J'aime bien  l'expression "compétition de victimes" : elle me rappelle Cioran qui, longtemps, s'est attardé sur ma table de chevet.

Ce monde que tu décris à merveille est un gigantesque foutoir où bien et mal se confondent, où l'on sera tour à tour, au gré des épisodes de vie que l'on traverse, et prédateur et victime, et maître et valet, et mouche du coche et idiot utile, où le regard traqué du voyou en fait la proie du flic devenu l'ennemi public, où l'on se dit qu'on a moins, ou autant à craindre du gang qui traîne les rues à la tombée de la nuit que du contenu d'une voiture de patrouille ; où celui qui tient la porte à une dame sera vu comme un gentleman ou comme un macho attardé dans des pratiques d'un temps révolu avilissant la femme, selon si la dame est sensible à la galanterie ou fait partie de ces néo-féministes pour qui tout homme représente un danger potentiel - surtout quand le monsieur, et nous en sommes tous, ne nous en défendons pas, Diogène, réservera ses galanteries aux jolies femmes, dédaignant les moins séduisantes qu'il ne remarquera même pas.

Le chasseur en protecteur de la nature ; l'escroc de carrière à la proverbiale gouaille, qui s'est baladé entre foot et politique, qui à chaque nouveau procès s'en tire avec les honneurs, en qui certains continuent de voir un petit malin ; l'intellectuel naguère rebelle devenu une institution vivante et qui continue à vouloir passer pour rebelle sur les plateaux des télés propagandistes ; le racisme ciblé qui encense le sportif d'origine africaine et fustige le migrant ; la détestation du politique alors que l'on continue à se rendre aux urnes en nombre pour élire majoritairement les tenants du système dont on s'estime victime ; la haine entretenue à l'égard des milliardaires et du culte rendu à l'argent-roi tandis que, deux fois par semaine, on s'en va faire valider son billet d'Euromillions en polissant des rêves de somptueuses villas avec piscine sous un soleil permanent et de supercars aux cylindrées inquantifiables, de tour du monde, de croisières et de palaces ; l'agacement à l'automne (le mien, dont je sais qu'il est partagé par beaucoup), du retour médiatisé aux réalités sinistres vécues par les sans-logis, les mal-logés, les miséreux suspendus à la bonne volonté des assos' ; l'on prendra part à cet accès annuel et très temporaire de bonne conscience en se fendant de quelques paquets de pâtes à la sortie de l'hyper, avant d'embrayer vers le tunnel consumériste des fêtes de fin d'année, dont l'entrée est marquée par le fameux Téléthon et le parcours, balisé par l'élection de Miss France.

A ce stade du calendrier, on se fiche des SDF comme d'une guigne. Peut-être s'interrogera-t-on quant à l'efficacité de cette quête larmoyante jadis ponctuée de performances sportives et artistiques "people" qu'est le Téléthon - qui par endroits va passer inaperçue quand on ne regarde pas la télé, on n'est plus à l'ère thiomphante de Canal où Antoine de Caunes enfourchait son vélo de course - au vu des progrès des chercheurs, qui paraissent inversement proportionnels au montant des sommes récolées chaque année - et elles sont pharamineuses. Peut-être. Pour la plupart, ce sera une soirée télé comme une autre.
Quant à Miss France, qui peut, de nos jours, se sentir concerné par la mise en avant de ces créatures évanescentes et voulues asexuées, dont on ne retiendra pas le nom au-delà d'un flash d'actualités, dont le seul mérite sera d'arracher Jean-Pierre Foucault aux marigots de l'oubli, pour autant que cette autre forme d'institution vivante ait besoin de cachetonner.

C'est plus émouvant, et tellement plus vendeur, d'organiser une quête nationale en faveur d'enfants malades que pour rendre une dignité à des sans-logis en qui la plupart des gens voient des clochards dégueulasses et qui font tache : on n'essuie jamais que les crachats que l'on décoche. Et cette société-là, je parle de tous ces braves gens qui n'ont guère de souci à finir le mois, de ces votards soucieux d'accomplir leur devoir de citoyen, de ces dindons de la farce qui vont tenir les pieds chauds à leur maire, à leur député, à leur petit chef, à leur thénardier dans l'espoir de quelque contrepartie, cette société des braves gens, pétrie d'une bonne conscience très épisodique, habitée d'une moralité à géométrie variable, en décoche plus qu'à son tour, des crachats, mais n'a toujours rien compris aux ressorts subtils de l'effet boomerang.

Miss France, reine d'un soir où les néo-féministes, et les féministes tout court enfin se taisent, comme elles se taisent lorsqu'il est question du voile, en quoi certaines d'entre elles envisagent quelque liberté que s'accorde la femme qui le prend, puisque dit-on c'est son désir ; comme elles se taisent lorsqu'il est question de cette chirurgie dite esthétique qui transforme nombre de bourgeoises en figures du musée de Madame Tussaud ; comme elles se taisent quant au sort des mères célibataires vivant de prestations sociales les vouant, sur le papier, à un célibat passible d'être vérifié par une Administration dont les zélés contrôleurs ne s'aventureront pas dans les coursives de certaines cités ; comme elles se taisaient quand un certain tribun d'extrême-droite, et il était bien le seul à revendiquer cela, préconisait en son temps la mise en place d'un salaire alloué aux femmes au foyer - peut-être vaut-il mieux, aux yeux de ces dames, que la femme au foyer nécessiteuse aille faire des ménages en horaires coupés ? - comme elles sont très disertes lorsqu'il s'agit de traduire la galanterie en velléités d'agression sexuelle, ou d'inventer l'eau chaude en dénonçant les promotions-canapé, pratique certes critiquable mais aussi inhérente aux mondes connexes de l'entreprise, de la politique et du show-biz que le sont les copinages de tous acabits.

Un monde des faux-semblants où il s'agit de vendre et de faire vendre et de faire parler de soi dans un dessein vendeur. Ou la fin justifie les moyens. Ou on ne s'embarrasse d'une éthique que pour couper court à des velléités libertaires qui empièteraient sur les chasses gardées de quelques-uns. Où l'on descend dans la rue nanti d'un gilet de sécurité contester un système que l'on prétend détester parce qu'on n'y a pas le beau rôle, ou parce qu'on n'en occupe qu'un strapontin : "Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos aînés" (Léo Ferré, Il n'y a plus rien, 1973) - voir et revoir à ce propos l'excellent et prophétique "Moi y'en a vouloir des sous", de Jean Yanne. Où ceux qui assurent, larmes de crocodile à l'appui, vouloir prendre fait et cause pour les SDF, n'iraient jamais en accueillir chez eux, ou se bouger pour rameuter de leurs semblables et exiger de leur maire l'accès à un bâtiment administratif vide pour les y abriter, encore moins admettre que l'on édifie un village d'Algécos à l'intention des sans-logis, sur un terrain vague voisin de leur lotissement, de peur que leurs pavillon avec jardinet et haie de thuyas, payé à la sueur du crédit Cetelem, perde de sa valeur.

Tant qu'il y aura le Téléthon et la quinzaine de l'humanitaire qui précède le Téléthon, la bonne conscience populaire demeurera et l'on sera content de soi. Et l'on s'en ira voter aux prochaines...