"Pour avoir vécu longtemps à la campagne, et vivre actuellement en moyenne-montagne, je te dirais qu'à l'échelle de la région que je connais un peu, à savoir la Haute-Provence, il y a plusieurs formes de ruralités, et celles-ci ne jouent pas sur le même registre.

Par ici, région enclavée, les circuits courts existent à l'échelle de toutes petites exploitations qui vont proposer leurs produits maraîchers aux marchés des villes et villages. C'est donc du direct producteur/consommateur, bio ou pas bio.

Brève parenthèse sur le bio : à cet égard, le scepticisme prévaut dans nos campagnes où s'ancrent, de par la connaissance du terrain, des notions basiques de géologie et d'hydrologie qui échappent au citadin prêt à payer une blinde de quoi se composer une salade bio. En clair, on peut certes cultiver des salades dans une terre engraissée au fumier de cheval, mais ça n'empêchera pas le paysan en amont d'utiliser des engrais chimiques et d'épandre généreusement des pesticides sur ses cultures. Le mouvement naturel des eaux, du drainage alluvial et du vent viendra contrer la bonne volonté du paysan adepte du fumier de cheval. A moins de transplanter des serres sur la lune, le bio de chez bio restera malgré ce qu'en affirment ses défenseurs, une légende... urbaine !

On revient aux circuits courts. Petites exploitations donc, cantonnées sur une poignée d'hectares, où les produits maraîchers sont écoulés sur les marchés et via les AMAP (http://amap-aura.org/une-amap-cest-quoi/). Cela reste quand même assez marginal. Côté viandes et charcuterie, il existe des initiatives analogues, localisées sur une petite région, qui vont faire vivre les petits éleveurs du coin et diffuser les produits locaux par l'établissement de partenariats avec la grande distribution et par le biais des supérettes. Même chose pour les fromages. Ces circuits courts existent donc, parallèlement à la diffusion en grande distribution de fruits et légumes dûment calibrés aux normes UE tels qu'on les trouve en ville et dans les hypers de grande banlieue. Fruits et légumes dont on dira qu'ils auront subi les derniers outrages, mais ils sont à la portée des bourses les plus plates et par ailleurs, lorsque la grande distribution propose à vil prix des produits hors-saison, elle ne fait que répondre à la demande d'une clientèle adepte de ce qu'un personnage de Paul Auster, journaliste cynique d'une gazette de l'Amérique profonde, qualifiait de "Californication" (rien à voir avec la série TV éponyme), à savoir l'imprégnation dans les esprits citadins d'un présumé mode de vie californien, où l'on consommera n'importe quels produits naturels quelle que soit la saison, endives en plein été, tomates en hiver, etc. A noter que cela s'explique par le climat subtropical de la Californie, sa configuration et son étendue géographique du nord au sud, qui permet justement d'obtenir à peu près tout ce qui peut être produit en termes de végétaux comestibles à n'importe quelle période de l'année. Comme nous ne sommes pas en Californie et qu'à une demande il convient de proposer une offre lorsqu'il est question de faire du profit, on va recourir à cette agriculture détestable telle qu'elle est pratiquée sur les plateaux andalous et dans ces vastes hangars où l'on cultive hors-sol toutes sortes de légumes disponibles toute l'année et parfaitement insipides. Et comme on veut avoir de la viande dans son assiette sans passer par le boucher, quand il en reste, qui en proposera de qualité mais un peu plus chère, car le boucher a des charges à payer, on va l'acheter dans les grandes surfaces où le rôti hâtivement ficelé sera vendu entre 4 et 6 €, où le steak sous blister sera disponible à partir de 4 €, où le poulet gorgé d'eau qui n'a jamais connu la glèbe sera proposé entre 3 et 6 €. Plus cher, il s'adornera d'un label qui ne prouve rien, on l'a vu récemment.

De récents accords visent à importer massivement de la viande venue d'outre-Atlantique, comme sont massivement importés des antipodes des avocats saturés de pesticides, comme on importe massivement des crevettes du Honduras et des filets de pangas du Vietnam. L'ennui, c'est que le consommateur n'est ni aveugle ni sourd, et même accablé par des fins de mois qui commencent autour du 15 du mois, il y regardera à deux fois avant d'acheter n'importe quoi. L'avocat disponible en grande distribution est soit dur comme la pierre soit en voie de putréfaction, et il reste sur les étals. De même que les fruits d'été passés par le congélateur. De même que la tomate si parfaite qu'elle a l'air en plastique, dont il sait qu'il ne percevra pas la saveur. De même que le poisson exotique dont une recherche sur le web lui expliquera dans quelles conditions il est pêché. De même que la viande nord-américaine conçue pour le hamburger proposé dans les fast-food, et provenant d'exploitations gigantesques où le bétail est alimenté par hélico. Il y a une réaction saine du public à l'égard des abominations que l'on doit à la mondialisation, et même si elle est encore au stade embryonnaire et ne touche qu'une partie de la population soucieuse de s'informer et disposant des moyens de consommer différemment, elle existe et ne demande qu'à s'étendre.

Plusieurs formes de ruralités ne boxant pas dans la même catégorie. L'agriculteur venu réveiller le préfet, l'autre jour, au volant de son gigantesque tracteur décoré de banderoles décrivant son chemin de croix, n'est pas l'agriculteur décrit plus haut, qui a un tout petit tracteur, dont l'exploitation est familiale, qui vend sur les marchés, outre ses fruits et légumes de saison, le lait de ses quelques vaches et va écouler ses moutons auprès de l'abattoir voisin où se fournira le producteur local de viandes et de charcuterie, tout en faisant travailler une cinquantaine de personnes à l'année, plus le personnel de l'abattoir local précité. Petit paysan qui va arrondir le mois en proposant des séjours à la ferme, des locations en gîte, en créant sur son terrain une activité ludique de pêche à la truite. Ou qui va intégrer le réseau AMAP. Lequel petit paysan ne laissera pas son troupeau d'ovins paître sans garde dans la montagne, pour se plaindre ensuite qu'un grand méchant loup est venu le décimer. On s'est souvent demandé, dans le coin, pourquoi la question du loup se pose en France et pas chez nos voisins italiens. Pourquoi elle se pose dans les Alpes et moins dans les Pyrénées. Il suffit de se promener en montagne et de constater l'absence d'un berger. Pas toujours et pas partout. Dans les alpages du Queyras subsistent des bergers. Dans l'Ariège perdure une vieille tradition de bergers qui à maints égard rappelle celle du compagnonnage. Ici le loup, là-bas l'ours, créent des antagonismes entre paysans et ceux, favorables au respect de la vie sauvage, que les premiers qualifient de bobos-écolos. lesquels objectent que les Italiens s'accommodent de la présence du loup et les Espagnols de celle l'ours. Débat sans fin, là encore, où se profilent, en arrière-plan, l'appel constant à des subventions toujours insuffisantes, l'emprise des assureurs, le poids des charges.

Une bergère me disait un jour que l'on trouvait difficilement quelqu'un pour sacrifier ses week-ends et ses fériés à une vie solitaire dans la montagne contre un maigre salaire qui obligeait à avoir des à-côtés, que les lycées agricoles forment des bergers disposant des moyens de posséder leur propre cheptel et d'en assurer eux-mêmes la garde, qu'un seul salaire pour quelques mois d'estive suffit à grever par les charges qu'il implique le budget d'une exploitation, sans compter les frais que suppose l'achat d'au moins deux patous, l'éducation à leur apporter, les soins à leur prodiguer, les frais annexes de ravitaillement, de transport sur place de pains de sel, par hélico lorsque l'alpage est retiré, et toute la paperasserie décourageante que cela implique. Problème qui se pose différemment en Italie où il n'y a pas de Sécu, ou d'une façon comme d'une autre, la combinazione vient à bout des barrières bureaucratiques les plus tenaces, où le berger s'y retrouve sans avoir l'impression d'avoir à joindre les deux bouts à la fin de la saison.

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Paysans mal-aimés aussi parce que chasseurs invétérés des terroirs gagnés par des néo-ruraux pour qui la chasse est une tuerie, pour qui randonner, ramasser des champignons, suppose de composer avec "les bouseux en kaki", lesquels entretiennent par leurs pratiques et leurs traditions petites villes et villages dans des arriérismes de mauvais aloi. Paysans mal-aimés pour être vus par les citadins comme des pompes à subventions, et dans certaines régions, comme des profiteurs qui engrangent des fortunes contre la vente de quelques arpents de terre bien placés à un promoteur de lotissements, et dans certains terroirs, comme des héritiers de carrière implantés dans les mairies et les conseils départementaux où leur statut de propriétaires terriens leur donnera toute latitude de faire la pluie et le beau temps, d'empêcher l'implantation d'une zone d'activités pourvoyeuse d'emplois, d'un bras autoroutier favorisant la desserte d'une petite ville, la création d'une base de loisirs. Paysans mal-aimés pour quelques faits rapportés de maltraitance animale, de pollution des terres par l'épandage de pesticides, d'herbicides et l'abandon de lisier voué à s'écouler dans les nappes phréatiques, paysans réputés à l'affût des petites magouilles couvertes par le cousin gendarme, le beauf maire à vie du petit bled, dont le 4X4 va carburer au mazout détaxé, qui va poser ses pièges ici et là et braconner sans souci des sanctions du garde-chasse, tenu en respect surtout s'il n'est pas du coin, surtout si c'est une femme, qui va trouver ses pneux régulièrement crevés.
Rien n'est tout rose au pays des antagonismes et la campagne en est. Si le bonheur est dans le pré, c'est plus souvent au bord de la piscine d'une bergerie rénovée qu'au fin fond des terroirs où les uns et les autres ne parlent pas la même langue, et ce n'est pas là affaire de patois."