La grève à Radio France intervient au moment où, depuis plus d’une semaine, des centaines de visiteurs de la Lanterne de Diogène ont consulté la rubrique (tag) « médias » et notamment les articles consacrés à Europe 1.

 

Il ne faudrait pas voir dans cette nouvelle grève dans le groupe de radios dites de « service public », un simple mouvement d’humeur de la part de professions qui ne sont pas les plus malheureuses. Quand bien même, la grève doit être respectée car elle émane de personnes qui sont conscients, qui aiment leurs métiers et qui veulent juste pouvoir l’exercer le mieux possible. Il est rare qu’on exerce un métier pour soi-même car il y a presque toujours une personne, souvent un client, qui en profite. Donc, travailler le mieux possible, c’est aussi pour le bien de l’ensemble de la collectivité ; surtout s’il s’agit d’un service public. Il en sera question tout au long de ce commentaire.

Le Gouvernement, depuis sa mise en place, a l’audiovisuel dans le collimateur. Les médias coûtent cher et ceux qui en profitent ne paient rien. On comprend que ça pose problème. De plus, dans le contexte de baisse voire de suppression d’impôts et autres taxes, la survivance de la redevance sur l’audiovisuel et l’octroi d’une part du budget du Ministère de la Culture (ou d’un autre ministère de tutelle selon l’organisation gouvernementale), paraissent tout à fait incongrue. Par conséquent, le Président de la République n’a jamais manqué une occasion de critiquer la qualité des contenus de l’audiovisuel de l’État afin de préparer l’opinion publique. Dans un premier temps, il s’agit de baisser la dotation tout en demandant aux sociétés de programmes (Radio-France et France-Télévision) de les améliorer : faire plus avec moins. Éventuellement, pour réaliser des économies d’échelle, on envisage de regrouper la radio et la télévision afin de réduire l’administration centrale. Autrement dit, on réinvente l’ORTF dont certains ont dit en 1974 : « Ce monstre est ingouvernable ». ORTF qui passe aujourd’hui pour le comble de la ringardise et des premiers pas de la télévision. Pensez que l’image était en noir et blanc. Bien sûr, on omet de rappeler les programmes de grande qualité qui réunissaient tous les publics ainsi que l’excellence de la technologie française avec une définition de 819 lignes en N&B puis avec la procédé Secam pour la couleur.

 

Quoi qu’il en soit, la mesure consistant à réduire la dotation de l’État à son audiovisuel passe bien puisque, dans l’opinion, tout ce qui contribue à réduire les « dépenses » va dans le bon sens. Sauf que, alors que la même opinion publique est persuadée que l’audiovisuel de l’État fait l’objet d’une censure intolérable, les décideurs savent bien que c’est tout le contraire et que, sur les chaînes dites de service public, on peut à peu près tout dire. Or, c’est justement ce qui pose problème. Concrètement, si la dotation diminue, il faudra soit réduire le nombre des programmes (et donc augmenter les rediffusions le jour-même), soit augmenter le volume de publicités. C’est possible mais les concurrents vont râler car le marché publicitaire n’est pas extensible à l’infini. Les parts qui iraient aux chaînes de l’État n’iraient plus chez eux. Surtout, dans les deux cas, c’est l’indépendance de l’information qui est en cause. À partir du moment où des marques paient pour passer à l’antenne, il est bien évident, qu’on ne peut plus diffuser des programmes où l’on risque de critiquer ces mêmes marques. Comment dire qu’un chaîne de supermarchés exploite son personnel (en l’obligeant à travailler le dimanche sans augmentation par exemple) ou vend des produits de mauvaise qualité alors qu’elle assure une part importante des revenus de la station ?

Certes, on objectera que les journalistes, actuellement, ne sont déjà pas indépendants et qu’ils ont tous bu le même lait et qu’ils répandent tous la pensées unique libéraliste. Seulement, malgré tout, à l’occasion d’une des nombreuses chroniques, des propos d’un invité sur un plateau, on peut encore entendre une opinion discordante. Tant que Radio-France et France-Télévision reçoivent une grande part de leurs budgets de la redevance ou de l’impôt, ils peuvent se permettre des émissions comme « Cash Investigation ». Du jour où l’argent proviendra majoritairement de la pub, ce ne sera plus possible. Si la réforme de l’audiovisuel passe, un chroniqueur comme l’économiste Bernard Maris ne sera même plus envisageable ou alors il sera seul face à un aréopage qui le contredira, se liguera contre lui, lui coupera la parole et, à bout d’arguments, se moquera de lui. Il suffit d’écouter les émissions de débats sur les radios privées pour s’en convaincre. Un Gérard Miller est toujours seul contre tous.

Au-delà de la remise en cause de l’indépendance de l’information, c’est avant tout le modèle français qui est appelé à disparaître et il semble de plus en plus évident que c’est la mission du Président Macron. Tolérer des médias audiovisuels, payés par les citoyens, qui, en plus, vont critiquer le système n’est plus tolérable. Tant qu’on avait des chansonniers qui dégommaient le Gouvernement, on laissait faire. C’est la loi du genre : le Gouvernement agit et donc mécontente une bonne partie de l’opinion. Que des voix mettent en cause le système n’est pas possible. « Radio-bolcho » doit se taire et la meilleure façon est de lui couper les vivres.

maison de la radio

Dans un premier temps, on dénonce le coût intolérable qui grève le pouvoir d’achat des ménages qu’on feint de défendre. On peut aussi ringardiser cette radio (et cette télévision) qui propose des émissions qui ne divertissent même pas et d’autres qui sont carrément « prise de tête ». À partir de là, l’opinion publique est mure et ça passera. En fait, la manœuvre est claire. D’abord, le Gouvernement annonce qu’il va réaliser des économies. Tout le monde approuve surtout après le mouvement des gilets-jaunes. Ensuite, l’audiovisuel public va se trouver sans ressource et obligé de revoir ses programmes à la baisse. À la radio, ça signifie moins de journalistes dans chacune des rédactions et des principaux journaux (matinale, session du soir). Ça va toucher principalement France-Bleu avec des matinales (le moment phare de la journée pour la radio) locales au rabais, moins de reportages sur le terrain donc moins d’infos en général.

L’audience va s’étioler car il y aura plus de pubs que les auditeurs des radios et télévisions d’État détestent et des programmes indigents. Le Gouvernement du moment aura alors le choix entre accorder une rallonge ou continuer de raboter. Il y a fort à parier qu’il ne débloquera pas de crédit supplémentaire pour l’audiovisuel, quelle que soit la majorité car, ou ils seront contre, ou ils ne pourront pas car il y aura d’autres priorités après des années de baisses de dotations (dites « baisses des dépenses » pour la droite). Donc, on dira que l’État n’est pas fait pour faire des émissions de radio-télévision, que ce n’est pas son rôle, que l’État ne fait rien de bien et fait tout mal.

Ça, ce sera le discours à l’intention de l’opinion publique pour justifier la braderie de l’audiovisuel public. En revanche, les professionnels ne s’y tromperont pas et se partageront les dépouilles, sachant que c’est une bonne affaire. Les uns prendront la télévision, les autres la radio (mais sans doute pas France-Culture), d’autres, enfin prendront tout ou partie des stations régionales. C’est ce qu’ils attendent depuis des dizaines d’années.

Le modèle français a permis, en 2008, d’atténuer les effets du soubresaut de la crise. On a pu croire, à l’époque, que c’était mieux. Pourtant, ce n’est pas ce qui était souhaité puisque ça prouvait qu’un État fort, avec des services publics de qualité parvient à amoindrir les inégalités inhérentes au système. Comme on n’a pas pu l’abattre avec ce choc financier (au contraire ça a souligné son utilité), il faut trouver autre chose de moins indolore. Par conséquent, on supprime, petit à petit tous les services publics. On entend, à l’occasion, des protestations contre la fermeture d’une maternité (qui oblige à accoucher en cours de route quand la plus proche se trouve à 40 km), contre les services d’urgence surmenés, contre la fermeture d’une poste ou même d’une perception. Cependant, ces protestations sporadiques ne pèsent rien face à l’ensemble de l’opinion publique qui veut payer toujours moins d’impôts. À ce titre, le mouvement des gilets-jaunes, malgré les apparences, sert parfaitement le Gouvernement dans son entreprise de suppression des services publics. Le questionnaire du soi-disant « Grand débat » était on ne peut plus clair : quel service public êtes vous prêts à voir supprimé en échange d’une réduction d’impôts ?

L’audiovisuel de l’État est aussi, parce qu’il est plus visuel et visible, la vitrine des services publics. Sa remise en cause, la diminution de sa voilure, sont autant de signaux forts qui annoncent la fin des autres services publics. Sans compter qu’il ne resterait plus aucun média pour faire entendre des voix opposées. Au contraire, les rédactions présenteraient ça comme des « réformes », des nouvelles étapes dans la modernisation de notre pays etc. Même les licenciements seraient présentés sous un jour favorable. Comme la grève dans l’audiovisuel public est passée relativement inaperçue, on peut compter sur l’approbation de l’opinion publique quand il s’agira de le brader avant le reste.