Je m’attendais à des commentaires tant la mort d’un Président marque l’opinion publique. Certes, ça n’a pas la dimension d’un roi mais, justement, comme le PR français a autrement plus de pouvoirs et d’influence au-delà du territoire national, il suscite des réactions au-delà de la simple convenance.

En te lisant, cher Jérémy, je comprends que ce qu’on aimait chez Chirac, c’était la transgression. Comme il fumait, s’empiffrait, buvait de l’alcool sans vergogne (et ne parlons pas du reste), disait des gros mots, il forçait l’admiration d’un peuple dont l’activité principale consiste à contourner la loi sans se faire prendre. Je rappelle souvent ces propos d’un ancien international de rugby sur l’arbitrage. Les règles du rugby sont compliquées et changent tous les ans. Il disait que la première chose que font les joueurs français, c’était de chercher comment ne pas appliquer la règle ou la contourner, tout en faisant croire qu’on la respecte. Un observateur du rugby international ne peut que constater que, malgré l’intelligence supérieure des Français, le moindre arbitre international s’en aperçoit et sanctionne le XV de France… mais, dans le championnat national, ça marche, et le public aime. Pas vu, pas pris. Par conséquent, toutes les turpitudes de la chiraquie, tous les manquements qui suscitent la stupéfaction à l’étranger passent très bien auprès des Français. Parce qu’il bouffait, qu’il adorait les bains de foule, on lui passait tout et tous les recours ont fait pschitt. On aime son côté Arsène Lupin qui offre des fleurs à ses victimes. C’est tellement plus sympa. En politique, la forme l’emporte souvent sur le fond.

Tu cites Pasqua, invité quelques fois dans des émissions de divertissement, qui relève de la même logique, amplifiée par un accent qui rappelait Fernandel. Il n’en fallait pas plus. Balkany n’a pas d’accent mais, là encore, ses magouilles l’ont rendu d’autant plus sympathique qu’on ne manquait jamais d’ajouter que ses administrés l’adoraient. Quelques bacs à fleurs bien disposés, une bouteille de champ et un petit pot de caviar (payés par la population) pour les anciens et, bien sûr, le changement d’éclairage public juste avant les élections garantissent le succès et l’impunité.

Et puis, les mêmes qui s’insurgent quand des voyous, des emmerdeurs en fait, sortent triomphalement des commissariats ou des tribunaux après avoir commis des méfaits, applaudissent quand un Balkany parade sur les plateaux après avoir grugé tout le monde mais, au premier chef, l’État qui prélève l’impôt, particulièrement rejeté par les Français, depuis des siècles. Aujourd'hui, quand on parle d’Anquetil, ce n’est pas pour saluer le premier cycliste qui a remporté cinq fois le Tour de France mais parce qu’il buvait du vin et ne crachait pas sur un bon gueuleton. On oublie qu’il est mort prématurément, comme on oublie que nombre d’exploitations agricoles ont été fermées du fait de la politique agricole menée par Chirac et inspirée par un syndicat puissant. La proportion du secteur primaire (l’agriculture) a commencé à diminuer à partir des mesures prises par Chirac, Ministre de l’agriculture. Malgré tout, il reste le ministre préféré des agriculteurs. Les Niçois ont tout pardonné à leur ancien et emblématique maire ou, plutôt, ne lui en ont jamais voulu. Un simple détour par la place Masséna renforce leur conviction. La transgression est la valeur cardinale des Français. Ceux qui penchent à droite s’insurgent contre tous ces règlements qui nuisent à la liberté tandis que ceux qui penchent à gauche y voient autant de mesures destinées à maintenir l’ordre établi. On aime Guignol qui bastonne le gendarme. On déploie des trésors d’imagination pour faire croire qu’on a attaché sa ceinture de sécurité. On investit dans des appareils de détection des radars, désormais appelés « assistant de conduite » qui signale comme « zone de danger à 90 (80 à présent) km/h » les abords d’un radar et pas une chaussée déformée ou une série de virages dangereux. La loi est peut-être mal expliquée mais même quand elle l’est, les Français cherchent d’abord le moyen de la transgresser. Quand l’exemple vient d’en-haut, ils y voient un encouragement.

Tu cites également Balladur et je me souviens toujours de ce sondage publié un mois après son arrivée à Matignon en 1993. Une très large majorité était satisfaite de l’action de son gouvernement. Or, forcément, en un mois, il n’avait pas fait grand-chose. Dès qu’il a pris des mesures, la satisfaction a diminué. Des années plus tard, son vainqueur à la présidentielle battait les records de popularité une fois retiré définitivement de la vie politique. Sans doute que, inconsciemment, on l’imaginait prendre le temps de se livrer à des agapes sans fin et on l’enviait en ces temps de restriction. Mitterrand lui-même, sous la première cohabitation, battait des records de popularité alors qu’il était réduit à l’impuissance. Son Premier Ministre essuyait les plâtres et s’enfonçait dans les sondages jusqu’à la présidentielle suivante. J’ai lu souvent cet formule qui rappelle que celui qui agit se heurte à l’opposition de ses adversaires, de ceux de ses partenaires qui voudraient prendre sa place et, surtout, de la masse de tous ceux qui ne font rien et qui n’admettent pas qu’on agisse alors qu’ils en sont incapables. Finalement, le succès d’un Chirac aura consisté à jouer sur tous les tableaux, à se jouer de ses contradictions et, surtout, à miser sur la mémoire collective dont on peut observer qu’elle est voisine de zéro. C’est d’ailleurs ce constat qui m’a poussé à faire ce blog. Je le rappelle souvent. C’est parti d’une analyse erronée d’un ami, alors étudiant à Science-po, à propos du paysage politique dans les années 1970. J’ai compris que ses professeurs n’avaient que vaguement suivi la politique pour être trop jeunes en ces années-là. Ils avaient repris des analyses partiales et ça devenait la version officielle. Du reste, j’ai entendu parfois des témoignages de personnes qui avaient vécu des événements et dire que ça ne c’était pas passé du tout comme on l’avait raconté. Évidemment, ça m’est arrivé à moi aussi. Je cite souvent l’histoire de Malik Oussékine. Après avoir vécu plusieurs dizaines d’années, chacun peut en faire le constat. Ce qu’on a vécu soi-même est transformé. Comme disait Mao, c’est le peuple qui fait l’Histoire mais ce sont les maîtres qui la racontent. On voit d’ailleurs comment l’Histoire de France a été réécrite pour complaire à certains, indépendamment des faits. Quand l’émotion l’emporte sur la raison, ce qui gêne est censuré et l’on ne s’étonnera pas que, après une vie politique telle que plus personne ne veut en voir, Chirac est aujourd'hui adulé et ce qui ressort des témoignages personnels et de ceux diffusés dans les médias se résument à « il était sympa ».

 

chirac - quai branly

Maintenant, il faut reconnaître qu’on en a moins fait pour Chirac que pour Mitterrand à leur mort. Bien sûr, ceux qui ne l’aimaient pas, prétendent le contraire et trouvent toujours qu’on en a trop fait, qu’il n’y en a que pour lui, qu’on ferait mieux de parler d’autre chose, par exemple de l’incendie de l’usine chimique de Rouen. Pourtant, quand on a quelque peu de mémoire, on se souviendra qu’il y en a eu autant pour Mitterrand et que, en plus, ses obsèques ont été grandioses, à Notre-Dame, qu’elles ont donné lieu à une polémique, car on savait l’ancien Président peu porté sur la religion et frayant volontiers avec les anticléricaux. Ensuite, des hordes de journalistes, en voiture, en moto, en hélico, avaient suivi le corbillard jusqu’au cimetière de Jarnac. La mitterrandie avait envahi les plateaux alors que la chiraquie a été plutôt discrète et priée de rester chez elle. Reste que, malgré le précédent Mitterrand, la République n’a toujours pas été capable d’inventer une pompe funèbre laïque pour honorer ses grands serviteurs. Chapelle des Invalides et église Saint-Sulpice pour Chirac. Quand on sait que subsistent toujours « les chasses présidentielles », renforcées sous le mandat actuel, on s’étonne qu’on ne puisse pas honorer les grandes figures de manière républicaine et qu’on s’en remette au rituel funéraire de l’Église catholique.

 

M. Thomas Legrand a diffusé opportunément, sur Inter, les précédentes annonces de Présidents défunts. Pompidou est mort en soirée et c’est généralement le lendemain matin qu’on l’a appris. À l’époque, il y avait de la musique à l’antenne et un peu plus de classique surprenait à peine. Bien sûr, régulièrement, on répétait la nouvelle de sa mort mais c’était le silence qui s’imposait. Pour Mitterrand, on a interrompu l’émission en cours pour laisser la parole au directeur de la rédaction en personne. La musique classique (encore), a pris le relais jusqu’à l’édition spéciale. L’annonce de la mort de Chirac est intervenue à peu près à la même heure mais c’est une édition spéciale qui a suivi. Silence des animateurs et des journalistes, il y a 45 ans, contre prises de paroles ininterrompues aujourd'hui. Toujours cette compétition entre les stations de radio. Il faut juste rappeler qu’il existe France-Info qui, théoriquement, est faite pour ça. Cela dit, le chroniqueur politique a oublié un précédent, celui du prince Rainier. Dans le journal de 8 h, on avait évoqué l’état stationnaire de sa santé. Peu après 8 h 30, la nouvelle de sa mort tombait et la matinale s’y est consacré alors que le commissaire européen Bolkenstein était l’invité. Je me rappelle surtout que tout ce qui avait été dit (parmi les autres sujets) dans le journal parlé avait été répété mais au conditionnel. Alors qu’on nous disait un quart d’heure avant la raison de son hospitalisation, sa mort « serait due à » la cause exprimée au présent de l’indicatif auparavant. Un chroniqueur a cru intelligent, cette semaine, de consacrer son papier à la mort de Chirac mais uniquement pour prédire que Giscard d’Estaing n’en aura probablement pas autant en insinuant qu’il n’est pas aussi populaire que son ancien Premier Ministre. In cauda venenum, comme on dit vulgairement. Ceci dit, il est évident qu’on en fera moins pour VGE parce que la société a évolué. Sous Pompidou, encore en exercice, la figure du Président était envahissante. Il laissait un vide à la tête de la France. Mitterrand est mort deux ans après avoir régné pendant 14 ans, record qui ne sera jamais battu. Les jeunes, qui par définition n’ont pas beaucoup de passé, ne connaissaient que lui. Pour Chirac, déjà, une grande partie de l’opinion publique a été, sinon indifférente, du moins peu concernée. Les jeunes l’ont à peine connu. Donc, forcément, pour Giscard qui a disparu des radars depuis au moins un quart de siècle (son retour pour rédiger la Constitution européenne de 2005 a été bref et discret), on n’en parlera pas plus que de la disparition d’un ancien ministre. Quasiment aucun des journalistes du moment ne l’aura connu comme Président et ils n’en connaîtront que ce que d’autres ont dit de lui. En tout cas, s’en est fini des jours entiers ou même de quelques heures d’antennes à entendre de la musique classique. Pourquoi, d’ailleurs, la musique classique est-elle liée au deuil ? Sans doute parce qu’il n’y a pas de parole superposée qui pourrait distraire l’attention. Et puis, dans une société qui rejette la mort, qui refuse l’idée même de la mort (la littérature, les chansons le reflètent), où les corbillards sont banalisés, où l’on ne porte plus de signe de deuil, où la politique est détestée, rien d’étonnant à ce que celle d’un ancien Président ne dérange pas plus que ça.