWI17s#Echobox=1551277346

http://www.academie-francaise.fr/actualites/la-feminisation-des-noms-de-metiers-et-de-fonctions