L’exposé ne serait pas complet sans revenir un peu sur le regard que portent les Français sur l’Espagne. Nous avons déjà souligné que toute la vie politique est vue sous le prisme du franquisme. Pour le reste, outre l’arrogance proverbiale des Français envers leurs voisins (et ne parlons pas des contrées lointaines), on remarque que, passée la fascination pour la « movida » parce que le sexe y était prépondérant, ce qui vient de l’Espagne est toujours teinté d’attardement. On moque volontiers la pop espagnole ou de langue espagnole. On préfère la version anglaise des succès de Shakira. Alors que les Français se piquent de regarder les films en version originale, y compris pour des langues inconnues ici, on hésite quand il s’agit de films en espagnol ou en portugais. À l’occasion du Grand Prix de l’Eurovision (voir le lien), quand on veut dénoncer la ringardise de ce concours, on diffuse de préférence les chansons en espagnol ou en italien. Lorsqu’un animateur de radio fait écouter différentes versions d’une même chanson, celle en espagnol est toujours présentée comme le comble de la nullité et de l’incapacité des hispanophones à faire quelque chose de bien ; sous-entendu quelque chose qui ne fasse pas espagnol. Les Espagnols et les hispanophones en général sont toujours soupçonnés de vouloir imiter le bon goût anglo-américain mais de ne jamais pouvoir y parvenir et d’avoir une langue, somme toute d’un autre âge ou qui n’aurait pas terminé son évolution.

En ce moment, pour vanter les mérites d’un passe autoroutier, l’annonceur croit intelligent d’évoquer l’expression « de France et de Navarre » qui, faut-il le rappeler, se réfère à Henri IV, béarnais qui cumulait les couronnes des deux royaumes. Sans doute Vinci et son cabinet de publicité ne le sait-il pas, pas plus qu’il ne sait la suite. À la fin du message, la pointe d’humour obligatoire et forcée à notre époque repose sur le cri du coq : « Cocorico ; ou plutôt quiriquiqui, comme font les coqs au-delà des Pyrénées ». C’est là qu’il faut rire.

Sauf que, bien entendu, c’est tout faux. Certes les cris des animaux sont transcrits selon les règles phonétiques de chaque langue mais, en l’occurrence, l’agence de publicité (ou la comédienne) a mélangé le connu, « riquiqui » et la dernière connaissance acquise : les coqs chantent différemment en espagnol. En effet, au-delà des Pyrénées (pour reprendre leur formule), ils font: ¡ Quiquiriqui !

Quoi qu’il en soit, cette publicité renforce la condescendance des Français envers le monde hispano-lusitanien. Vu d’ici, la norme doit être française ou, mieux encore, anglo-américaine mais sûrement pas espagnole. Un peu comme lorsque les français se moquent des Belges qui prononcent parfois différemment, ainsi « wagon » prononcé là-bas [ouagon] ; ce qui semble le comble de la bêtise. Alors, que les coqs espagnols fassent quiquiriqui est tout simplement absurde et bête. Tous les animaux poussent les mêmes cris et les coqs ne font sûrement pas quiquiriqui mais bien cocorico puisque c’est comme ça ici.

tapas tipicas

Les Français aiment que l’Espagne ressemble aux clichés habituels : les castagnettes, les taureaux, le flamenco, la paella. Le tableau ne serait pas complet sans le soleil et la sensualité car, même si la musique est insupportables aux Français, ils chercheront à pécho en boite et seront intarissables sur le petit ami ou la petite amie avec qui on a passé un séjour inoubliable. Pour le reste, il ne faut pas trop en demander. Il faut encore parler des « tapas ». Ah, les tapas ! Au départ, il s’agit d’un petit canapé qu’on déguste sur le coup de 11 h en attendant le déjeuner qui ne se prend pas avant 14 h et plutôt vers 15h. Cette pause matinale est une institution. On va au bar le plus proche, on commande un vin cuit ou autre dans un petit verre accompagné d’olives et l’on grignote les tapas. Idem le soir, après le boulot qui finit tard, forcément, et en attendant de passer à table, pas avant 22 h ou plus sûrement 23 h ou minuit. Normalement, c’est pas cher mais la demande a augmenté quand les touristes, et surtout les Français, se sont rués sur l’Espagne. Aujourd’hui, les tapas sont hors de prix. Comme pour la bouillabaisse, par exemple, normalement à base de poissons inconsommables en friture ou dans une assiette en général, on vous explique comment on prépare les tapas et pourquoi elles sont si chères. Le prix est d’autant plus élevé à présent que, pour les touristes qui ne s’habituent pas aux horaires décalés, les tapas constituent un véritable repas au point qu’elles sont servies dans de petites assiettes qui ressemblent fort à un véritable plat mais en à peine plus petit. D’autant plus qu’avec les tapas bien en vue, on sait ce qu’on va manger ; ce qui n’est pas la cas avec un menu plus ou moins bien compris. Bien sûr, ça n’a plus rien à voir avec les tapas qui sont des canapés ou des mini brochettes servies avec un pique-olives. Nous présentons ici des exemples de tapas.

 

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Le tourisme qui a tant contribué à relever l’Espagne des ruines de sa guerre, de la dictature et de son obstination à refuser le progrès est devenu un fléau comme dans de nombreux pays. Barcelone doit prendre des mesures contre les touristes. Comment en est-on arrivé là ? Les formules pour passer la fin de la semaine dans la capitale catalane sont nombreuses et faciles. Quand on habite le sud-ouest de la France, ça n’est pas si loin avec de très bonnes autoroutes. Sinon, les vols à bas-coût se sont développés et attirent ceux qui viennent de plus loin. Une fois là-bas, on peut s’adonner à tous les plaisirs pour pas cher. On peut également se passer de prendre une chambre à l’hôtel et choisir, pour une fois, de rester dehors toute la nuit qui sera courte de toute façon. À peu près toute l’année, on peut se le permettre. Seulement, ça pose d’énormes problèmes que les Barcelonais supportent de moins en moins. Toute la nuit, les rues du centre voient déambuler des fêtards en fin de parcours. Ils parlent fort, crient, pissent, vomissent, font du grabuge, cassent des bouteilles, renversent des poubelles. C’est que la démocratie a répandu l’idée que tout est permis. C’est l’image qu’on a d’Amsterdam mais renforcée par la vision des films d’Almodovar qui sont avant tout des œuvres artistiques dont on peut critiquer le bon goût mais c’est une autre histoire. De plus, contrairement à son homologue batave, la cité catalane bénéficie d’une bonne température, ce qui ne gâte rien.

 

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Pourtant, il est une chose qui ne choque pas les Français quand ça ferait scandale si ça se développait ici : les fenêtres des particuliers sont pavoisées. Or, là-bas, à cause des Autonomies, pavoiser n’est pas chose simple. À côté du drapeau espagnol, figurent surtout les couleurs de l’Autonomie et de la ville sans compter celui du club de futbol. C’est vrai que le rouge et le jaune donnent un aspect festif aux rues des villes et villages mais qu’entendrait-on si les Français ou les Allemands en faisaient autant! Mais quand il s’agit de pays chauds, on trouve ça joli. Un rien les amuse, pas vrai ?