Un article paru récemment relance (ou devrait relancer) le débat sur les insuffisances et les échecs du système éducatif français. On y dénonce le fait que de plus en plus de recruteurs font autant ou plus de fautes d’orthographe que leurs candidats. D’abord, une remarque. Est-ce à dire, parce qu’on est installé, parce qu’on a une place dans la société, qu’on est supérieur à un postulant dont la seule infériorité est de n’avoir pas encore de situation ? Il semble que ce raisonnement ait encore cours.

https://www.la-croix.com/Economie/Orthographe-recruteurs-presque-aussi-nuls-candidats-2019-06-30-1201032309

Sinon, ça fait longtemps que des candidats ont pu se rendre compte, lors d’entretiens d’embauche puis dans les premiers temps après le recrutement, que leur chef était parfois moins compétent qu’eux-mêmes. D’autres se voient fermer des portes justement pour cette raison, afin d’éviter tout conflit ultérieur entre un chef et un subordonné qui en sait plus. L’article nous dit que la tendance s’amplifie. On peut aussi élargir le propos en faisant remarquer que, dans les écoles d’enseignants, les formateurs sont souvent eux-mêmes d’un niveau consternant et ne doivent leur place qu’à des circonstances éloignées de la maîtrise des connaissances. Il est bien évident que si le formateur des instituteurs ne connaît pas lui-même les règles de base de la phonétique et la logique de la langue, il ne va pas pouvoir les transmettre à son tour aux futurs maîtres qui ne les transmettront pas à leurs élèves. Pour peu d’années encore se côtoient des enseignants qui ont ces connaissances et leurs collègues plus jeunes qui n’en ont aucune idée. Ensuite, que dire des concours où des candidats sont parfois évalués par des correcteurs bien peu capables de traiter le sujet qu’ils corrigent pourtant ? Le correcteur, lui-même fonctionnaire, ne pourra qu’appliquer à lettre un barème et s’en tiendra aux consignes. En d’autres termes, il éliminera les analyses pertinentes et les références culturelles qui ne sont ni celles du moment ni les siennes.

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Il ne faudrait pas se fier à l’apparence d’une focalisation sur l’orthographe. Il est bien évident qu’il n’est pas fondamental de savoir si nénuphar s’écrit avec un ‘f’ ou un ‘p’ ou s’il faut un ou deux ‘p’ à apercevoir ou appeler. Il y a des raisons à cette orthographe compliquée mais elles ne traduisent pas un dysfonctionnement de la compréhension. En revanche, ce qu’on appelle « l’orthographe grammaticale » est liée aux relations entre les mots dans la phrase et aux idées exprimées. À part l’étourderie, l’accord dans un groupe nominal ou avec un sujet est fondamental de même que les exemples cités précédemment de la confusion entre futur et conditionnel, la non maîtrise du subjonctif (mode du virtuel opposé au réel), la confusion entre les terminaisons * de l’infinitif et du participe ou l’incapacité à reconnaître la terminaison de l’imparfait sont autant de signes qui traduisent une pensée confuse et une expression déficiente. Or, nous n’avons pris que des exemples simples, utilisés en permanence. Nous n’aborderons pas les phrases complexes, la concordance des temps et encore moins les hyperbates parce que cela n’ajouterait rien de plus à notre propos. En France, l’orthographe – et donc la grammaire – a toujours été enseignée à des fins punitives et pour établir une sélection. Le résultat est qu’on a pu éliminer nombre d’enfants et qu’on les a dégoûtés durablement de l’apprentissage des connaissances scolaires. Autre résultat, le contre-pied depuis environ un demi siècle s’est focalisé sur la contestation du système et la volonté d’en proposer un autre affranchi de toute contrainte alors qu’il aurait fallu insister sur l’explication des règles afin d’en démontrer la logique. Pour dire les choses grossièrement, on a jeté le bébé avec l’eau du bain. Pire, on a induit une séparation entre les tenants des méthodes nouvelles, soi-disant progressistes et soucieux du bien-être de l’enfant avant tout et les autres, forcément réactionnaires, partisans des blouses noires et des punitions corporelles pour le moindre accent oublié. L’apprentissage de la lecture est la pierre angulaire des déficiences du système éducatif français depuis cette période. En instituant la fameuse méthode globale, on a abouti à une catastrophe dont on n’est pas près de se relever. La méthode globale repose sur la mémorisation des mots. Le maître écrit un mot (plusieurs) au tableau et suggère une relation entre ce qui est écrit et un mot que les apprenants connaissent déjà. Il institue une prononciation sans rapport avec les règles de la phonétique et presque sans lien entre une lettre et sa prononciation. Ça confère une suprématie de l’instituteur sans commune mesure avec sa mission réelle et autrement plus grande encore qu’autrefois où il y avait l’estrade, la blouse grise, la voix forte et autres signes d’autorité qu’on s’est empressé d’abolir. Le résultat tangible est que, depuis un quart de siècle environ (soit la moitié de la période dont il est question), on ne cesse de se plaindre du nombre croissant d’enfants qui ne maîtrisent pas la lecture à l’entrée en 6e. Sur le terrain, on a pu remarquer que ceux qui lisent bien sont presque tous des enfants qui savaient lire avant le CP. Autrement dit, les mesures qui devaient prévenir la reproduction des inégalités inhérentes aux classes sociales ont accentué les inégalités puisque, forcément, ne peuvent savoir lire avant le CP que les enfants de parents intellectuels. Il n’est pas anodin de constater que le nombre d’enfants d’ouvriers entrant dans les Grandes-Écoles a encore diminué au cours de la même période. Malgré tout, on s’obstine et l’on se répand en beaux discours aux accents progressistes. La dernière trouvaille étant donc, plutôt que de donner les moyens de s’émanciper grâce à la connaissance, d’abaisser le niveau d’exigence et, martingale suprême, de tout jouer sur la motivation des candidats et sa prestation au cours d’un entretien. On a remplacé la sanction de l’écrit et de l’anonymat de la copie par la sanction de l’oral et de la tête du client.

Dans le même temps, tous ceux qui ont dénoncé ces errements, la fabrique de la bêtise, l’abaissement des exigences se sont fait traîner dans la boue et traiter de tous les noms ; jusqu’à une Ministre de l’Éducation Nationale qui a qualifié de « pseudo intellectuels » des agrégés de philosophie, presque tous de gauche, qui avaient osé émettre des doutes sur l’efficacité de sa politique qui enfonçait le clou. Récemment, on a pu entendre des voix se plaignant que le correcteur d’orthographe ne soit pas admis dans les écoles de formation des maîtres. En d’autres termes, même avec un correcteur d’orthographe, beaucoup d’étudiants actuels sont incapables d’écrire une ligne sans faute. Or, ce seront les enseignants de demain et, au-delà, les cadres dirigeants du futur. Il faut dire aussi que le correcteur vient au secours de l’étourderie mais qu’il ne peut résoudre des phrases complexes. Ce sont les limites de l’intelligence artificielle.

Si nous passons du temps sur l’orthographe et son préalable, la lecture, c’est parce que les lacunes dans ces domaines de base induisent des comportements sur le développement personnel et sur la société tout entière. Nous aurions pu aussi évoquer l’apprentissage tardif de la division et, par conséquent, tout comme la lecture, le nombre d’élèves qui rentre en 6e sans maîtriser non plus les quatre opérations. D’abord, la première conséquence est le rejet de la lecture tant elle est liée à la scolarité. Même si l’on a pu prendre plaisir à découvrir des livres, son caractère quasi obligatoire, lié à l’environnement scolaire (CDI, étagères de livres dans les classes etc.) agit comme un repoussoir. Plus besoin de lire quand on n’a plus d’examen à passer. Et pour certains, l’âge de ne plus passer d’examens intervient tôt. Ensuite (et pour aller à l’essentiel sans entrer dans les détails), la lecture est un moyen privilégié pour l’acquisition de ce qu’on appelle encore la « culture générale ». Dans le passé, nous avons déjà attiré l’attention sur Les preuves d'inculture générale

Si nous y consacrons du temps, c’est que la culture générale n’est pas, comme certains voudraient le faire croire un moyen de briller en public et d’écraser les autres. Si c’était le cas, il y a longtemps que le procédé aurait montré son inefficacité. La culture générale traduit l’ouverture d’esprit, partant, la tolérance mais aussi l’esprit critique. Il est piquant de constater que la démagogie consistant à supprimer les épreuves de culture générale au bac, à l’entrée dans les Grandes-Écoles, à abaisser toujours plus la barre d’exigence de connaissances est soutenue par ceux-là même qui prétendent lutter contre les inégalités et contre le système qui entretient l’exploitation. Ils ne se rendent même pas compte (ou alors c’est encore plus grave) qu’ils entretiennent le système en fabriquant des individus qui n’ont plus le moindre sens critique et qui n’acquièrent que des connaissance techniques, des savoir faire applicable dans un domaine particulier sans aucune vision d’ensemble. Il est vrai aussi que, depuis longtemps, les décideurs de la rue de Grenelle sont des enseignants retirés de la présence devant les élèves pour diverses raisons. Ceci explique en partie cela. Il n’en demeure pas moins, que la réduction des heures de français d’abord (commencée dès la fin des années 1970) puis des autres humanités, suivies de programmes excluant l’étude des grands œuvres (pas le temps), puis proposant la lecture de textes avant tout comme supports à divers exercices techniques (repérage de mots, ponctuation, mélange des §, invention d’une suite) ne permet pas de s’attarder sur le sens. On a aussi introduit la « littérature de jeunesse » au même niveau que les classiques. Nous en avons déjà parlé. Le résultat, c’est que la France a commencé à former des individus qui n’ont plus de sens critique. Ça, c’est voulu et depuis longtemps car on veut à tout prix empêcher un nouveau Mai 68 avec une population davantage consciente et éduquée qui pourrait grossir le nombre des contestataires et menacer le système. De ce côté-là, c’est une réussite mais nous avons également pointé un enjeu d’indépendance nationale car, dans la mesure où les cadres dirigeants n’ont plus de vison globale des enjeux, ils ne pourront qu’obéir à des directives venues de plus loin ou de plus haut. En revanche, ils seront très efficaces dans l’application de ces directives et leur exécution. À ce stade, on a compris que toutes les manipulations sont possibles et d’où qu’elles viennent.

 

 

Au cours de l’été, notre « radio de service public » propose à la fin de la matinale des samedi-dimanche, une série sur la langue française qui s’annonce passionnante et divertissante :

https://www.franceinter.fr/emissions/hoedt-et-piron-tu-parles/hoedt-et-piron-tu-parles-29-juin-2019

 

Voilà une bonne introduction à un papier concernant les fautes de français, commencé il y a des mois mais qui s’étoffe de jour en jour. Il faut élaguer…

 

* on écoutera particulièrement : https://www.franceinter.fr/emissions/hoedt-et-piron-tu-parles/hoedt-et-piron-tu-parles-30-juin-2019