Décidément, non seulement l’article sur la mondialisation n’avance pas mais le bilan du macronisme que je me proposais de publier ces jours-ci est encore reporté avec cette histoire de débat. D’autant qu’il faudra le présenter en deux parties.

 

 

En ce moment, alors que l’on n’a pas entamé le dépouillement des propositions du Grand Débat et du Vrai Débat, pas plus que des soi-disant Cahiers de Doléances, on entend déjà remonter quelques idées fortes. « idées » et « fortes » sont de bien grands mots pour ce qui apparaît comme un catalogue de lieux communs.

Commençons avec les Cahiers de Doléances. On lit, ici ou là, des parallèles avec les Cahiers de 1789 pour découvrir que cette démarche intellectuelle a servi de matrice à tout le reste, tout ce dont nous allons parler après. Les Français forment un peuple instruit. Bien sûr, plus peut-être que dans d’autres pays, l’adulte se croit obligé de renier son enfance et ce qu’il y a appris pour parvenir à ce statut dont il rêvait. Cependant, de temps en temps, des souvenirs de scolarité remontent à la surface et, de toute façon, on conserve une connaissance dans l’état où on en a pris connaissance. Entre temps, les choses ont pu changer mais c’est la première impression qui demeure. Ainsi la Bastille, faiblesse mais méchanceté du roi, Révolution, guillotine et, pour ceux qui gardent un peu plus de souvenirs, les fameux Cahiers de Doléances. Voici qu’on les ressort dans l’espoir enfantin que la même cause produira le même effet. Un peu partout, on a pu lire des doléances d’il y a 230 ans dans pour y trouver des ressemblances avec la situation actuelle. « Le peuple se plaignait du prix du sel et aujourd’hui, il se plaint du prix du gazole ». Quel rapport ? Le sel était indispensable pour conserver les aliments et donc manger pendant l’hiver. Le gazole sert pour le transport puisqu’on n’a jamais parlé de son équivalent domestique, à savoir le mazout pour se chauffer. On a besoin de se déplacer pour travailler, pour accoucher, pour faire les courses et parfois pour faire des profits comme les cars Macron.

Tout ce qui ressort du fameux « Grand Débat » vient du même tonneau. On reprend un événement historique marquant pour le brandir et le faire coller tant bien que mal à la situation actuelle. On exige que les élus réduisent leurs revenus pour se mettre à la diète ainsi qu’ils le réclament pour le petit peuple. Le coût avancé semble exorbitant pour des petits revenus mais il faudra de toute façon payer les élus et l’économie est négligeable. On réclame le référendum parce qu’en 1969, le non a fait partir le Président mais il n’était pas obligé et la Constitution ne permet pas de plébisciter ou pas le locataire de l’Élysée. On exige le rétablissement de l’ISF. Il est vrai que symboliquement, ce serait intéressant mais on peut, effectivement, attendre une évaluation de sa suppression après deux années. On n’exige pas tellement la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales. On en parle mais, eu égard aux enjeux, il n’y a pas d’insistance. En revanche, la presse ne manque pas de signaler que, à l’occasion d’un débat public, une personne a protesté contre l’assistanat et demandé que les assistés voient leurs minima supprimés dans certains cas. On ressort la tarte à la crème du mille-feuilles administratif. Quand on a dit ça, on a tout dit. Quel échelon supprimer ? Tout le monde se plaint de l’éloignement ou de la suppression des guichets des services publics mais personne ne fait le lien dans ces débats qu’on qualifie de « grands »

En vérité, on n’a jamais entendu aucune proposition innovante ni même de proposition exprimée depuis longtemps mais jamais expérimentée. Nous pensons à la taxe sur les transactions financières dont on sait qu’une fraction infime rapporterait annuellement des milliards. Ben non, puisque ça n’a jamais existé et qu’on n’en a jamais entendu parler. On n’a pas abordé non plus le revenu de base universel. Il semblerait que cette idée ait été pervertie et doive être abandonnée mais on aurait pu, au moins, en débattre. D’ailleurs, chaque fois qu’on en parle, en France, c’est présenté comme de l’argent donné à tout le monde sans travailler et donc destiné à encourager les fainéants et généraliser l’assistanat. Pourtant, il est évident que, déjà, le travail ne fournit plus assez de revenus pour vivre dignement à une population qui augmente rapidement et qui n’est plus nécessaire à la création de richesses. On vient de fermer une usine de boites de vitesses à côté de Bordeaux. On annonce à l’instant, la fermeture des papeteries Arjo, pourtant travaillant à l’échelle mondiale. Ces usines ferment définitivement et, contrairement à la vulgate libéraliste, les employés privés d’emploi ne trouveront pas d’embauche dans les secteurs nouveaux porteurs de produits adaptés au marché puisque, les nouvelles technologies (et même les anciennes) ont besoin de peu d’employés. En supposant que chaque emploi soit équivalent partout ailleurs, sans considération de la qualification et de la compétence. Ajoutons-y le savoir-faire qui ne se transpose pas ou pas facilement. On n’a pas parlé non plus de la réduction du temps de travail parce que, comme toujours, on veut pas avoir l’air d’encourager les fainéants. Quand on est un homme, on doit se tuer à la tâche ! On n’a pas parlé non plus de la monnaie. La fiscalité s’est concentrée sur le rétablissement symbolique de l’ISF. Aucune proposition sur de nouvelles tranches de TVA plus équitables, notamment pour les ménages les plus modestes.

Les gilets-jaunes qui sont à l’origine de ces grands débats, outre qu’ils y ont peu participé (on le comprend puisque leurs revendications sont connues), ont repris tous les clichés véhiculés par les médias qu’ils vilipendent par ailleurs. On revient sur la Révolution mais personne n’a établi que les lois de l’Assemblée Législative étaient directement inspirées par les Cahiers de Doléances. On sait, en revanche, que les idées des grands philosophes du 18e s. ont été reprises par les premiers députés et que ce sont celles qui ont bâti la démocratie moderne qui a mis des dizaines d’années à s’établir de façon à peu près convenable. En revanche, les causes de la Révolution qu’on impute à l’absolutisme de Louis XIV et à ses dépenses somptuaires sont reprises quand on incrimine le train de vie supposé des élus et du personnel politique. On a oublié Danton qui réclamait « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace ». Non seulement l’audace est absente mais la simple imagination. Toutes les propositions qui émergent depuis quelques temps ne sont des perfectionnement de ce qui existe (rétablissement de l’ISF) ou l’appel à plus d’équité. On ne demande même plus de « faire payer les riches ».

Il y a un autre absent, et de taille, de tout ce remue-ménage : le patronat. Singulièrement, il ne fait plus parler de lui depuis le début de la crise des gilets-jaunes. On n’entend plus de patron se plaindre, promettre d’embaucher en échange de nouvelles exonérations, approuver une mesure ou se plaindre d’une autre. Surtout ne pas éveiller l’attention des fois que quelqu’un s’aviserait de demander des comptes. On parle de pouvoir d’achat mais concrètement, le pouvoir d’achat, ce sont des salaires convenables. Les salaires sont versés par les employeurs. C’est à eux qu’il faut les réclamer. Le temps n’est plus ou un Pompidou pouvait exiger du CNPF (ancêtre du Medef) qu’il augmente les salaire et assure un SMIC correct et en hausse significative (ce qui tire les autres salaires vers le haut) en 1968 et en 1973 pour éviter une révolution qui chauffait. C’était possible avec un État fort, un État qui orientait la politique industrielle avec le plan mais impensable aujourd’hui avec le patronat mondialisé et des instances comme l’OMC qui se fichent des résultats des élections. Bizarrement, aucune adresse au patronat. Pourtant, il faudrait dénoncer le rendement à deux chiffres des actions, qui est une aberration économique. On en voit le résultat. Le bon sens permet de comprendre que quand on touche dix fois l’équivalent du Smic, on ne mange pas 10 fois plus, on ne porte pas 10 fois plus de vêtements, on ne conduit pas dix voitures en même temps etc. Le rendement à deux chiffres, les dividendes faramineux versés sans trop de risques sont compensés par les licenciements et des salaires anormalement bas en France. Les salaires bas, c’est du pouvoir d’achat en moins et une croissance qui ne vient toujours pas. Il est vrai que tant qu’on croira que la récession (quel que soit le nom qu’on lui donne : austérité barriste, rigueur socialiste) produira de la croissance, on en restera à ces tristes constats.

Récemment, les statistiques ont mis en évidence que l’infime hausse du pouvoir d’achat suite aux premières émeutes des gilets-jaunes a relancé la croissance de manière significative. Où les décideurs, arc-boutés sur leur doxa libéraliste découvrent que quand on a un peu plus d’argent, on le dépense pour satisfaire des besoins auxquels on avait dû renoncer et que ça engendre un cercle vertueux. Pourtant, depuis ces dernières années, on nous dit que rien n’est plus important que la réduction du déficit du budget de l’État qui est apparu, rappelons-le, en 1974, c’est à dire un an après l’entrée en vigueur de la loi qui oblige l’État à emprunter auprès des banques privées au lieu de la banque centrale. Le déficit de l’État est voulu. Seulement, après avoir fait illusion, le constat est là et on ne peut plus le dissimuler. Le nombre de gens dans les rues, les centre-villes qui voient les commerçants fermer, les nouveaux centres commerciaux qui n’attirent pas (comme le Millénium à côté de Paris), le succès des voitures Dacia, des magasins « hard-discount », le renoncement aux soins, sont autant de signes qui auraient dû interpeler. Comme on en a toujours fait abstraction, on a entretenu l’idée que tout allait bien.

Cette austérité qui tourne à l’obsession de l’endettement et de l’équilibre du budget de l’État ne produit rien de bon et ne produit, finalement, rien du tout. Comment innover, comment faire montre d’audace quand on est restreint ? Quand on préfère verser des dividendes plutôt que d’investir (ne parlons même pas de verser des salaires convenables), on n’invente rien. Sans remonter à temps antédiluviens, revenons sur les Trente Glorieuses : investissements, embauches, profits, croissance. Depuis l’austérité, c’est tout le contraire. Chaque fois on nous dit qu’après une période, certes difficile, tout ira mieux. Il y a eu des mieux mais jamais durables, jamais au point d’être le début d’un nouveau cycle optimiste. Chaque fois, il y a eu un choc (appelé « crise ») qui a tout remis en cause et renvoyé à la case départ. Comme si l’on craignait qu’une croissance durable ne réveille les revendication de la classe moyenne. Pourtant, la classe moyenne revendique d’abord (mais pas seulement) pour améliorer ses conditions de vie et ainsi faire marcher l’économie.

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Les Trente Glorieuse ont eu pour moteur la reconstruction après la guerre et la nécessité d’accueillir les générations à venir après le fameux « baby-boom ». On dira que la reconstruction est achevée. De fait, la France (notamment) est conçue pour les 50 millions d’habitants d’alors. Avec 67 millions, ça déborde : pas de logements pour tous, pas d’emploi pour tous, des classes surchargées, des salles de cours en fac qui manquent toujours de mobilier depuis 40 ans… On le voit tous les jours mais on ne fait pas le rapprochement. Alors, parce qu’il faut « faire des économies » et qu’il n’y a plus à reconstruire, on devrait s’arrêter là ? C’est plus ou moins ce qu’on nous dit : nous en avez bien profité mais ceux qui arrivent n’en profiteront pas. Pourtant, il y a un équivalent de la reconstruction d’après-guerre et tout aussi urgent, c’est la transition écologique. Ce n’est pas qu’une formule médiatique parmi d’autres pour amuser ceux qui en ont les moyens. C’est une nécessité. La France d’aujourd’hui (notamment) n’est pas adaptée à la population qui vient. On ne peut pas asséner que « l’ancien monde » est fini et mener une politique qui consiste à le maintenir ou, du moins, à le maintenir assez pour que quelques intérêts particuliers soient préservés. La reconstruction, c’était des logements pour tous y compris pour ceux qui venaient au monde. Aujourd’hui, il y a encore besoin de logements. On sait faire des logements à énergie positive qui produisent plus d’énergie qu’ils en consomment. Il faut une volonté politique. Avec toutes les machines que nous utilisons et qui consomment de l’énergie là où leurs ancêtres étaient mécaniques (montres, pendules, téléphones, voitures même) il y a d’énormes besoins d’énergie et il ne suffit pas de balancer des formules du genre « la meilleure énergie est celle qu’on ne consomme pas ». Tout ça, ce sont des formules qui ne valent pas mieux que celles dénoncées plus haut. Il faut plus d’énergie et la France possède un potentiel d’énergies modernes, naturelles et renouvelables sans doute unique au monde. Va-t-on nous faire croire qu’il y a moins de soleil en France qu’en Allemagne ou au Danemark ? Va-t-on nous faire croire qu’il y a moins de vent ? Ah oui, en France, apparaissent dans les médias ceux qui demandent : « et quand y a plus de soleil ? Et quand y a pas de vent ? » Toujours les formules toute faites qui empêchent de réfléchir et toujours ces propos de cour de récréation. Pendant les Trente Glorieuses, on n’a pas fait que construire des horribles HLM (plutôt que des bidonvilles comme aujourd’hui), des lycées, des hôpitaux etc. On a aussi inventé le TGV (les études se sont étalées sur les 10 dernières Trente Glorieuses à peu près), le Concorde, la fusée qui met en orbite les satellites sans lesquels la vie ne serait pas possible de nos jours. Tout ça était possible avec une volonté politique et des investissements et une foi en un avenir meilleur ; autant de choses qui manquent maintenant.

Les jeunes-pouces montrent qu’il existe toujours de l’imagination, de l’inventivité mais trop souvent confinées parce que les tenants de l’économie financière ne veulent pas lâcher le morceau et perdre leurs privilèges à cause de l’audace de jeunes optimistes. L’ancien monde a de beaux jours devant lui, surtout si la contestation est à ce point incapable d’exprimer des envies originales et se contente de vouloir réchauffer de vieilles tambouilles. Cette affaire de Grand Débat apparaît de plus en plus comme une diversion, une manière de suspendre le temps en attendant de trouver le moyen de faire semblant d’écouter tout en préparant de nouvelles régressions. Déjà, sans que personne ne le demande, le Gouvernement vient d’émettre deux propositions qui, n’en doutons pas, verront le jour d’ici la fin du quinquennat. On nous annonce le recul de l’âge de la retraite (on reviendra à 65 ans dans le même délai) et une nouvelle journée travaillée mais pas payée pour financer la dépendance. Bien sûr, personne n’a émis ces propositions dans les débats et autres Cahiers de Doléances. On aurait pu créer une nouvelle branche de Sécurité Sociale mais comme on espère en finir avec la Sécu pour la refiler aux assurances privées, on ne va pas les mettre dans l’embarras au moment où elles proposent déjà des formules « dépendance ».

Dans une intervention célèbre à l’Odéon, en 1968, Sartre, citant Marcuse, rappelait que le système capitaliste avait le pouvoir de récupérer jusqu’à la contestation qu’il provoque. Le mouvement des gilets-jaunes, de par sa diversité, sa destructuration arrive à point pour renforcer le système. Le Gouvernement pourra dire : c’est ce que vous avez voulu.