Une parenthèse entre deux sujets graves, ou dans l’actualité des médias, pour évoquer un personnage hors du commun. En cherchant le générique de l’émission culte « Marche ou Rêve » de Claude Villers (tu me connais), je tombe sur un sujet de l’INA sur le métier de catcheur exercé par le célèbre producteur de France Inter avant qu’il ne prenne sa carte de journaliste dont il est si fier ; au point d’en rajouter sur le nombre d’années qu’il la détient. À l’occasion d’une tournée d’été, il avait d’ailleurs évoqué ses débuts en remontant sur le podium d’une célèbre baraque de catch qui a remporté, pendant des années et des années, un énorme succès dans les fêtes foraines. À cette occasion, Claude Villers avait retrouvé quelques uns de ses anciens camarades de lutte.

 

gitan Garcia

Cet homme, je l’ai connu, de loin, comme petit badaud, appelé par son patron, « le Gitan Garcia ». Était-il gitan, s’appelait-il comme ça ? Gitan, peut-être car nombre d’entre eux travaillaient comme forains et nombre de baraques sont encore détenues par des familles gitanes. Garcia, nom espagnol répandu, pouvait bien être le sien à moins que son patron, plein de préjugés, ne l’ait choisi que pour coller aux clichés sur les Gitans et par référence au célèbre sergent de la série télévisée à la mode quand il s’est lancé sur les routes après avoir raccroché les gants ; si tant est qu’on en porte dans ce sport spectaculaire qu’est le catch. La baraque de Jackson faisait un tabac et avait eu les honneurs d’un feuilleton télévisé d’avant le journal, comme c’était la mode à l’époque. Le feuilleton s’appelait « Le Vagabond » et le rôle titre s’était retrouvé, au hasard de son errance à faire du catch en tenant le rôle de « l’homme à la cagoule » ce qui lui permettait de n’être pas reconnu par tous ceux qui le recherchaient. http://php88.free.fr/bdff/image_film.php?ID=4542

Enfant, donc, à Paris, nous avions deux fêtes foraines principales. L’une existe encore, la Foire du Trône, l’autre sans nom précis, se déroulait au moment des fêtes de fin d’années sur les boulevards en contrebas de Montmartre et les baraques de catch attiraient le plus. Je connaissais par cœur le boniment de Jackson, le patron, car c’était toujours le même. Il le répétait avant chaque spectacle, quasiment sans changer un seul mot et il l’a répété, identique, pendant des années et des années, mais je me répète aussi. Malgré les soi-disant vedettes internationales qu’il se vantait d’exhiber, malgré l’homme à la cagoule, malgré des figures haut en couleurs, la vedette était toujours le Gitan Garcia. Pauvre Garcia, il gagnait sa vie en se bagarrant toute la journée – comme ses congénères bien sûr – mais en plus, lui, s’en prenait plein la figure au moment de la parade. Il se trouvait toujours un comparse, dans la foule, qui exigeait de le combattre, lui, le Gitan. Il avait droit aux sobriquets les plus ridicules, cherchant l’humiliation de façade, promesse d’une vengeance sur le ring, propre à attirer les badauds. Garcia se tenait plus ou moins au milieu, debout, le regard terrible, bras croisés et pieds écartés. Il portait invariablement un collant surmonté d’un slip à la façon de Superman dont il avait adopté aussi la cape. Il demeurait impassible, faisant semblant de ne pas comprendre que les sobriquets qui volaient pendant la parade le désignaient, lui. Dès que Jackson disait : « Allez, Garcia, c’est pour toi ! », il bondissait sur son adversaire à venir comme s’il voulait lui régler son compte sur le podium. Sa colère maintenue par son patron, il tapait du poing dans l’autre main avant de le brandir menaçant. « Mesdames et messieurs, il va y avoir de la bagarre ! J’offre le demi-tarif à tout le monde ! ». Le plus fort, c’est que ça marchait et que ça marchait bien. La foule se prenait au jeu, huait quand les lutteurs de la baraque venaient prêter main forte à leur camarade mis en difficulté par le soi-disant amateur venu tenter sa chance ou qu’il le piétinait alors qu’il était déjà à terre. Et ça recommençait après environ une demi-heure, une fois que tous les combats étaient terminés et que les premiers lutteurs, les judokas, ouvraient les rideaux sur la baraque en train de se vider. « Approchez messieurs-dames, ça va recommencer » et ça recommençait, invariablement.

Une fois, pourtant, Garcia est remonté sur scène avec une énorme bosse sur son front, accentuée par une quelconque pommade qui brillait. Malgré tout, il a fallu qu’il fasse le pitre, encore et toujours, qu’il finisse la parade en brandissant son poing, comme toujours. Dans quel état a-t-il fini la journée ? C’est sans doute cette image douloureuse qui m’a fait détourné des fêtes foraines pendant longtemps ; le temps d’oublier. Je ne vais pas au cirque pour voir dévorer le dompteur ni les acrobates s’écraser. Pourtant, des années après, chaque fois que je me suis trouvé sur le passage de l’une d’elle, j’ai espéré secrètement revoir la baraque de Jackson et le Gitan Garcia. Qu’est-il devenu depuis le temps et après tous les coups reçus ? Qui se souvient de lui ? Si toi aussi, tu l’as connu, j’aimerais que tu apportes ton témoignage.