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Triste constat que de voir que la sphère médiatique, depuis 17 années donc, mais appuyée par l’opinion publique, n’a rien fait d’autre que de commenter le fait que ce soit Chirac qui ait prononcé cette formule. La maison continue donc de brûler dans l’indifférence et l’incendie se propage.

Politicien professionnel, retord, aguerri, madré, prêt à dire tout et son contraire selon son public et les circonstances, passant du « travaillisme à la française » de la création du RPR, fin 1976, aux privatisations avec noyaux durs (pour placer ses amis) en 1986, personne ne l’attendait sur ce terrain-là. Était-il converti à l’écologie comme on le dit, sachant qu’il n’avait plus rien à perdre ? Possible. Probable. L’avait-il toujours été ? Après tout, en 1981, je cite de mémoire, ne disait-il pas en se présentant à la présidence : « profondément enraciné dans cette terre de Corrèze qui est la mienne » ? On apprend qu’en 1967, il préfère se présenter aux élections dans son département plutôt que dans une circonscription plus facile ailleurs. Donc, il était de cette terre et, rappelant que son grand-père était paysan et son père instituteur en Corrèze, il a peut-être fait comme Charles Foster Kane, le héros du film d’Orson Welles, passé à côté de ce qu’il aimait vraiment. J’ai été de ceux qui n’admettaient pas qu’il soit à la fois Maire de Paris et député de la Corrèze. Insensé et je le répète mais, à l’aune des révélations de ces derniers jours, je me dis qu’il aurait facilement été élu député à Paris en 1978 (ce que j’attendais à l’époque pour régulariser) mais qu’il a voulu garder le contact avec la ruralité.

Dans le même ordre d’idée, on apprend qu’il se passionnait, depuis le lycée, pour l’art de l’Asie et l’on sait à quel point il est riche et divers : Moyen-Orient, Perse, Inde, Asie centrale, Indochine, Chine (avec sa diversité), Mongolie, Tibet, Corée, Japon, Australasie etc. On dit – mais c’est sans doute légendaire – qu’il séchait des cours non pas pour aller s’amuser ou draguer mais pour visiter le musée Guimet où toute une vie ne suffirait pas pour admirer les infinis détails de œuvres d’art oriental présentées. Il a quand même profité de sa situation pour se faire plaisir, à l’instar de ses prédécesseurs (mais pas de ses successeurs), en décidant d’un musée des arts premiers pour lesquels il entretenait une passion discrète mais fidèle. On dit qu’il n’établissait pas de hiérarchie entre les cultures, au contraire de la plupart des gens de son bord politique ; et de l’autre aussi mais dans l’autre sens. On peut penser que s’il s’était spécialisé, il n’aurait pas émergé à l’image d’un Malraux, d’un Jean-Marie Drot, d’une Christiane Desroches-Noblecourt, d’une Françoise Cachin mais qui sait ? Avec l’ambition qui était la sienne, il aurait pu se hisser et c’eut été moins funeste pour tout le monde.

Curieux qu’il se soit ingénié, toute sa vie à dissimuler ses vrais talents et à n’avancer que pour la conquête, à mépriser tout le reste, à profiter de tout, à faire palper ses alliés politiques, à cumuler et accumuler. En 1979, il était Maire de Paris (surtout), député de la Corrèze, Conseiller Général de la Corrèze et donc de Paris puisque, dans la capital, les Conseillers Municipaux le sont aussi. Il était également Conseiller Régional du Limousin et sans doute membre actif de diverses chambres consulaires, comités de tourisme, parcs naturels, fondations diverses etc. Autant d’activités qui demandent de s’y consacrer à temps plein. Bien sûr, il ne faisait qu’y figurer. Partout, des hommes compétents faisaient le boulot dans l’ombre. À Paris, Christian de La Malène puis Jean Tibéri étaient à la manœuvre. On peut penser que son suppléant faisait le boulot sur le terrain pendant que Monsieur était dans l’hémicycle à pérorer et torpiller les gouvernements. Au Conseil Général, la facilité avec laquelle son épouse l’a remplacé en dit long. Au RPR, Jérôme Monod tenait le parti, Yves Guéna montait en première ligne, Claude Labbé tenait le groupe parlementaire, Pasqua tenait le SAC et entretenait les réseaux souterrains. Chirac s’occupait de la présidentielle. Pourtant, il a toujours échoué (mais à cause des gens de son parti) à préparer sa succession : Devaquet, Tibéri, Juppé, tous écartés d’une façon ou d’une autre.

Maintenant, on ose dire à voix haute qu’il n’a jamais payé un loyer de sa vie et pas beaucoup de repas non plus. Malgré les tapes dans le dos des mémères et des pépères, il ne connaissait pas leurs problèmes quotidiens mais il était sympa avec eux alors, ils le lui rendaient bien au moment de voter. On a redit qu’il avait fait élire Mitterrand au deuxième tour en 1981 avant de se présenter contre lui sept ans après. Le fait est que la presse avait parlé des rencontres entre Mitterrand et Chirac avant l’élection présidentielle et des « convergences PS/RPR ». On a dit qu’il pariait sur l’échec de la gauche et des élections présidentielles anticipées qui auraient vu son triomphe ; l’ex étant toujours détesté. On apprend à présent qu’il avait écrit au Président Mitterrand pour lui proposer d’être son Premier Ministre car il n’imaginait pas la vague rose de 1981. On saura probablement un jour qu’il a réitéré le même coup en 2002. Vraiment, Chirac représente tout ce qu’on déteste le plus en politique et qui est rejeté, élection après élection. L’alternance démocratique qui pérennise la pensée unique n’est pas la seule cause de l’abstention. On peut dire que Chirac porte une bonne part de responsabilité avec ses pratiques en tout genre. Il incarne mieux que quiconque le politicard désormais détestable.

Au moment de sa mort et même aussitôt après sa retraite définitive, il a pourtant fait l’unanimité. Ah, on le regrette ! Surtout quand on se souvient de son successeur. Les militants de gauche ne tarissait pas d’éloge. Pourtant que n’ont-ils dit pendant plus de quarante ans ! On lui sait gré d’avoir refusé la guerre en Irak et d’avoir répondu fermement à la police israélienne à Jérusalem. Comme si ça effaçait tout le reste. Dans la citation reprise à l’envi, il manque pourtant ce qu’il a ajouté après : « J’ai compris ce qu’est le quotidien des Palestiniens ». Dit calmement, après coup, ça intéresse moins qu’une sortie à voix haute. Pourtant, il n’y avait là rien d’étonnant. Chirac était un des tout meilleurs spécialistes du monde arabo-musulman qu’il connaissait et comprenait mieux que quiconque. Il était également très pointu sur les relations internationales en général. Or, ce n’était pas non plus ce qu’il mettait en avant. Les paysans l’adoraient alors qu’il a mené une politique qui a délibérément éliminé les exploitations familiales et orienté l’agriculture vers le productivisme et l’exportation au détriment de sa fonction nourricière. Ça veut dire toujours plus de chimie dans la terre qu’il prétendait aimer et toujours moins de local alors qu’il se sentait proche des paysans du cru. Toujours cette persistance à faire le contraire de ce qu’il aimait.

Maintenant, les hommages obligés et les hommages sincères vont se tarir et la roue tourne. D’ici peu, on annoncera que le Conseil Municipal de Paris a voté à l’unanimité l’attribution du nom de Jacques-Chirac en lieu et place de l’Avenue de France. Du reste, j’ai toujours pensé que ce nom avait été choisi pour permettre le changement, le moment venu. Les autres communes ne seront pas en reste. Dans sa sagesse, la loi stipule qu’il faut attendre un peu mais la hâte humaine n’en a cure. Il faut tout de suite que l’Histoire s’écrive, des fois qu’on apprenne un peu plus tard des choses moins glorieuses. Inflation de plaques commémoratives sous les deux mandats de Mitterrand et le pli a été pris pour longtemps. Chirac n’établissait pas de hiérarchie entre les cultures. Les masses éduquées d’aujourd’hui n’en établissent pas non plus entre les événements historiques et ce qu’ils vivent qui leur paraît au moins aussi important qu’un passé qu’il est de bon ton de dénigrer jusque dans les écoles. L’école de la République a institué le nivellement et la société, l’individualisme. Par conséquent rien d’autre ne compte que ce qui arrive personnellement.

 

Pour finir, cette capture d’écran qui illustre la mise en bière d’un buveur avoué. Le dessin est de Placide.

Chirac - Placide