Et dire que j’ai supprimé un paragraphe pour ne pas être trop long. Au départ, je voulais juste réagir à cette référence aux historiques Cahiers de doléances pour dénoncer les rapprochements tirés par les cheveux. L’Histoire, la mémoire, le « devoir d’Histoire » comme disait un Résistant que j’ai connu, n’ont d’intérêt que pour éviter de recommencer les erreurs. Or, les erreurs sont recommencée sempiternellement. Il n’est pas un historie, pas un humble professeur d’Histoire qui ne dit, quasiment en permanence lorsqu’il évoque un fait historique : « ça vous rappelle pas quelque chose? ». L’humanité est un éternel recommencement et, partout, les humains se comportent à peu près pareil.

 

Ensuite, après 40 ans d’élections au Parlement Européen, force est de constater que ça n’intéresse toujours qu’une minorité, celle qui est conscientisée et politisée tandis que les autres s’en fichent. En fait, plus l’élu est éloigné, moins l’électeur se sent concerné, à l’exception notoire du Président de la République, et encore, puisqu’il y a chaque fois plus d’abstention. On en arrive à une mobilisation à l’Américaine. Les flonflons et la débauche de pognon des campagnes des deux principaux partis nous font croire, de ce côté-ci de l’Atlantique, que c’est un vrai scrutin populaire quand très peu se déplacent. Trump élu avec 25 % du corps éléctoral. C’est justement pour tenter de mobiliser qu’on a recours à ces campagnes dispendieuses. Fermons la parenthèse. Les Français votent donc pour leur Président dans la mesure où c’est une résurgence de la monarchie que les Français adorent finalement. Il suffit de voir l’intérêt pour les frasques de la famille de Monaco pour s’en convaincre ainsi que les fastes de la pompe royale anglaise. Sinon, ils sont attachés au chef du village, appelé « maire » en langage moderne. Le reste leur paraît lointain et, pour tout dire inaccessible ou appartenant à un monde dont ils ne connaissent ni les codes ni, surtout, l’utilité. Dans la vidéo de l’émission « On n'est pas couché » du 30 mars 2019 (avec François Ruffin et Gilles Perret comme invités), on entend une gilets-jaune avouer et même revendiquer son ignorance de la politique. Alors qu’on parle d’eux très souvent, elle ne connaissait les noms ni de M. Ruffin, ni de son mouvement « France Insoumise ». Elle ne peut citer que trois noms : Macron, Le Pen, Mélenchon. Déjà oubliés Hollande, Juppé, Sarkozy. Originaire de l’Ardèche, elle ne connaît ni le nom de son député, ni celui du voisin Wauquiez, pourtant omniprésent dans la presse locale. En revanche, elle est assez habile pour ne pas répondre aux questions posées et amener le débat sur le terrain qui l’arrange, ce qui tranche avec le récit de son enfance malheureuse. Il faut un certain entraînement pour pratiquer l’esquive et ça ne s’apprend pas sur les ronds-points. Ajoutons aussi son embarras quand on lui a demandé pour qui elle avait voté en 2017, ce qui, face à M. Ruffin, en disait long. Quant au gilet-jaune masculin, visiblement moins habile, il ne peut que répéter son seul souhait politique, voir la démission de M. Macron et son remplacement par le peuple. Malgré les tentatives de recadrage de la part de M. Ruquier, il n’en démordait pas. Par conséquent, si après mes réserves sur l’origine de ce mouvement, j’ai toujours affirmé qu’il faut entendre la colère, d’où qu’elle vienne (y compris de policiers en uniformes) et même maladroitement exprimée, je dois bien constater que ce que j’écrivais au début, à savoir que les gilets-jaunes forment un groupe qui ne s’informe pas, qui n’est pas tourné vers les autres, qui n’est pas politisé et qui en appelle à des mesures simplistes se trouve confirmé au fil des semaines. Après le soi-disant Grand-Débat, il n’en ressort que des propos de cour de récréation. L’enfant a du mal à avoir une vision collective mais plutôt égocentrée. C’est normal. Il faut du temps et de l’éducation pour avoir une vision globale et une ouverture d’esprit qui manque dans ce mouvement. Si l’on doit écouter la colère car elle reflète un malaise profond d’une société exploitée, le fait est que l’ensemble des individualismes ne débouche pas sur un altruisme dont manque la dite société. Le refus de se doter de simples porte-paroles, sous couvert de recherche de pureté, traduit plutôt l’incapacité à déboucher sur du concret et peut-être même la peur d’avoir à prendre des décisions.

Déjà, il faudrait s’en prendre aux racines du mal et de l’exploitation. L’action des gilets-jaunes a au moins cette vertu qui consiste à mettre en lumière la réalité et pas l’image de la réalité telle que véhiculée par les partis politiques et les médias. Cette réalité quelle est-elle ? Si je prends mon cas particulier, en 2017, j’ai touché un salaire net de moins de 1500 € pendant 6 mois et j’ai payé des impôts là-dessus. Or, on nous dit que près de la moitié des Français ne sont pas assujettis à l’impôt sur le revenu. En clair, ça veut dire que près de la moitié de la population touche des clopinettes. Près de la moitié de la population française touche des minima sociaux, des pensions très basses, des salaires autour du Smic ou moins s’il s’agit de travail partiel. Jérémy pointe le silence sur la spéculation immobilière qui conditionne tout. Le nombre toujours en augmentation de personnes à la rue ne peut plus être dissimulé par des descentes de polices. Le nombre de personnes qui vont s’approvisionner aux Restos du Cœur et dans les autres œuvres charitables, s’il est plus discret, explose. Environ 30 % de la population renonce à se soigner. Le jeu de la spéculation tout court et la financiarisation de l’économie accaparent les médias qui en dépendent mais le dénoncent pas.

Arletty vérité 1

La réalité saute aux yeux désormais mais ne s’attaque pas à la racine du mal qu’est la grande finance et le patronat, totalement absents des revendications des gilets-jaunes qui se focalisent sur le référendum, les indemnités des élus et la démission du Président de la République. Faut-il s’en étonner puisque nombre de petits patrons en font partie ? Les gilets-jaunes parlent peu du chômage des séniors alors même qu’ils sont nombreux aux ronds-points. L’assisté, c’est toujours l’autre et on touche là les limites du mouvement. La soi-disant fraternité autour du café ne doit pas faire oublier les démarches excluantes. De même, la convivialité autour de la machine à café n’empêche pas les rivalités internes.

Je me permets aussi de rappeler que ce mouvement atypique qui dure depuis 20 semaines n’a donné lieu à aucune journée de grève. Quand même, ce mouvement dure depuis 20 semaines et n’est pas près de s’arrêter. C’est tout à fait remarquable même si l’habitude s’est installée et que c’est devenu presque un divertissement, un feuilleton mais que, comme ses prédécesseurs, ce pouvoir ne tient aucun compte des manifestations de rues.

On va nous produire une synthèse qui reprendra ce qu’on sait déjà. Après, la France partira en vacances et à la rentrée, on aura un saupoudrage pour faire croire qu’on a écouté le peuple mais un probable renforcement de la politique favorable aux monopoles et à quelques intérêts particuliers. On nous prépare déjà au recul de l’âge de la retraite et à une journée travaillée pour financer la dépendance alors que ce ne sont pas des revendications exprimées. Tout au plus, après les Européennes, dans le cas où la liste soutenue par le Président de la République (une première car tout à fait contraire à la lettre et à l’esprit de la Constitution encore en vigueur que je sache) se plante, aurons-nous droit à une allocution présidentielle pour dire que le message a été entendu mais pour n’en rien faire, soyons-en sûrs. La gauche était spécialiste de ce genre et notamment M. Jospin : « le message a été entendu ». Après tout, il existe une part non négligeable de la population qui considère que M. Macron est de gauche.