Toujours en roulant à travers notre beau pays, il arrive qu’on croise (par dessus ou par dessous) ou qu’on longe une voie ferrée. C’est incroyable de faire des dizaines de kilomètres le long d’un chemin de fer, sans voir un seul train. C’est particulièrement frappant sur la rive droite du Rhône. À l’heure où l’on parle de réduire les émissions de gaz d’échappement, rebaptisés « CO2 » pour faire comme si l’on s’y connaissait, il est plus que troublant de constater l’abandon du rail dans un pays où c’était la vitrine de l’excellence française : une technologie nationale, de pointe, impulsée par un État fort (cf. le TGV et les articles consacrés ici), réalisée par du personnel qualifié et consciencieux, travaillant pour un service public ou pour des entreprises privées ; le tout, au service d’une clientèle exigeante et volontiers râleuse.

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Pour se rappeler ce qu’il en était, il suffit de passer sur un pont qui enjambe des emprises ferroviaires où rien ne bouge, où le temps s’est arrêté. Il ne passe plus de train ou si peu et, si l’on peut entrer dans la gare, il n’y a pas un chat. Une fois, une dame m’a demandé où l’on pouvait acheter les billets : guichets fermés dans la journée., automates hors-service ou, de toute façon, très compliqués à utiliser. Tout est fait pour dissuader de prendre le train. En route, on longe parfois ces lignes à voie unique. Certaines sont désaffectées, d’autres le seront bientôt. Un œil exercé repère aussi les anciennes lignes d’intérêt local. Dans le meilleur des cas un train touristique, géré par une association de passionnés, y circule en été. Partout, on trouve des dépliants pour en vanter les avantages paysagers. Dans d’autres cas, la plateforme a été transformée en « voie verte ». Il faut comprendre que le chemin est réservé aux randonneurs à pieds ou à bicyclette. Là encore, on trouve des dépliants partout. Pourtant, ces aménagements font polémique en raison de leur coût exorbitant. On pourrait penser qu’il suffirait d’entretenir un chemin en terre battue, bien balisé et le tour serait joué. Nenni ! Les Conseils Généraux, devenus Départementaux par la grâce de nos chers socialos, investissent un pognon dingue pour goudronner, flécher, propagander, transformer les anciennes gares en buvettes et proposer des animations. D’où le coût, d’où la gabegie dénoncés par des contribuables. En fait, l’expérience montre que c’est le succès du passage qui attire les commerces et pas le contraire. De mes voyages dans des pays en voie de développement, j’ai retenu que, lorsqu’on développe une infrastructure, le succès incite un premier commerçant à s’installer pour proposer des produits dont on a besoin quand on se déplace : boissons, aliments à emporter, tabac, lessive, timbres ou, maintenant, cartes téléphoniques, fax ou encore Internet etc. Après, un autre s’installe à côté pour compléter l’offre puis arrivent les concurrents, les restaurants, stations-services, laveries etc. On n’a jamais vu les commerçants s’installer là où il n’y a pas grand-chose en espérant que leur seule présence va faire venir du monde sur l’infrastructure nouvelle. Seulement, quand on fait de la politique, on ne peut pas annoncer qu’on va dépenser un peu pour du béton désactivé et quelques flèches. Pourtant, le béton désactivé, bon marché, suffit pour supporter un faible trafic de piétons et de cyclistes. Il y a une cinquantaine d’années, un ministre des sports avait proposé de laisser dans les villes des terrains pour que les jeunes puissent taper dans un ballon, même s’ils n’ont pas les dimensions réglementaires. Bien sûr, aucun maire n’a suivi ses préconisations et, lui-même ne l’a pas fait dans sa ville. Comment se vanter auprès des électeurs qu’on a laissé un terrain vague ? Il en est de même pour les « voies vertes ». Les élus ne peuvent espérer l’approbation avec un aménagement minimum. Le problème, c’est qu’ils ne sont pas approuvés non plus quand ils dilapident le produit de l’impôt pour des touristes modestes qui ne font que passer.

On a fait ça, à côté de Paris avec le Millénium. Tu connais pas le Millénium ? C’est un centre commercial construit à la fin des années 2000 à la périphérie de Paris, dans la commune d’Aubervilliers, souvent citée dans des chansons car emblématique de la ville de banlieue parisienne, pauvre, peuplée d’ouvriers, occupée par des usines hors d’age où, dans les années 1980, on trouvait encore, pour le personnel, une unique latrine à la turque, dans la cour, exposée aux intempéries, avec la porte en bois qui descend pas jusqu’en bas et monte pas jusqu’en haut. Juste assez pour cacher l’occupant. Accroché au derrière de la porte, un rouleau de papier qui venait tout juste de remplacer du papier journal déchiré. Ça ne s’invente pas. Donc, Aubervilliers qui veut casser cette image, après avoir accueilli Zingaro et ses canassons qui prétendent au statut de comédiens, a fait sortir, au bord d’une darse du canal, un immense centre commercial. Il s’en trouve (même à gauche puisque la municipalité est encore communiste) pour croire que tout va bien, que le chômage, c’est pour les fainéants, que la précarité n’est qu’un mauvais moment à passer et que les politiques menées depuis 40 ans sont efficaces. Il y ont tellement cru que les enseignes habituelles ont occupé les lieux puis les ont déserté les uns après les autres, au bout d’un an. Ne reste, à ma connaissance, que l’hypermarché Carrefour, pourtant réputé pour ses prix élevés, dans un secteur peuplé de revenus modestes ou faibles (en dessous des minima sociaux).

Le pire, c’est qu’on s’apprête à recommencer la même erreur dans le fameux « triangle de Gonesse » à quelques kilomètres plus au nord, mais c’est un autre sujet dont on commence à parler. Donc, même en conurbation, il ne suffit pas d’implanter des enseignes fameuses pour attirer le chaland. Encore faut-il que le pouvoir d’achat soit au rendez-vous. Pour les « voies vertes », c’est pareil. Ce ne sont pas les buvettes, les vitrines avec costumes d’autrefois et présentation d’outils rouillés et autres « animations » qui vont faire venir les touristes et oublier le coût de ces installations.

Mais bon, dans un société du tape-à-l’œil et de la frime en général, rien n’est jamais trop beau, rien n’est jamais trop cher. Ça n’est pas sans rappeler cette scène d’un film de Moretti où le maire d’une ville de bord de maire annonce qu’il va faire réaliser les couchers de soleil par un grand metteur en scène afin d’attirer les touristes. Les conseil territoriaux dépensent un pognon dingue pour faire refaire leur logo. En général, c’est trois fois rien mais celui qui remporte le marché a gagné son année. J’en parle, parce que le long des routes, on trouve de ces logos et, maintenant, il y a pléthore. Non seulement, les nouvelles Régions ont changé les leurs mais il faut ajouter les intercommunalités, les nouvelles communes, les Pays, les regroupements touristiques ou gastronomiques, les routes des vins, des fromages etc, la route de saint Machin, le pays de sainte Bidule et j’en passe. Et ça douille ! L’an prochain, élections municipales : les cabinets de communications vont se faire des ronds avec les nouveaux élus qui voudront leur logo parce qu’il correspond mieux à l’image de leur commune. Les gens s’en fichent. Ce qu’ils veulent, ce sont des trottoirs en bon état devant chez eux, si possible avec un bac à fleurs pas loin, leur rue bien éclairée même s’ils ne sortent pas après 6 heures du soir et des structures pour garder les gosses parce que, « qu’est-ce qu’on va en faire dans la journée ? ». Il fallait y penser avant mais, justement, ils ne pensent pas, ils font et, après, ce sont les autres qui doivent résoudre leurs problèmes. Après on dira qu’on devient responsable en devenant parent.

Quand même, à côté de ces promotions, on ne peut que constater avec tristesse l’état du réseau ferré français. À l’heure où l’on sait qu’on va devoir développer les transports en commun, du moins pour les moyennes et longues distances, on continue de fermer des lignes en commençant par fermer des gares pour obliger à prendre sa bagnole de toute façon. On supprime des arrêts en mettant en avant le gain de temps. Il faut juste savoir qu’une montée et descente de train prend environ 50 secondes, surtout pour des arrêts dans des petites gares. Même multiplié par 5 ou 6 (dans le meilleur des cas), le gain est ridicule. En revanche, celui qui doit prendre sa bagnole pour aller à une gare plus loin a aussi vite fait d’aller ainsi jusqu’à destination. Donc, on perd de nouveaux clients. Donc, on ferme la ligne. C’est bien ce qui est recherché. Or, le potentiel existe. Il suffit de l’entretenir. Or, on préfère nous amuser avec des projets de camions autonomes, c’est à dire plus ou moins téléguidé (mais par satellite, ha ! ha!) et sans chauffeur (ho ! ho!). À côté de « il faut faire des économies », il y a un autre mot d’ordre implicite qui est : il faut se passer de personnel, qui coûte cher, qui n’est jamais content, qui travaille pas les dimanche ni un mois par an et qui nous emmerde, disons-le. Pour la sécurité, il paraît pourtant plus raisonnable de faire circuler des marchandises par transport guidé, quitte à pousser les recherches pour des trains automatiques (comme le métro), que d’expérimenter des véhicules de 30 tonnes, minimum, sans chauffeur, sur les routes et dans la traversée des agglomérations. Il y a quand même une différence entre une tondeuse à gazon autonome et un camion semi-remorque, en cas de défaillance du système.

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En attendant, quel gâchis ! Tout ce réseau ferré, payé par nos ancêtres, entretenu par du personnel consciencieux, est à l’abandon et le reste peu entretenu pour inciter les pouvoirs publics à l’abandonner. Je rappelle souvent que, à la fin des années 1960, il se trouvait des projets de transformation des plateformes ferroviaires en autoroutes ou autre voies rapides puisque, pour les longues distances, il y a l’avion et pour les courtes, il y a la voiture. Le tout était encouragé par un carburant très bon marché et qu’on croyait inépuisable. Le premier choc pétrolier de 1973 puis la crise sont passés par là. Le TGV a sauvé le transport ferroviaire mais a condamné le train classique quand Sncf s’est trouvée dans l’obligation de faire des profits et de ne plus perdre d’argent à entretenir un service public. Au point où nous en sommes, il faut juste espérer que le réseau abandonné ne sera pas en trop mauvais état pour le jour où il faudra le remettre état car, déjà, des voix se font entendre pour critiquer l’engouement soudain et irréfléchi pour la voiture électrique dont l’impact sur l’environnement semble poser plus de problèmes qu’il n’en résout.