Cher Jérémy, je suis content de te retrouver et de lire tes lignes.

Je suis moins d’accord sur ceux que tu qualifies de girouettes car, souvent, ce sont des minoritaires qui, à tort (souvent) ou à raison (parfois), se rallient à quelqu’un dont ils pensent qu’il aura plus de poids pour faire avancer des idées encore peu partagées. Peut-on leur en vouloir, quand ils sont entourées d’une poignées d’idéalistes et de lucides, de se rapprocher de quelqu’un qui a plus de chances d’arriver au pouvoir et de faire avancer un peu leur réflexions ? Bien sûr, je désapprouve le ralliement au Président Macron, surtout que, depuis qu’il est au pouvoir, il a montré son vrai visage et pourquoi il est en place et pourquoi il fait ce qu’il fait.

Je suis encore moins d’accord quand tu dis que les saints n’existent pas dans la vraie vie. Oh que si ! Je pense même qu’ils sont nombreux mais anonymes et que c’est grâce à eux que la vie des plus fragiles n’est pas un enfer total. Ce sont eux qui, parfois, partagent leur verre d’eau pour que le voisin ne meure pas de soif et trouve l’espoir, comme quand Ben-Hur (réduit à un conducteur de char par le public français) est désaltéré par un mystérieux villageois alors qu’il est près de mourir de soif et qu’il croule de rage sous l’injustice. Oui, de tels saints existent mais, comme dans le film, on ne les voit que de dos et ils ne réclament « ni la gloire ni les larmes ni l’orgue ni la prière aux agonisants » mais « les mornes matins en étaient différents ». Je suis sûr que tu en connais.

 

J’ai vu ce film de Jean Yann à sa sortie (un des rares films que j’ai vus pendant mon enfance et mon adolescence) à peu près à cette époque de l’année, d’ailleurs, un dimanche de Pentecôte dans ce petit cinéma de mon quartier dont je n’arrive pas à trouver une image sur la toile. J’y repense souvent car je n’avais bien sûr rien compris à l’époque mais comme j’ai une bonne mémoire, j’arrive à recouper les séquences et te rejoins dans l’analyse. De plus, je connais très bien la cathédrale du film quoi que n’y ayant jamais pénétré. C’est un de ces gymnases qui a fleuri le long du chantier du périphérique parisien dans un quartier on ne peut plus populaire. Les 5e et 6e plans n’ont pas produit que des autoroutes et des tours. Il était sans doute en construction au moment du tournage et comme j’ai toujours aimé l’architecture monumentale – même si je n’y connais pas grand-chose – je me souviens bien de cette église ultramoderne.

http://astudejaoublie.blogspot.com/2014/04/paris-pantin-stade-jules-ladoumegue-j.html

 

astudejaoublie-paris-pantin-stade-peccoux-lourdin-1972-c_003

Malheureusement, je n’ai pas vu « Les Chinois à Paris » mais en repensant à « Tout le monde il est beau... », je constate qu’il avait vu juste dans sa satire des médias. Je l’avais vu aux « Dossiers de l’écran » et, au cours du débat qui a suivi, Jacques Martin avait tourné en ridicule Anne Gaillard qui, avec son intransigeance, sa morgue restait sur la défensive et donnait une image désastreuse de France Inter. Martin (ami de Yanne) triomphait avec son aplomb habituel et sa suffisance. Le lendemain, à 10 h, Daniel Hamelin annonçait en direct sa démission et s’en est allé aussitôt après. Des années plus tard, Claude Villers, souvent cité sur ce blog, se trouvait dans la même situation face à un trou du Q qui défendait les soi-disant « radios-libres » devenues déjà radio-pognon, pour reprendre toujours l’expression de Michel Jobert. Incapable de défendre la qualité de la station nationale avec un Daniel Bilalian, incapable de mener un débat. Il est meilleur directeur.

RTL a toujours joué sur les modes, surtout à l’époque et notamment sur la libération sexuelle d’après Mai 68. Ménie Grégoire avec son ton rassurant de mère de famille catho décomplexait les auditrices au foyer à cette heure-là qui parlaient sans pudeur de leur corps et de celui de leurs maris et amants avec des « spécialistes » (comme disaient Caussimon-Ferré) de mes deux qui ont bien vécu grâce à la notoriété apportée par l’émission. L’idée de génie de Yann est d’avoir transposé ces dérives sur le catholicisme déjà en perte de vitesse et facile à tourner en dérision. Europe 1, dont je me lamente de sa décadence, imposait des contrats drastiques à ses invités pour qu’ils ne répondent à aucune autre sollicitation d’aucun autre support afin d’avoir l’exclusivité. C’est drôle de voir que, malgré le temps, les changements considérables intervenus en un demi-siècle, les grandes lignes demeurent. C’était ça l’univers impitoyable des « périphériques », comme on disait à l’époque. GAILLARD d'avant

Et ce titre : « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil »...Il résume bien la dérive d’une certaine gauche, à l’abri du besoin, pouvant se consacrer à la défense des minorités et des grandes causes universelles. Pour ses membres, tout le monde est beau et gentil sauf ceux qui osent dire que ce n’est peut-être pas tout à fait vrai. C’est pénible, c’est épuisant de vivre avec des gens comme ça au quotidien.

 

Sur les ouvriers en pavillons, une vieille coiffeuse me disait vers 1982-84 que les ouvriers étaient très déçus par la gauche au pouvoir qui avait jugulé l’inflation en quelques mois. Du temps de Giscard (aux Finances puis à l’Élysée) l’inflation annulait l’effet des traites et de l’endettement. C’est comme ça qu’on achetait la paix sociale à l’époque. Ce que Ricet Barrier avait résumé :

« Ma Germaine à moi c'est la reine du chou-business
Elle dit qu'pour s'enrichir il faut s'endetter
Quand elle a dit ça l'grand-père a ben failli claquer »

Paradoxalement, la base de l’électorat de gauche a pâti de sa victoire. Désormais, il fallait rembourser le crédit au prix fort et plus compter sur l’inflation. Également, nombre de travailleurs intellectuels méritant ont dû céder la place à des incapables qui avaient pris soin, dans les années précédentes, de prendre leur carte au PS et de proclamer que leur mise à l’écart était due à leur engagement politique. Ils se sont retrouvés rapidement à des postes clé voire des sinécures. Ainsi de profs d’université, tout juste compétents, qui trouvaient toujours un prétexte pour ne pas faire cours et abandonner leurs étudiants (pratique pour les examens) : coups de téléphone de l’étranger, protestation contre une mesure, contre un événement à l’étranger, maladie diplomatique, invitations etc. Ils se sont vus bombardés dans les ministères, dans les ambassades. Leurs étudiants se souviennent mais quoi faire et à qui le dire et comment le prouver ? Et ne parlons pas d’Alain Geismar, héraut de Mai 68 et des manifs maoïstes pendant encore 5 ans, devenu inspecteur de l’Éducation Nationale (parce qu’il fallait bien en faire quelque chose) puis chef du cabinet du pire ministre de l’É.N. qu’on ait eu. Il est de ceux dont je dénonce le professionnalisme dans les manifestations, de toutes les manifs, avec leurs pancartes faites maison, toujours joyeux car ne risquant rien au cas où ça tournerait mal.

Sans compter que la gauche s’est détournée du prolétariat et même des enseignants pour se consacrer à la défense des minorités. Les ouvriers, pas assez intéressants, ne pensant qu’à améliorer leur pauvre vie au lieu d’aller se cultiver et de défendre des grandes causes. Les profs, jamais contents et que le ministre Savary, référence pour la gauche socialiste, a recadrés dès son arrivée en leur rappelant que les privilèges dont ils jouissent (la cantine du midi) ne sont pas un dû et qu’un de ses successeurs dont je préfère ne pas écrire le nom a décidé de « dégraisser le mammouth »…

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2010/10/06/19255952.html

Et que dire de la façon dont on était accueilli dans les permanences des nouveaux députés socialistes après 1981 ! Là, on vous faisait bien sentir que les injustices dont on était victime au quotidien n’avaient aucune importance. C’est pas la chute du mur de Berlin puis de l’Urss qui a été fatale à la gauche.

 

Reiser avait dénoncé son pote Wolinski : « Il aime le fric, Castel, le Club Méditerranée mais il dit du mal des bourgeois. Il a surtout compris que dans un régime communiste, l’artiste est bien mieux traité que chez nous à condition d’être d’accord ».

Il avait aussi annoncé la suite de la victoire de la gauche avec sa série « On a gagné ». Il avait encore dénoncé ceux qui se donnent une bonne conscience en volant au prétexte que le vol est révolutionnaire. En quelque coups de crayons, il montre un ouvrier obligé de cadenasser son vélomoteur et peinant à ouvrir le cadenas quand il gèle : « Font chier les voleurs ! » s’exclame-t-il en partant au boulot dans le froid. C’est ça le monde ouvrier et la réalité de leur environnement. Les voleurs, les brûleurs de voitures, les casseurs de boites aux lettres ne s’en prennent pas aux privilégiés qu’ils ambitionnent de rejoindre mais à leurs semblables dont ils jalousent la vie en apparence tranquille.

Il y a quelques années, au foyer de travailleurs où j’habitais, mes amis Arabes me disaient qu’ils préféraient laisser leurs enfants au pays plutôt que les voir fréquenter « ces beurs ». Ils trimaient pour leur payer des études mais là-bas (à l’exception notoire des Algériens). Dans le même temps, des jeunes profs non titulaires m’avouaient consacrer une bonne part de leur maigre salaire à payer l’école privée pour leurs enfants voyant au quotidien le bordel là où ils travaillaient. Distribuer des tracts syndicaux devant Pôle Emploi est une bonne école aussi : « Les syndicats, faut pas m’en parler ! Le délégué bouffe avec le patron et après ils s’entendent sur ceux qu’on doit licencier. C’est à cause d’eux que j’suis là ce matin ! ». Au syndicat, même : « Çuilà, il a bien profité de sa délégation. Il travaillait pas, il avait du temps pour aménager son pavillon avec le salaire qu’on lui versait, et il a fait des affaires avec certains. Maintenant, il est maire de son village. ».

Quand on est de gauche, il faut s’accrocher pour y rester. Au moins, à droite, on n’est jamais déçu. Entre la servitude volontaire, l’illusion d’être libre et l’espoir de se trouver un jour du bon côté du manche ou que ses enfants le seront, on s’accommode très bien du meilleur des mondes possibles.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2007/02/27/4134862.html