Il est rare que la disparition d’une personne que je n’ai pas connu me touche à ce point. Je crois même n’avoir vu aucun des films où elle joue. Pourtant, je suis bouleversé ce soir.

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On lira sa biographie n’importe où et elle m’importe peu, encore que de savoir que sa mère était une simple bergère en Corse, quand on sait comment était l’île à la moitié du siècle dernier et même encore après la guerre. Peu importe. Elle avait épousé, ces dernières années, l’immense Serge Rezvani. Serge Rezvani, c’est quelqu’un de tout à fait exceptionnel, d’origine improbable et au destin étonnant. Il est l’auteur de quelques unes des plus belles chansons en langue française mais rien de ce qui est artistique ne lui est étranger. Auteur, compositeur, parfois interprète, peintre, il a mené la vie que tous ceux qui possèdent un minimum de sensibilité aimeraient vivre. J’avais vu un film qui lui était consacré et c’était un régal du début à la fin. Surtout, ce qui m’avait frappé, c’était la présence d’une femme à côté de lui, depuis ses années de jeunesse, ses débuts, ses premiers succès et jusqu’à l’époque où le film avait été tourné. Cette stabilité dans un couple d’artistes est tellement rare qu’elle force l’admiration. Comme on envie une telle vie !

Et puis, j’ai appris peu après que cette épouse était atteinte de la terrible maladie d’Alzheimer qui fait souffrir l’entourage. Rezvani a enduré cette épreuve et a trouvé quelque aspect positif à une situation qui lui permettait de prendre congé progressivement de l’amour de sa vie. Il a dit qu’il se serait suicidé si Lula était morte d’un coup. Il ne lui aurait pas survécu. On sait que, même sans parler de la tragédie du suicide, des couples de vieux s’éteignent presque en même temps car le survivant ne supporte pas la séparation et la solitude après avoir été si bien accompagné pendant des dizaines d’années parfois.

La mort de Marie-José Nat pose des tas de questions ou plutôt ravive ces questions qui nous taraudent et auxquelles nul ne peut jamais répondre. Pourquoi ? Pourquoi lui ou elle ? Pourquoi moi ? Les enfants pleurent quand ils souffrent car ils associent la douleur à une punition et ne comprennent pas quand ils ont mal sans avoir fait de bêtise. Adultes, nous ne sommes pas tellement différents. Nous taisons juste ces interrogations car il faut avancer et continuer malgré tout.

 

Et pourtant il faut vivre
Ou survivre
Sans poème
Sans blesser ceux qui nous aiment
Être heureux ou malheureux
Vivre seul ou même à deux
(Daniel Balavoine)

 

 

 

Et vivre encore
Vivre encore
Vivre comme un cri
Cri du sang

De l'amour aussi
Vivre ailleurs
Survivre ici
La bataille n'est jamais finie
Quel vainqueur ?
(Bernard Lavilliers)

 

Et d’où vient qu’on a toujours l’impression que ce sont les meilleurs d’entre nous qui sont les plus accablés ? D’où vient ces sentiments d’injustice, de révolte et, finalement, d’impuissance face au sort ? Serge Rezvani avait réappris à vivre, à aimer et à partager une vie d’artiste avec Marie-José Nat et le voici à nouveau frappé par le deuil et la mort toute proche. Pourquoi donc est-ce si difficile d’imaginer et encore plus de vivre une vie paisible, sans l’épreuve de la maladie, de la souffrance, de la séparation, du deuil des êtres aimés ? Est-ce trop demander ?

 

Dans ces moments-là, on aimerait croire aux forces de l’esprit, comme aurait dit Mitterrand. « Je crois aux forces de l'esprit et je ne vous quitterai pas. Je forme ce soir des vœux pour vous tous en m'adressant d'abord à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls, à ceux qui sont loin de chez eux. ».

Ces forces de l’esprit me permettraient de dire à Serge Rezvani que, à défaut de partager un iota de sa peine, il se trouve, quelque part, des anonymes qui dirigent leurs pensées vers lui en ce moment.

 

https://www.youtube.com/watch?v=ul5beWXDa7c

 

 

https://www.babelio.com/auteur/Serge-Rezvani/20520/photos