Nous sommes vraiment à la fin d’une époque, à la fin d’un cycle. Le monde évolue et c’est enfoncer une porte ouverte que de le dire. La technologie offre des possibilités qui n’étaient même pas des rêves mais des idées farfelues ou enfantines dans les années 1960 quand on évoquait l’an 2000. Malgré tout, malgré une explosion démographique inédite et favorisée par les prémices de ces nouvelles technologies, les décideurs s’accrochent à leurs vieilles certitudes, ne serait-ce que parce qu’ils y ont un intérêt personnel et freinent les changements sociétaux qui devraient accompagner ces évolutions.

La fin d’un cycle se mesure aussi à l’aune des manifestations. La crise des gilets-jaunes a mis en évidence que les manifestations traditionnelles ne servent à rien ou pas à grand-chose. Pourtant l’échec des manifestations de 2010 pour la défense des retraites aurait dû nous avertir mais les exploités, dès qu’ils ont un peu de pouvoir, imitent ceux qui les exploitent. Eux aussi s’accrochent à leurs vieilles certitudes. Comme les manifestations de masse faisaient, sinon fléchir les possédants, du moins limitaient leur arrogance, on pense que ça marchera toujours. Funeste erreur. Le patronat qui possède les principaux médias de masse a réussi à discréditer les manifestations et les humoristes et autres chroniqueurs les ont ringardisées, ce qui est beaucoup plus efficace. Il suffit de distribuer des tracts syndicaux devant les services publics ou devant Pôle-Emploi pour avoir un aperçu de l’image négative ou ringarde envoyés par les syndicats. Ils rappellent vaguement les pages des manuels d’Histoire qui montrent des photos en noir et blanc des grandes manifestations qui ont changé le monde. À l’heure des smartphones, du virtuel, une feuille de papier qui appelle à changer le monde est tout simplement absurde. Ce point de vue a été mis en place petit à petit en travaillant à empêcher toute conscientisation. Nous y reviendrons.

À partir d’une revendication poujadiste, les gilets-jaunes ont rebattu les cartes et fait trembler le pouvoir. Le constat est clair : pour que les possédants, les gouvernants, les médias prennent en compte la souffrance et la pauvreté d’une grande partie de la population, il faut de la casse. Donc, le patronat et le gouvernement regardent les exploités vociférer dans les rues et perdre une journée de salaire avec amusement et sont bien contents de voir les badauds râler devant le cortège qui entrave leurs déplacements.

Steinbeck

Ce 9 mai 2019, Journée de l’Europe (qui le sait?) tous les syndicats, pour une fois tous réunis, appelaient à une journée de mobilisation pour défendre les services publics. On n’est même plus dans les grandes manifestations des années 1970 pour la hausse des salaires à cause de l’inflation. On ne cherche même plus à attirer l’attention sur les conditions de travail, sur la baisse des effectifs, on descend dans la rue pour garder le modèle français qui fait envie au monde entier car il allie un haut niveau de vie, la protection sociale pour tous et une qualité de vie qu’on retrouve dans bien peu de pays. La plupart du temps, il y a un seul facteur, souvent même bien meilleur qu’ici mais il est rare que les trois soient réunis à ce niveau.

 

Défense du service public, donc, à l’heure où ce qui tient lieu de politique tient dans la formule « il faut faire des économies ». Le questionnaire du Président Macron était tout entier orienté pour que les questions reviennent à demander de quel service voulez-vous vous passer pour diminuer les dépenses de l’État et donc vos impôts. Le problème, c’est que les médias ont présenté cette mobilisation comme une grève des fonctionnaires. À partir de là, le mouvement était discrédité plutôt que présenté comme un complément aux revendications des gilets-jaunes. Le temps incertain a fait le reste.

 

Dans une ville moyenne du centre de la France, 500 personnes ont bravé les intempéries, se sont arrêtées devant le centre des Finances publiques, La Poste, le lycée et finalement la Préfecture.

Premier constat, les automobilistes habituellement gênés par une manifestation dont ils avaient vaguement entendu parler ne faisaient montre d’aucun signe ou geste d’énervement envers ces gens qui emmerdent tout le monde et empêchent de travailler ou simplement circuler. Les images des violences, même si elles n’ont rien à voir avec les manifestations syndicales, ont calmé l’impopularité des manifestations de rues depuis une vingtaine d’années.

Ensuite, les gilets-jaunes présents sur la manif ne sont pas forcément représentatifs de ceux qui revendiquent leur abstentionnisme, qui pestent contre les privilèges des fonctionnaires et des cheminots. Ce sont ceux qui n’adhèrent pas à un syndicat ou un parti mais ont toujours été très actifs dans le milieu associatif. Et puis, parmi eux, pas mal de personnes qui n’ont pas vraiment connu de problèmes majeurs au cours de leur existence, soit parce qu’ils exerçaient un métier protégé, soit parce qu’ils étaient permanents d’une association. Souvent le couple qu’ils ont formé est constitué des deux. Ils ne se sont pas enrichis mais vivent correctement et même un peu plus pour certains. Que savent-ils des fins de mois difficiles ? Connaissent-ils la gestion d’un budget de 500€ ? Ont-ils une idée, même vague de ce que représente une panne de voiture ou de chauffe-eau ? Savent-ils ce qu’est passer un hiver sans chauffage ou de ne pas pouvoir faire venir un plombier ou un électricien ? Savent-ils ce qu’est de n’avoir pas de « réseau » ? Le propre du chômage, de la précarité, c’est que justement, on n’a pas de réseau, on ne connaît personne qui pourrait vous dépanner. Ces porteurs de gilets jaunes vont à la manif comme ils vont aux soirées débats proposées ici ou là. C’est un divertissement intelligent tel qu’ils les affectionnent. Dans la manif, ils portent une pancarte qu'ils ont fabriquée eux-mêmes, à la maison, crient de temps en temps des slogans, reprennent les chansons de la sono du camion mais pas L’Internationale ; quand même pas. « Une manif, ça doit être festif ». C’est comme ça que les badauds les moins conscientisés, les plus rétifs à ces démonstrations se disent qu’ils ne sont pas bien malheureux puisqu’ils chantent et dansent pendant qu’eux ont du mal à faire leurs courses. En plus, si ce sont des fonctionnaires…

On a rappelé qu’on devient fonctionnaire parce qu’on veut aider les autres, parce qu’on ne veut pas travailler pour enrichir un patron, parce qu’on ne veut pas cautionner le système. On a rappelé aussi qu’il faut passer un concours et qu’on reçoit une formation. Peine perdue : le fonctionnaire est celui qui touche un salaire à vie à ne rien faire. Les bienveillants diront qu’ils sont payés pour emmerder le monde et tracasser les citoyens avec des formalités compliquées.

chomsky

La plus grande déception est venue de l’arrêt devant le lycée, au moment de la récréation, avec prise de parole et explications des réformes en cours. Malgré les appels, aucun lycéen n’a rejoint la fin du cortège. Depuis la réforme Haby qui a commencé à vider, petit à petit les programmes de leur contenu et de ce qui faisait sens, à réduire les heures de français et autres humanités, on en arrive, en ce début de 21e siècle à des jeunes peu conscientisés qui regardent ces adultes, dont beaucoup de cheveux gris avec un certain amusement : un truc de vieux qu’ils ne sont pas près de vouloir faire. C’est sûr que quand les programmes de 6e accordent une large place à la littérature de jeunesse, on ne peut pas espérer la mise en place d’une aptitude à la réflexion. On a du prêt-à-penser et à bien-penser mais rien pour susciter la réflexion personnelle.

 

Le tableau ne serait pas complet sans le refus du Préfet de recevoir une délégation. Bien sûr, on se doute qu’il est pris mais il a un chef de cabinet qui, ne serait-ce que pour la forme, aurait pu faire l’effort d’accueillir des responsables syndicaux locaux. Devant le refus du Préfet, ou plutôt sa proposition de recevoir sur le coup de 17 h 30, après ses rendez-vous, la manifestation s’est dispersée dans un grognement pour la forme. Le résultat est que cette manifestation bien tranquille n’intéresse pas le pouvoir. Soyons sûrs que le Préfet a été prévenu en temps réel que la manifestation s’est dispersée sans insister à l’heure où il aurait dû recevoir une délégation. Faut-il de la casse pour être entendu ?

En quittant la petite place devant la préfecture, on pouvait se remémorer cette réplique de Molière : « Ils me regardent tous, et se mettent à rire.  ».

Beaucoup d’amertume en observant des nantis se déguiser en gueux avant de se retirer à la première giboulée, des professionnels de la contestation, qui se jettent sur toute espèce de combat local ou pas, qui vont aux manifs en sautillant, en chantant mais qui ont assuré leurs arrières et sont à l’abri quel que soit le gouvernement, tel ce faucheur d’OGM, sans profession connue, qui s’étonne quand on lui dit qu’être au chômage, ce n’est pas pareil qu’être en vacances.

Beaucoup d’amertume en voyant que la jeunesse ne suit pas quand on prétend la défendre. Comme chantait Maxime Leforestier dans un tout autre contexte : « J’en demandais pas tant ».

Beaucoup d’amertume devant l’absence de l’essentiel des gilets-jaunes. Le combat pour les services publics n’est donc pas le leur ? Il est vrai que présenté comme une grève des fonctionnaires, ils ne vont pas rejoindre les manifestants d’autant qu’ils réclament que fonctionnaires et cheminots en aient un peu moins en s’imaginant que ça leur profitera. Il est vrai aussi que ceux qui réclament moins d’impôts en pensant que ça sert à payer des fonctionnaires et des élus ne font pas le lien avec les services publics dont ils déplorent la fermeture mais pas tous.

Beaucoup d’amertume devant le mépris éloquent du pouvoir. Les services publics appartiennent à un monde que les libéralistes récusent. Ils veulent que chacun paie tant pis pour ceux qui ne peuvent pas. Pour ceux-là, il y aura toujours le SAV que sont les œuvres charitables, Secours Catholique/Populaire, Restos du Cœur, Croix-Rouge, MDM, SAMU-social etc.

Il y aura d’autres manifestations jusqu’aux vacances mais le cœur n’y est plus. Il y a bien longtemps qu’on ne descend plus dans la rue pour changer le monde mais on ne fait pas le bonheur des gens malgré eux.