Revenons sur cette affaire de suppression de l’examen d’entrée à Science-Po Paris qui, après l’ESSEC, servira de modèle pour d’autres Grandes-Écoles. Après avoir lu et entendu quelques commentaires et débats, il apparaît de plus en plus clairement que l’on veut ni plus ni moins continuer à priver l’école de la République de moyens et passer outre les conséquences qui en découlent ou qui en ruissellent naturellement en affichant de bonnes intentions afin de convaincre, non ceux qui suivent un peu le dossier mais le grand public qui s’en tiendra à ce que les médias en disent. Privée de cadres de qualité, la France ne pourra que se soumettre aux décisions des puissances qui continuent de privilégier l’excellence.

On parle de diversifier les profils, de faire bouger les lignes, de casser les moules, d’en finir avec la méritocratie ; comme si ça avait été une tare incurable dans le passé. On ne cite pas Bourdieu afin de rester un peu conséquent dans la mesure où l’on ne saurait mobiliser des connaissances que ceux qu’on veut accueillir par ce biais ne possèdent pas et qu’on n’a pas l’intention de leur inculquer. On veut accueillir plus de boursiers, refléter l’image de la société. On parle évidemment de la diversité vue de Paris et des grandes métropoles car le reste de la France affiche aussi une grande diversité – surtout si l’on n’oublie pas l’outre-mer – mais, il semble que ce ne soit pas celle-là qu’on vise.

En tout état de cause, avec ce grand oral destiné à repérer des étudiants motivés qu’on aurait laissé passer à l’écrit, on entend moduler les inégalités. On ne parle même pas de les combattre en amont, en offrant à tous (ou au moins en essayant) la possibilité d’acquérir des connaissances, tant sur le plan strictement scolaire qu’à l’extérieur ; ce qui devrait être plus facile avec les formidables moyens de communications qui existent de nos jours et qui rendent la connaissance accessible par le plus grand nombre. Car enfin, il est tout à fait extraordinaire que l’École française, avec toujours moins de moyens en personnel enseignant, en supprimant des classes, en diminuant, depuis une quarantaine d’années le nombre d’heures hebdomadaires dans la plupart des matières et notamment les humanités mais pas que, on obtient des résultats toujours à la hausse, d’année en année. Ce doit être ce qu’on appelle l’exceptions française.

On nous dit que l’écrit reproduit les inégalités sociales, que la préparation à l’entrée de Science-Po prive cette vénérable institution de candidats qui n’ont pas la possibilité d’étudier, de voyager, d’effectuer des stages à l’étranger, parce qu’ils doivent rester chez eux s’occuper de leur fratrie. C’est sans doute vrai mais il n’y a aucun moyen de mesurer l’apport potentiel de ceux qui ne peuvent pas étudier pour diverses raisons et, à la fin de l’adolescence, les raisons qui font renoncer aux études peuvent être douloureuses. Cependant, il semble qu’on ne cherche pas non plus à repêcher ce type de profil contrarié par un accident de la vie. À une époque où la limite entre le réel et le virtuel devient de plus en plus floue on fonde un raisonnement sur l’apport potentiel d’adolescents qui n’ont pas pu réussir à l’école comme si c’était un gage de compétences cachées pour devenir cadre dirigeant. On parle d’évaluer la motivation des candidats de préférence à leurs connaissances. C’est sûr que le plongeur doit être fortement motivé pour devenir le patron du restaurant où il travaille. Sait-il, pour autant, faire la cuisine et passer les commandes ? Dans le même temps, les employeurs exigent toujours plus de diplômes, y compris pour des tâches de simple exécution. « Comprenne qui voudra » mais n’allons pas trop vite comme aurait dit Monsieur X.

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On a rappelé aussi que l’épreuve de culture générale avait disparu depuis plusieurs années déjà. Elle engendrait trop d’inégalités entre ceux qui lisent, qui ont accès à des références, et les autres. Autrement dit, on forme des cadres, des haut-fonctionnaires, des décideurs qui auront à peine un vernis de culture mais qui seront aptes à prendre des décisions qui s’imposeront à tous parce qu’ils auront des compétences techniques brutes et que, pour exercer leurs métiers, on ne leur en demandera pas plus. En fait, la tendance est déjà bien sur les rails. On a parlé, il y a peu, du Président Pompidou. On a rappelé ses réussites d’autant plus remarquables qu’il a bénéficié de la dynamique de la planification de son prédécesseur, de la nouvelle dynamique née de Mai 68 et qu’il a été le dernier Président avant les décennies de crise. Certains ont rappelé qu’il avait cité Éluard à la fin d’une conférence de presse restée dans les annales. Pompidou avait été administrateur de la banque d’affaires Rothschild comme son lointain successeur, l’actuel locataire de l’Élysée. Pourtant la comparaison s’arrête là et cet exemple nous dit tout de l’évolution des élites. Pompidou était d’origine modeste. Il s’est élevé à la force du poignet depuis sa campagne jusqu’à l’École Normale Supérieure où il a côtoyé des enfants de la classe dirigeante et des étudiants étrangers dont le plus connu était le futur Président Senghor du Sénégal. Il en est sorti professeur agrégé, voie habituelle du mérite républicain. Son successeur a eu plus de facilités et c’est heureux pour lui. Ça veut dire que la République a évité le parcours du combattant des générations d’avant. Le problème, c’est que ça l’a aussi coupé des difficultés que connaît encore le petit peuple constitué de nos jours de privés d’emplois et de précaires et d’un quart-monde qu’on ne veut même plus nommer mais dont les effectifs augmentent insensiblement. Insensiblement !

Donc, dans les années à venir, nous aurons encore plus de journalistes (Science-Po est la voie royales pour les médias), de commentateurs, de personnel politique, de haut-fonctionnaires, de cadres dirigeants les grandes entreprises qui seront entrés à Science-Po Paris, sans aucune culture générale (pour quoi faire?), en faisant trois fautes d’orthographe par ligne, en ne maîtrisant pas (au hasard) les terminaisons de l’imparfait, en confondant l’infinitif et le participe et ne parlons même plus de la confusion entre le futur et le conditionnel. Le vocabulaire se limite au minimum et n’est pas toujours approprié. Les répétitions se multiplient. Justement, à l’oral, ça ne se voit pas. Ça s’entend mais on met ça sur le compte de l’émotion. Donc, aussi bien pour le nouveau baccalauréat que pour l’entrée à Science-Po, on minimise ou l’on supprime toute référence à la maîtrise de l’expression. On privilégie le contrôle continu, dont nous avons mentionné les faiblesses, qui devient le dossier scolaire pour la Grande-École mais, surtout, c’est le grand oral qui l’emportera. Juste un mot sur le dossier scolaire. Il se trouve que depuis des années déjà, les familles rivalisent d’imagination pour établir des stratégies d’études secondaires. Prenons juste quelques exemples. On mettra en avant le choix de l’allemand comme seconde, voire première langue pour éviter un établissement ou une classe. On établira un dossier médical afin d’obtenir un tiers de temps supplémentaire aux examens. Dans certains départements, le nombre a augmenté de 40 % au cours des dix dernières années sans que le nombre de handicapés corresponde. Tout ça est connu du moindre principal de collège et du moindre proviseur de lycée. Il serait étonnant qu’on ne le sache pas rue de Grenelle ou rue Saint-Guillaume. Par conséquent, on prend sciemment une mesure dont on sait pertinemment qu’elle est déjà biaisée. On a même pu entendre une des promotrice de cette réforme préférer à un jeune qui a pu partir en séjour linguistique un autre qui s’adonne aux jeux vidéos où, parait-il, il apprend sûrement mieux le vrai anglais…

On sait également que l’oral constitue plus encore un frein pour de nombreux candidats. On pense même que les filles sont désavantagées mais, encore une fois, le but recherché n’est pas de favoriser l’égalité des genres mais les forts en gueule car c’est bien de cela qu’il s’agit. Un entretien se passe beaucoup à la tête du client :

« Pour tout bagage on a sa gueule
Quand elle est bath ça va tout seul
Quand elle est moche on s'habitue
Pour tout bagage on a vingt ans » (Léo Ferré)

Dans les années 1960, on trouvait des ouvrages pour aider à se sentir à l’aise et parler en public. On suggérait, notamment, quelques entorses à l’expression correcte du genre : « Nous, on... ». On n’en est évidemment plus là. Les entorses de cette époque sont devenues la norme et il serait indécent de la rappeler

On prétend combattre la reproduction des élites mais on n’éprouve aucun scrupule à former des cadres disciplinés – pour ne pas dire autre chose – parce qu’à l’aise dans leur discipline mais incapables de seulement envisager les conséquences de leurs décisions. Ils auront tout à fait leur place dans les institution européennes, toujours promptes à s’occuper de la courbure de la banane au nom de la défense du consommateur, de la traçabilité de la viande mais qui interdisent d’alimenter les animaux avec les restes des cantines et qui veulent favoriser une filière bio européenne de la tomate en autorisant la culture sous serre chauffée au pétrole ou à l’électricité. Et ils nous rebattront les oreilles avec la lutte contre le gaspillage, la transition écologique, sans même faire le lien.

On aurait pu parler aussi de l’interdiction du purin d’orties et même sa publicité tandis qu’on s’interroge sur la véracité des risques liés au glyphosate. On peut raisonnablement prévoir qu’il n’y aura plus que ce genre de décisions quand les futurs diplômés de Science-Po seront aux manettes. Il faut quand même rendre justice au génie français qui trouve toutes les ressources pour faire passer pour un progrès ce qui est motivé par de basses considérations budgétaires (il faut faire réduire les dépenses de l’État) et l’échec aujourd’hui impossible à dissimuler des expériences pédagogiques menées depuis des décennies. Sous couvert d’ouverture d’une Grande-École (et pas la plus grande), sous couvert d’amener 80 % d’une classe d’âge au prestigieux baccalauréat, on supprime des évaluations de connaissances qui ne sont plus dispensées faute de moyens, faute aussi de volonté quand on dénigre la culture française à ce point.

La différence entre les deux anciens banquiers devenus Présidents de la République ne s’arrête pas aux origines et à l’évolution de la société. Le plus ancien, fils d’instituteurs en milieu rural, pouvait, en même temps, s’insurger auprès du Premier Ministre Chaban-Delmas contre l’abattage des arbres (pourtant dangereux avec la vitesse et le gabarit des véhicules) le long des routes et favoriser les styles modernes dans tous les arts. On lui prête aussi cette formule : « arrêtez d’emmerder les Français ! ».

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La lecture favorise l’ouverture d’esprit et le livre est accessible à tous. Voire. Encore faut-il maîtriser la lecture à l’âge de 10 ans et si possible bien avant. Encore faut-il ne pas lire n’importe quoi et ne pas être dégoûté par un loisir lié à une scolarité qui a mis l’élève en échec. Là encore, la lecture est plutôt prisée par les filles mais on voit bien que ce n’est pas le public visé par les facilités d’entrée dans la Grande-École. L’égalité des salaires pour toutes peut encore attendre. Pour paraphraser Jean Rostand, on peut raisonnablement s’attendre à la confirmation de la tendance qui donne des responsabilités à des individus qui feront davantage travailler leur moelle épinière que leur cerveau et ne parlons pas de leur sensibilité mais gageons que le génie français trouvera (si ce n’est déjà fait) les mots pour nous convaincre du contraire.

Ces réformes du bac et de l’entrée dans les Grandes-Écoles accentue un peu plus l’esbroufe qui est la caractéristique principale de note société. On nous abreuve de belles paroles, de bonnes intentions surtout, mais on fait le contraire. Ce qui reste de culture sert à camoufler la pauvreté de la pensée, l’inefficacité des dirigeants, la casse d’un modèle social, certes imparfait, mais qui tendait à aplanir les inégalités naturelles. À côté de ce camouflet infligé aux philosophes des Lumières qui ont façonné notre état d’esprit, le sac de Constantinople fait figure de péripétie.

À la noble ambition d’amener le plus de jeunes possible à l’excellence ou de s’en rapprocher, chacun dans son domaine et selon sa sensibilité car il n’y a aucun mépris pour l’intelligence du geste, on préfère agrandir les portes d’entrée et sélectionner selon des critères qui relèvent de l’émotion. Quant aux valeurs qu’on ose pourtant mettre en avant, vu que l’École s’y refuse depuis longtemps (notamment du fait d’enseignants), on compte sur le Service National Universel ; puisqu’il semble qu’on puisse être « national » et « universel ». Comme personne ne relève non plus, autant continuer en si bonne voie. L’incendie de Notre-Dame de Paris a eu, au moins, ce mérite de montrer que pour élever un cathédrale, il ne suffit pas d’avoir la foi (un projet, des motivations selon la phraséologie actuelle) et de gros bras (évaluation des savoir-faire, dossier) mais aussi une intelligence qui se développe par l’acquisition de multiples connaissances et pas seulement dans un seul domaine.

 

On relira : Jean-Marie Floch, n'est-ce pas?

 

 

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