Ce bilan du macronisme aura pris finalement plus de six mois avant d’être publié. C’est donc très long à lire. Les derniers mois ont été fertiles en événements et, un peu plus de deux ans après l’élection de M. Macron à la Présidence de la République, le moment est venu de poser des faits, de les mettre en perspective, d’évaluer leur efficacité avant l’agitation de la rentrée.

 

D’abord, fidèle à notre travail de mémoire dans tous les domaines, rappelons que l’élection de M. Macron, si elle n’était pas souhaitée, nous avait, au moins, intéressé dans la mesure où elle permettait un renouvellement du personnel politique. S’en était fini des vieux barbons qu’on voyait depuis des décennies. Certains, encore de nos jours, avaient commencé leur carrière sous De Gaulle ; et ne parlons pas des chroniqueurs politiques. Donc, un point positif laissait espérer des lendemains, sinon vraiment meilleurs, du moins empreints de nouveauté et, peut-être, de fraîcheur. Or, dès les premiers mois, dès les premières séances de la nouvelle Assemblée Nationale, on a surtout vu de l’amateurisme, des élus qui découvraient des dossiers même pour des sujets traités abondamment par les médias. Dans l’hémicycle, on a surtout vu les élus aguerris, passés dans la majorité présidentielle, encadrer discrètement les nouveaux, non pas pour les épauler mais de peur qu’ils ne commettent de nouvelles bévues. La mesure phare consistant à dédoubler les classes de primaire dans les ZEP faisait craindre le pire : comment réussir à construire des cloisons pendant ce qui restait des vacances d’été ? Finalement, ça a plutôt bien marché et l’on pouvait espérer qu’il en serait de même pour tout. Las, on a vite compris que l’amateurisme des nouveaux élus a surtout servir à l’exécutif pour imposer une discipline de fer afin de faire passer les lois les plus contestables. Grâce à cette majorité automatique conférée par les institutions, l’exécutif n’a plus besoin de s’exposer à la vindicte en faisant passer des ordonnances puisque le résultat est le même avec la caution démocratique du Parlement. À ce stade, on a déjà envie de dire que M. Sarkozy en rêvait et que M. Macron le fait. À partir de là, on a commencé à y voir plus clair. Outre une Assemblée de simples exécutants, on a vite constaté que le Gouvernement est à la manœuvre et sans scrupule, qu’il n’a aucune espèce d’hésitation quand il s’agit de favoriser les intérêts particuliers du milieu dont ils sont issus. Les prédécesseurs de M. Macron avaient peut-être été tentés, eux aussi, de frapper les plus vulnérables selon le principe qu’ils ne sont certes pas riches mais ils sont plus nombreux. Comme si, « pauvre », « défavorisé », « vulnérable » ou plus exactement « exploité » n’était qu’un vocable, une étiquette dans un cours théorique sur la composition sociale de la population. Exploité correspond à une réalité qui se traduit, notamment, par un faible revenu et un complexe d’infériorité. L’exécutif n’en a cure et frappe, dès la rentrée, un grand coup et un coup symbolique en s’en prenant aux deux bouts de la pyramide des âges : les étudiants et les retraités. Le message est fort : rien ne les arrêtera.

Certes, dans le passé, nous avons vu que les grandes manifestations des années 1970 n’ont plus cours. Les humoristes des années 1980 les ont ringardisées efficacement. Désormais, descendre dans la rue relève du folklore. Il y a bien eu le mouvement de décembre 1995 mais depuis, plus rien. Quand il y a appel à manifester, le patronat et le Gouvernement en prennent acte sur l’air de : manifester est un droit reconnu, donc nous ne nous y opposons pas mais faites vite parce qu’on n’a pas que ça à faire et, au passage, merci de nous faire économiser une journée de salaire à verser. Donc, rien à craindre de ce côté-là. Manifestez mais ça ne changera rien. [ces lignes écrites voici quelques mois étaient prémonitoires si l’on considère la manifestation du 9 mai]

C’est là que les gilets-jaunes interviennent. Nous avons émis les plus grandes réserves sur ce mouvement en remarquant, notamment, que malgré son ampleur, il n’a donné lieu à aucune journée de grève ni au moindre arrêt de travail. Pourtant, au début, les rond-points étaient tenus toute la semaine. De même, les principales récriminations visaient les élus et les hauts-fonctionnaires (accessoirement le coût des anciens Présidents) mais jamais le patronat auquel on ne demande pas la moindre augmentation, ni la grande finance : aucune manifestation dans les quartier parisien de La Défense (pourtant proche des Champs-Élysée) où se trouvent les sièges des plus grandes entreprises du monde. Nous avons également dit que, quoi qu’il en soit, il faut toujours entendre la colère, même exprimée maladroitement, même exprimée violemment. Du reste, dans les débats, les discussions, les échanges, il est une formule qui revient tout le temps : « nous sommes écoutés mais pas entendus ». En termes moins polis, ça veut dire : cause toujours ! Entre le monopole de la parole détenu par les médias dont 80 % appartiennent à des groupes industriels ou financiers et des élus éloignés de leurs électeurs, il y a une population exaspérée, poussée à bout à force de n’être pas entendue. Il y a, dans ce pays, et depuis des années, un besoin de parole que le Grand Débat paraît avoir pris en compte mais on a vite compris qu’il sert surtout à faire valider par la population en colère la politique de désengagement de l’État dans l’économie avec l’abandon de ce qui reste de fleurons industriels aux intérêts étrangers et la fin programmée de la protections sociale ; qualifiée « d’assistanat » par les gilets-jaunes.

La grande habileté du chef de l’État est de se servir des formules hostiles à sa politique pour la mettre en place et l’entériner. Tout le grand questionnaire consistait à faire miroiter les baisses d’impôts (surtout pour les plus hauts revenus en raison de sa croyance superstitieuse dans le ruissellement) et autres suppressions de taxes en échange de la fin programmée des services publics. Ça s’appelle de la démagogie comme quand il prétend mettre en avant la transition écologique mais que les Ministres utilisent leurs véhicules pour quelques centaines de mètres et que leurs chauffeurs font tourner la climatisation pendant des heures en les attendant. Démagogie encore quand on laisse une catastrophe industrielle comme l’EPR se poursuivre alors que, depuis 15 ans, ça a « coûté un pognon de dingue » – plusieurs dizaines de milliards en l’occurrence – sans aucun résultat. Démagogie toujours puisque, malgré les affirmations écologistes du Gouvernement et du chef de l’État, des préfets annulent les arrêtés municipaux interdisant l’usage de certains pesticides. Rappelons que, à l’heure où le mot d’ordre est « il faut faire des économies », le traitement de l’eau pour la purifier des pesticides coûte cher aux intercommunalités.

 

Nous avons pointé, au début, l’amateurisme des nouveaux députés qui sert bien l’inflexibilité du Gouvernement mais il faut aussi traiter de l’amateurisme de celui-ci. L’été 2018 a été fertile en rebondissements qui traduisent cette situation. Deux démissions majeures ont ébranlé l’exécutif puisqu’il s’agissait des numéro 2 et 3 du Gouvernement, autrement dit des vice-Premiers Ministres de fait ; puisque la fonction n’existe pas chez nous sous ce nom. En d’autres termes, a démissionné celui qui aurait présidé le Conseil des Ministre en l’absence du Premier Ministre. Or, M. Hulot, puisqu’il s’agit de lui, a été exposé aux prises de position du Ministre de l’Agriculture sans que personne, ni les commentateurs, ni le Premier Ministre n’y mette bon ordre. Tout s’est passé comme si, comme autrefois et comme de nouveau maintenant, le Ministre de l’Environnement n’était qu’un alibi, un gage donné à une force d’appoint sans grande importance. Souvenons-nous que M. Chevenément, Ministre de l’Intérieur, n’avait pas bougé quand le ministère de l’Environnement avait été saccagé par des manifestants et en avait même paru amusé. Les temps n’ont guère changé. Cause toujours, disions-nous ? Juste après, le doyen du Gouvernement, Ministre de l’Intérieur, démissionne faute d’avoir été entendu suite à des rapports de ses services sur des risques de troubles sociaux. La démission de M. de Rugy, suite au « homard-gate », porte à 15 le nombre de ministres démissionnaires et ce, avant la mi mandat. Il y aurait de quoi constituer un gouvernement restreint avec ceux qui sont partis. En revanche, si l’un a dû démissionner pour quelques homards, d’autres sont cités dans de nombreuses affaires – telle Mme Pénicaud – beaucoup font l’objet de redressements fiscaux et ne parlons pas des conseillers. Ça fait beaucoup. Cause toujours, disions-nous ? De toute évidence, l’exécutif poursuit ce qu’il considère comme une mission, d’où cette manière de gouverner originale, sourde à toute recommandation, à toute considération humaine et strictement comptable : « il faut faire des économies ».

 

macron -démissions

Pour ce qui est des démissions, disons qu’il s’agit de péripéties si l’on considère la nature profonde du Gouvernement et ses objectifs. Maintenant, quand on voit le travail de M. Castaner à l’Intérieur, on peut légitimement se poser des questions. Il a revendiqué la Place Beauvau comme un honneur qui devait lui échoir de droit. Qu’en fait-il ? Dès le début, il a été incapable d’expliquer aux gilets-jaunes qu’on ne manifeste jamais sur les Champs-Élysées et qu’il ne faut pas confondre les rassemblements de liesse populaire spontanés avec une manifestation politique. Ensuite, on assiste depuis des mois à une hésitation entre laxisme et fermeté avec des ordres exécutés maladroitement mais toujours brutalement. Jamais dans l’histoire d’un pays de tradition démocratique, on n’a vu un tel bilan en termes de blessés parmi les manifestants (ou simples badauds) et même les forces de l’ordre, au point que l’ONU a réagi officiellement. Dans le monde entier, on diffuse les images de la brutalité de la répression. La France, toujours prompte à donner des leçon au monde entier est regardée avec consternation et terreur. Est-ce donc ce qu’est devenue la patrie des Droits de l’Homme ? Oui, depuis qu’elle a tourné le dos à sa vocation universelle pour se plier au dogme de l’ultralibéralisme et de sa logique financière. Plus question de maintenir un système qui, par sa protection sociale, atténue la brutalité de la logique libéraliste. En 2008, les observateurs ont souligné que la France avait moins subi le nouvel épisode de crise que ses homologues en raison de son État encore fort et de ses services publics. Visiblement, c’est ce qui a le plus contrarié les tenants de l’ultralibéralisme. À l’avenir, il ne faut plus qu’un État encore fort atténue le jeu normal de la spéculation financière. La population doit subir logiquement les revers de l’économie et il faut en profiter pour imposer une baisse des salaires.

Toujours M. Castaner, Ministre qui lit son journal sur le banc des ministres dans l’hémicycle pendant qu’un député s’adresse à lui à la tribune. Cause toujours, disions-nous ? Après avoir écrit ces lignes, nous avons appris qu’il était en discothèque pendant que se déroulaient des événements relevant de son champ d’application. Et de répondre en appelant à la compréhension : il a le droit de se détendre un peu aussi. Certes mais quelle image donnée par le numéro 2 ou 3 du Gouvernement ! D’abord, il y a d’autres moyens de se détendre. Des Chaban-Delmas, de Villepin ou même le Président Sarkozy s’adonnaient à la petite foulée. Comme l’a fait remarquer un commentateur, imaginons qu’il ait bu un peu trop et qu’il soit rappelé dare dare Place Bauveau… C’est sans doute ce qu’a pensé le Président de la République, lui aussi en détente, forcé de rentrer quelques heures après son arrivée dans une station de ski. Quand le Président doit prendre en charge, lui-même, une simple question de maintien de l’ordre, c’est à se demander à quoi sert le Gouvernement. Connaissent-ils seulement la notion d’astreinte ? L’amateurisme politique des autres ministres ne pose pas de problème puisque ce n’est pas ce qu’on leur demande. Du moment qu’ils travaillent à brader les fleurons industriels de la France, à supprimer les services publics, qu’ils renforcent les intérêts particuliers des grands groupes financiers et de leurs actionnaires, on ne leur en demande pas plus. Les ministères dits régaliens devraient être confiés à des personnalités qui, au minimum, ont entendu parler de la cause de l’État.

Or, rien du tout, M. Castaner considère son maroquin comme une sinécure et limoge un préfet, certes défaillant mais dont il est le donneur d’ordres. Et puis, si c’est pour le remplacer par un autre qui s’est fait connaître en laissant brutaliser un député de l’opposition qui se trouvait parmi les manifestants, on peut craindre de nouvelles exactions, surtout que, dans le même temps, le Gouvernement a fait appel à la troupe pour appuyer les forces de l’ordre. Là encore, c’est du jamais vu. Quasiment tous les pays ont fini par se doter de forces de l’ordre, de police anti-émeutes (quel que soit le nom qu’on leur donne) parce que l’armée n’est pas faite pour ça, n’est pas entraînée pour ça. L’armée sait se positionner et tirer sur des assaillants. Bien sûr, ça fait des morts, ce que la plupart des Gouvernements se refusent à voir. La France, de tradition démocratique, revient en arrière en appelant la troupe. On pouvait penser qu’elle ne serait pas sollicitée pour tirer mais le général Gouverneur de Paris a répondu que ça pourrait se faire. Il est vrai qu’on ne voit pas ce que pourraient faire des soldats armés à part tirer. C’est donc en connaissance de cause qu’on a dégarni le dispositif mis en place après les attentats pour suppléer les forces de l’ordre. Enfin, M. Castaner se permet de décorer des policiers mis en cause dans des procédures relatives à des violences policières. Il n’a même pas attendu les conclusions. C’est à se demander s’il fait seulement le lien entre tous ces éléments.

Certains ont parlé de moyens démesurés. C’est, en effet, ce qui frappe (au propre comme au figuré). Pourtant, ce n’est pas nouveau. Sous la présidence précédente, les manifestations contre la loi travail et le mouvement des Nuits-debout avaient été sévèrement réprimés. Nous avons souligné l’ampleur des effectifs de militaires déployés sur le site de Notre-Dame-des-Landes pour quelques 200 militants. Entre deux samedis de gilets-jaunes réprimés, on apprend que des escadrons de gendarmerie mobile ont été envoyés pour détruire une cabane en bois construite sur une île d’un étang de NDDL. Ça fait suite aux menuiseries, mielleries, herboristeries, boulangeries pulvérisées par les mêmes militaires. Pourquoi ? La France est-elle menacée par ces opposants et par des cabanes construites sans permis ou bien quand elle vend ou brade les barrages hydroélectriques, les brevets de l’industrie nucléaire, les aéroports parisiens ?

Parlant de la privatisation (mot fortement connoté positif) d’ADP, que dire des ministres en pointe sur le dossier, MM. Lemaire et Griveaux, incapables d’argumenter face aux craintes exprimées de plus en plus fortement ? Quand on en est à dire que ce n’est pas le rôle de l’État de passer des baux commerciaux et de vivre d’une rente, alors que les griefs portent sur des aspects autrement plus graves, c’est qu’on n’a pas grand-chose à dire. Au passage, rappelons que la concession est d’une durée de 70 ans ; du jamais vu. Autrement dit, personne parmi les ministres et les élus ne verra la fin de la concession. Élus qui n’étaient pas nombreux, à 6 h du matin, quand la loi est passée en force et en catimini. Quel mépris pour la représentation nationale sur un sujet de sécurité publique ! Où l’on voit bien que cet empressement dissimule à peine une cession à des intérêts particuliers. Dans quel pays sommes-nous, à présent ! Et puisque nous en sommes là, signalons aussi qu’ADP va être cédé après que les contribuables ont financé des travaux d’agrandissement de l’aéroport d’Orly à hauteur de 400 millions d'euros afin d'augmenter sa capacité de 8 millions de passagers à plus de 40 millions de passagers. Tout bénéfice pour le concessionnaire de 70 ans qui n’aura pas déboursé mais profitera de la manne apportée par les clients attendus. Si ce n’est de l’amateurisme, c’est voulu. On ne sait pas lequel des deux est le plus grave. Les ministres concernés en appellent à « l’économie de demain » pour laquelle on sacrifie ce qu’ils appellent une rente. Ça, c’est encore une astuce langagière pour faire passer une mesure qui va contre l’intérêt général. « L’ancien monde », « l’économie de demain » sont des mots, des formules pour ringardiser ce qui a fait ses preuves. S’il y a quelque chose que cette majorité macroniste a bien compris, c’est qu’il est plus efficace de ringardiser pour faire accepter l’inacceptable, que d’expliquer ce qu’on aurait bien du mal à simplement présenter. Qu’on se rappelle le rapport demandé à M. Borloo pour apporter des solutions à un problème qui resurgit épisodiquement et qui est toujours traité par la force brute. À peine publié que le Président de la République qui avait demandé ce rapport l’a jeté en arguant que le temps n’est plus où des « mâles blancs décidaient ». On se demande ce que vient faire cette allusion mais toujours est il que le problème se reposera et avec un degré de gravité supplémentaire.

 

Paradoxalement, l’amateurisme des députés LREM a remis en selle le Sénat, considéré depuis longtemps et à tort comme la maison de retraite de l’Assemblée. Il est vrai que, selon les époques, c’est ce qu’on lui demandait mais voici que, à la faveur du blocage systématique et organisé des débats en commissions ou en séance plénières, les sénateurs prennent le relais et passent de leur rôle habituel de modérateurs plus ou moins écoutés à celui de véritables acteurs de la vie politique. Comme ce n’était pas prévu par l’inculture de la classe politique dirigeante, elle accuse la chambre haute de « faire de la politique » , ce qui est tout de même son rôle. Erreur ? En s’inscrivant dans la lignée du « ni de droite, ni (surtout) de gauche » mais en l’exprimant de façon positive avec des « et de droite et (à la rigueur) de gauche », cette majorité présidentielle prétend ne pas faire de politique mais agir dans la seule perspective du redressement de la France et surtout de ses comptes publics. En somme, on aurait affaire à des spécialistes, des professionnels déterminés à appliquer une politique sans état d’âme mais avec une volonté objective que rien ni personne ne saurait ébranler. De fait, c’est bien ce à quoi nous assistons. Le Président de la République a sans doute compris, dès le début, que l’instauration du quinquennat ajouté aux politiques de récession inspirées depuis l’extérieur fait qu’il ne sera pas réélu et rejoindra les ex, à la retraite alors qu’ils sont encore jeunes. Il trouvera probablement un poste d’expert ici ou plus loin mais aura mis en place des structures irréversibles qui transforment l’indépendance de la France en pays dépourvu de ses atouts financiers, industriels et agricoles pour affronter la concurrence des imprévoyants parvenus à sa hauteur par le jeu du libre-échangisme. Bref, la France devient un membre parmi d’autres dans les instances internationales où sa voix ne comptera pas plus que celle des autres. C’est ce que nous allons voir à présent.

Il apparaît plus clairement que l’amateurisme et la superstition du Président Macron ne sont que l’aspect immergé d’un iceberg. La fable du ruissellement occupe les commentateurs pendant qu’il est de plus en plus évident que M. Macron, repéré par la commission Attali, est en place pour une mission. Son but, à travers des formules comme « le monde nouveau » est d’effacer toute trace de ce qu’il appelle « l’ancien monde » et ses réussites. Plutôt que d’adapter le modèle français aux évolutions démographique et technique, il se consacre entièrement à détruire les remparts qui protègent les Français des excès d’un capitalisme débridé et désormais sans retenue ni complexe. En incitant à supprimer les services publics dans son questionnaire, sous couvert de baisse d’impôts, en voulant supprimer l’ENA, en achevant le démantèlement des fleurons industriels, en privatisant les entreprises d’État, en abandonnant à des boutiquiers des services publics gratuits (comme la Carte-Grise), il ne vise rien moins que réduire le poids de la France et son influence encore forte malgré les changements survenus dans le monde au cours de ces dernières décennies. Cela va plus loin encore. À partir du moment où la France rentre dans le rang, devient un membre ordinaire de l’UE et du FMI, comme le Danemark ou la Pologne, il ne restera plus à la France qu’à s’aligner complètement sur l’OTAN, mettre sa force de dissuasion sous contrôle étatsunien (les É-U possèdent à présent les brevets du nucléaire civil et peuvent contrôler la filière) et céder son siège permanent au Conseil de Sécurité tandis que la Grande-Bretagne le conserverait, quelle que soit sa situation dans l’Europe. Bien sûr, on peut penser qu’il n’y a pas une volonté délibérée de M. Macron d’affaiblir la France mais sa politique va dans ce sens afin de n’offrir aucun modèle alternatif à l’ultralibéralisme. Le soubresaut de 2008, dans cette vaste crise qui dure depuis 1974, a montré comment ce qui reste du modèle français a permis d’atténuer les effets désastreux. Pourtant, c’est ce qui a convaincu qu’il fallait en finir et accepter, désormais, toutes les conséquences d’un revers financier mondial sans y opposer des protections étatiques autrement appelées « État-providence ». Il faut laisser faire le marché et ses conséquences implacables. En fait, on voit bien que le marché ne fonctionne pas dans la mesure où il est dominé par de grands groupes qui ont obtenu que les règles encore en vigueur leur soient favorables et leur assurent une situation de quasi monopole. Dans ces conditions, la résistance d’un pays comme la France, avec ses groupes industriels constitués après guerre par l’État, ses services publics performants, sa recherche, son armée et sa force de dissuasion, sa coopération avec ses anciennes colonies est tout à fait insupportable. On ne va pas le dire comme ça, on va préférer une formule comme « l’ancien monde ». Or, la population y est malgré tout favorable puisqu’elle en bénéficie encore un peu. Il fallait une nouvelle génération de décideurs qui, de l’intérieur, fasse changer les choses et les présentent sous un angle positif, d’où cette référence au « monde nouveau ». Le mouvement engagé par le Président Sarkozy, confirmé par le Président Hollande sera peut-être finalisé par l’actuel locataire de l’Élysée. Il ne se limite pas à réduire les dépenses de l’État sous injonction suprême des instances non élues de l’UE et du FMI mais aussi à priver les collectivités locales de subsides en réduisant leur dotation afin de les empêcher de prendre le relais des services publics d’État défaillants ou absents. Ainsi, il doit être mis fin à tous les garde-fous qui ont protégé les Français pendant des décennies et ont permis, concomitamment à la France de se hisser parmi les grandes puissances. La France, contrairement à la plupart des quelques 200 pays du monde – et notamment ses voisins – est un pays plusieurs fois séculaire, avec un poids démographique, une Histoire riche et cohérente qui lui confèrent une place particulière. Il ne s’agit pas d’entretenir la fierté nationale – on n’en est plus là – ni même d’en appeler, comme certains ont pu le faire dans le passé, au patriotisme économique. Il s’agit tout simplement de ne pas se laisser dicter son mode de vie, ses lois, son alimentation par des intérêts financiers.

Au moment de mettre le point final, nous constatons que nombre de faits mentionnés sont déjà anciens et oubliés. C’est toujours ce qu’escomptent les politiques : l’oubli. On oublie qu’Untel a été condamné (même s’il a purgé sa peine) quand on le nomme à l’équivalent de la Cour Suprême de la République. On oublie qu’une autre a été condamnée mais dispensée de peine quand on la nomme à la tête d’une banque centrale. On oublie – et les vacances vont définitivement plonger dans l’oubli – que des ministres ont failli dans les moments les plus graves et que les économies promises vont se faire sur le dos de ceux qui les réclament le plus mais qui bénéficiaient aussi le plus des services publics et de la protection sociale.

 

 

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