Poursuivons notre exposé sur l’Espagne suscité par les commentaires entièrement focalisés sur le franquisme à l’occasion des élections générales. Parler de l'Espagne

mapa de españa en el siglo XVComme dans tous les grands pays (et parfois aussi des petits), il y a des régions que notre grille de lecture française nous fait voir sous un angle administratif. En France, il faut des panneaux sur le bord de la route pour savoir qu’on change de Département ou de Région. Le regroupement de ces dernières années ajoute à la confusion car rien de distingue vraiment les régions. Tout au plus remarque-t-on la forme des maisons, différente selon les climats mais il n’y a pas d’adéquation avec les limites administratives. On voit même des Départements, rattachés administrativement à une Région mais qui lorgnent sur la voisine. On parle de Drome provençale, d’Ardèche méridionale, de Flandre française. En Espagne, ces distinctions sont plus évidentes. D’abord, c’est l’état des routes qui indique sûrement où l’on se trouve. Quand on voyage, on s’en rend compte tout de suite.

Alors que Tolède est la capitale des royaumes réunis lors de la Reconquête qui occupent désormais la moitié de la péninsule au 11e s., c’est finalement la modeste Madrid qui devient la capitale en raison de sa situation centrale, au milieu de « la peau de taureau », métaphore équivalente de « l’hexagone » français. Au 15e siècle, le roi de France, François 1er envisageait également de transférer la cour à Chambord et même à Romorantin. C’est une des raisons pour lesquelles il a fait venir Léonard de Vinci, afin qu’il peaufine les contours d’un palais immense capable d’abriter tout ce dont le roi avait besoin au centre de la France. Ce n’est qu’après le milieu du 16e siècle que Philippe II fait de Madrid la capitale du royaume. On peut parler d’Espagne à partir de ce moment-là et encore, puisque les entités dépendant du royaume d’Aragon subsisteront quelques temps, et Philippe II prend le titre de Roi des Espagnes. L’unité n’est pas entérinée et ne le sera pas avant longtemps mais ça n’a guère d’importance à l’époque. Aucun pays ne siège dans des instances internationales qui n’existent pas. Les grandes conférences du 19e siècle mettent en scène des belligérants, quel que soit leur statut. Le drapeau ne sera adopté qu’à la fin du 18e s.. Sur une carte de 1852, on trouve la division entre Espagne (proprement dite), Espagne incorporée ou assimilée (ancien royaume d’Aragon), Espagne chartiste (Pays-Basque et Navarre), Espagne coloniale (Canaries, Cuba, Philippines). On est avant le traumatisme de 1898.

 

Il est très difficile de trouver une carte de l’Espagne avec les anciennes régions de 1833. Pourtant, elles montrent les attachements historiques des populations locales et permettent de comprendre ce qui s’y passe encore. Ainsi, on trouvait deux grandes régions centrales : la Vieille-Castille et la Nouvelle-Castille. Vieille-Castille car c’est la partie de la Castille reprise au califat de Cordoue bien avant l’autre grâce à la participation du royaume des Asturies et de son allié du Léon. Comme toujours, le Guide Michelin est bien inspiré lorsqu’il propose des guides consacrés à une partie du pays qu’on souhaite visiter. Nous avons déjà dit que, pour la France, les régions délimitées par les rédacteurs du célèbre guide vert reflètent parfaitement les réalités culturelles. Il en est de même pour l’Espagne où l’on trouve un volume consacré aux deux Castille et à l’Estrémadure. Cette Espagne du centre est très significative car on y trouve finalement la véritable Espagne tandis que les régions périphériques sont, comme par hasard, celles qui affirment une forte identité, soit qu’elles aient eu une Histoire quelque peu différente, une langue, des terroirs, soit qu’elles se sont détachées de la Vieille-Castille à l’occasion de la loi sur les Autonomies. On trouve dans cette Espagne centrale du Guide Michelin tous les sites et monuments emblématiques comme la capitale, l’Escurial, la Vallée des Éteins, Tolède et ses épées, Avila, ses remparts et sa sainte, Salamanque, une des plus vieilles universités du monde, la Manche, contrée géographique de la Nouvelle-Castille où se déroule une grande partie des aventures du Quichotte. Burgos se considère encore comme le cœur de la Castille et donc de l’Espagne car, vu de Burgos, la Castille, c’est l’Espagne. C’est dans la cathédrale burgalaise qu’on trouve le tombeau de celui qui est connu sous son surnom arabe, le Cid (de sidi qui signifie seigneur), héros entré dans la légende pour avoir repris Valence aux Almoravides. C’est là aussi que se trouve la statue réaliste d’un christ en croix dont les copies portent le nom de « christ de Burgos ».

 

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La Nouvelle-Castille incorpore la partie conquise par la suite et la future capitale, Madrid. Le Léon, dont pourtant est issue historiquement la Castille, a rétréci comme peau de chagrin, coincé entre les mondes castillan et lusitanien. Dédoublement aussi des région basques : les provinces vasconaises et la Navarre. Le Pays-Basque proprement dit est catholique, jaloux de ses privilèges accordés par les fors, tourné vers le large et s’industrialise en même temps que l’Europe. La Navarre est catholique mais traditionnelle, maraîchère plus que paysanne, vouée aux taureaux et tournée vers Madrid. À l’occasion du début des troubles en Catalogne, nous avions souligné que, non seulement tout le monde déteste les Catalans mais, même les Valenciens, qui sont tout autant catalans, font tout pour développer un particularisme afin de n’être pas confondus avec eux, malgré les similitudes. Ajoutons que le Pays-Valencien, alors appelé « Levant », est aussi amateur de corridas et tourné vers Madrid, en tout cas sûrement pas vers Barcelone. Aujourd’hui, il fait partie des rares Autonomies à avoir des élus de Vox. La loi sur les Autonomies a l’immense mérite de prendre en compte l’idiosyncrasie. De même, la capitale autonomique n’est pas forcément le chef-lieu de la principale province. Ainsi, Saint-Jacques-de-Compostelle, pour des raisons faciles à comprendre, est-elle la capitale de la pluvieuse Galice. Un peu comme si, en France, la Région Sud prenait pour chef-lieu régional Aix-en-Provence en mettant en avant des raisons historiques. Inimaginable ! Pourtant, ça équilibrerait un peu les villes mais c’est inconcevable et Nice ne serait toujours pas satisfaite. La Vieille-Castille, amputée des provinces de Santander et de Logroño, s’est associée au Léon et entretient l’âme de l’Espagne et une langue pure. C’est à Valladolid que l’espagnol est le plus chaste. Les deux provinces séparées font partie de celles, avec la Murcie, les Baléares, la principauté des Asturies, qui forment une Autonomie à elles toute seules. La Communauté de Madrid d’une seule province, est la région capitale. Ne parlons pas de la Navarre, toujours à part, quelle que soit les époques, les événements, l’environnement. La Navarre elle-même est diverse avec un nord pyrénéen, spirituel et de langue basque et un sud déjà castillan où sont cultivés les meilleurs légumes de la péninsule voire du continent. Les conserves de légumes de Navarre sont réputées. À Pampelune, se trouve l’université de l’opus-dei tandis qu’à Bilbao, capitale économique du Pays-Basque, domine la prestigieuse université jésuite de Deusto qui, pour simplifier, entretient la doctrine sociale de l’Église et qui forme l’élite basque et même espagnole. Nombre de ministres sont sortis de là. Un mot sur l’Ebre, le grand fleuve qui a donné son nom à la péninsule et qui la sépare plus sûrement que tout autre critère : au nord, les régions européennes et au sud les terres arides et véritablement espagnoles.

 

Tant et si bien que si, sur le papier, la division administrative paraît exemplaire et semble un modèle entre le centralisme français et la fédération allemande, dans la réalité, la division n’est pas qu’administrative. La ligue de football donne tous les dimanches un aperçu de l’antagonisme et parfois plus, entre les régions, les villes et, parfois, à l’intérieur même d’une ville. Ainsi, à Madrid, le plus grand club du monde, le Réal (porte bien son nom) est le club de la classe dirigeante et des conservateurs tandis que l’Atlético est celui de la classe ouvrière et des progressistes. À Barcelone, le prestigieux Barça, qui cultive des valeurs humanistes, qui offre la visibilité de son maillot pour des grandes causes, est celui des classes populaire et progressiste tandis que le modeste Espanyol est celui des conservateurs et de ceux qui sont attachés à l’Espagne. Une seule fois, en 2010, la sélection nationale a pu remporter la Coupe du Monde alors que son championnat est un des meilleurs, avec encore une majorité de vedettes locales (ce qui n’est pas le cas de l’Angleterre par exemple) qui ne s’entendent pas quand elles jouent ensemble, en raison, notamment, des rivalités propres à l’Espagne.

On pourrait donc croire que l’Espagne est diverse, à l’instar de la France, avec ses langues et ses terroirs qui entretiennent, à l’époque contemporaine, la mémoire d’une histoire distincte de celle qui l’a emporté sur toutes les autres. Le paradoxe espagnol repose sur ces antagonismes parfois virulents tandis que, finalement, la grandeur de l’Espagne fait unanimité à de rares exceptions catalane et basque près. On pourrait croire que, comme en Allemagne, c’est la langue qui unifie les Espagnols. C’est en partie vrai mais il faut tenir compte du galicien (en fait un dialecte portugais) et du valencien (en fait un dialecte catalan) qui participent d’une apparence de pluralité.

La diversité vient surtout de la cuisine et, éventuellement, des danses et chants traditionnels. La paella est valencienne parce qu’il y a des rizières au Levant et qu’au bord de la mer, la pêche est la principale ressource. Le flamenco est andalou car dérivé notamment de la musique arabo-andalouse qui est la musique classique arabe. La sardane est catalane etc. Il ne faut pas croire que, comme en France, les chants et danses traditionnelles relèvent du folklore et apparaissent à l’occasion d’un corso et autre fête locale. Là-bas, le flamenco (et sa variante urbaine qu’est la sévillane) est vivant. Il existe nombre d’artistes qui évoluent dans ce genre et il faut voir la jeunesse se mouvoir en discothèque au son des accords flamencos. On retrouve, à un degré moindre, la même chose dans toutes les régions d’Espagne.

 

Quand un système est à bout de souffle, que la population est déchirée entre ceux qui comprennent que l’avenir est ailleurs et qui accompagnent le changement et ceux qui le redoutent et s’accrochent à ce qu’ils connaissent, il est plus simple de désigner des coupables. En Espagne, on se rappelle que, du temps des anciennes régions, le pays était uni et l’on a oublié qu’il était aussi à la queue de l’Europe qui se construisait sans lui. La crise catalane a exacerbé les tensions. Donc, si l’Espagne connaît des difficultés et du chômage, c’est la faute de tous ces Catalans et ces Basques qui sont autant d’ennemis de l’intérieur. On redécouvre « l’anti-Espagne », terme franquiste sous lequel étaient regroupés les régionalistes, les progressistes de tout poil (y compris les capitalistes) et la France, l’ennemie de toujours. Quand on est conscient d’avoir un passé prestigieux, quand on a dominé le monde, on ne peut admettre qu’il en soit autrement et, forcément, la cause se trouve dans ces envieux qui constituent autant de cinquièmes colonnes formées de ceux déjà cités. Alors, quand apparaissent la mondialisation puis le mouvement des Indignés (du nom d’un livre écrit par un Français, tiens, tiens), il n’en faut pas plus pour tenter de revenir à une époque où il n’y avait pas tout ça et pas tous ces problèmes. On a toujours tendance, faute de pouvoir revenir en arrière, à prendre les apparences de l’ancien temps en croyant que le fond va revenir aussi.