Une panne d’ordi ne m’a pas permis de réagir plus rapidement à la mort de Raymond Poulidor mais comme je l’aimais bien, j’ai eu envie d’écrire quelques lignes car, au-delà de l’émotion, le champion cycliste occupe une place à part qui est tout à fait intéressante.

D’abord, « l’éternel second » est une légende. Il a remporté davantage de courses qu’il n’en a perdu, sinon, il ne serait pas sorti du lot. Qui se rappelle Michel Laurent, Jean-René Bernaudeau, Christian Seznec, Laurent Jalabert qui eux, pour le coup, ont un palmarès moins riche que leur aîné, malgré leurs très grandes qualités. Il a quand même été le premier à battre Merckx dans une course par étapes, c’était lors d’un de leurs derniers Paris-Nice, la « course au soleil » organisée par Jean Leulliot (le père de Jean-Michel) de L’Aurore.

« Éternel second » parce qu’il n’arrivait pas à battre Anquetil, qu’il n’arrivait pas à battre Merckx, qu’il a dû laisser gagner Pingeon, dans les Tours de France les plus emblématiques. En fait, il ne s’est classé que 3 fois second du Tour de France sur 14 participations dont 8 sur le podium. De son temps, le cyclisme était un sport très populaire et il y avait plein de courses tout au long de l’année, qui étaient abondamment commentées. Pour renforcer la légende qu’ils avaient eux-mêmes fabriquée, les journalistes signalaient toutes les courses où Poulidor finissait deuxième et à peine celles où il gagnait, se fendant d’une formule du genre : « Poulidor a remporté la course. Eh oui, ça lui arrive ».

On aimait bien Poulidor aussi pour ses origines paysannes qu’il rappelait volontiers. Il était attaché à sa ville du Limousin, à sa famille, à ses amis. Il n’avait pas changé ses habitudes avec la gloire. D’ailleurs, sa place de deuxième s’explique peut-être par la modestie de ses ambitions. Il a débuté le cyclisme, comme beaucoup, dans les courses de villages mais, au contraire des sportifs de haut-niveau, n’a pas fait son service militaire dans le prestigieux Bataillon de Joinville où il aurait pu continuer à s’entraîner, comme d’autre de sa classe d’âge. Ensuite, d’origine modeste, les revenus que lui apportaient le cyclisme professionnel lui suffisaient et il a dû être le premier surpris de voir le pouvoir de l’argent sur la vie quotidienne d’une famille du peuple. Alors, la première place ? On ne le souligne jamais mais Poulidor est resté dans la même équipe, Mercier, tout au long de sa longue carrière professionnelle. Mercier était une usine de vélos de Saint-Étienne car, autrefois, c’étaient les fabricants de cycles qui montaient des équipes et payaient les coureurs. Les cadres Mercier étaient roses mais, à l’époque, aucun coureur n’aurait porté un maillot rose, aussi était-il d’un violet assez austère malgré les manches jaunes. Puis, Mercier a reçu l’appui de la coopérative basque Fagor avant qu’un assureur n’impose ses couleurs sur le maillot d’une des meilleures équipes françaises qui a remporté plusieurs fois le classement par équipe du Tour de France. Son directeur sportif, Louis Caput, habitait un appartement d’un très modeste immeuble du 20e arrondissement de Paris vers la Nation. Quand on pense aux sommes qui circulent dans le sport professionnel de nos jours, on se demande comment c’était possible. Le dernier partenaire de Mercier aura été le glacier Miko avec un maillot blanc et rose. Enfin, concernant le dopage, Poulidor a toujours affirmé n’avoir jamais rien pris mais a tout de même rejoint la grève des coureurs pro qui protestaient contre certains contrôles. Cela dit, sa longévité, tend à prouver qu’il n’a pas dû trop forcer, si toutefois il a pris quelque chose. De toute façon, à l’époque, le dopage aidait pour une performance mais ne transformait pas un coureur moyen en champion.

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Ce qui est sans doute le plus intéressant dans la légende de Poulidor « éternel second », c’est qu’il en dit long sur la mentalité française. On aime la France qui gagne mais on n’aime pas trop les champions. On se souvient davantage de Saint-Étienne qui perd la finale de la Coupe d’Europe que de Marseille, seul club français à l’avoir gagnée. En fait, à travers la popularité de « l’éternel second », se dessinaient les prémices de la mentalité actuelle qui refuse toute idée de hiérarchie, qui ne reconnaît aucune autorité même intellectuelle ou morale, aucune compétence. Chacun est persuadé être l’égal des plus grands savants ou philosophes.

On répète à l’envi qu’il n’a jamais porté le maillot jaune. Paradoxalement, c’est lui qu’une célèbre banque qui patronne le Maillot Jaune depuis plusieurs années a choisi pour faire sa promotion. Ça lui permet de suivre le Tour de France dans une voiture particulière où il rencontre un succès qui ne faiblit pas. Un année, sous l’ère de Jacqueline Baudrier, France-Inter avait fait un effort considérable lors du Tour de France et, outre le « Jeu des mille francs » et un podium de variétés sur toutes les étapes animé par Lucien Jeunesse qui avait retrouvé la sienne, Jacques Chancel commentait la course et avait invité Raymond Poulidor dans sa « Radioscopie ». À plusieurs reprises, il a répondu qu’il ne regrettait pas de n’avoir jamais porté le maillot jaune et qu’il ne le porterait vraisemblablement jamais. En revanche, il regrettai de n’avoir pas pu continuer ses études. Époque inouïe où les jeunes voulaient étudier, changer de vie plutôt que gagner de l’argent. Il en a gagné, il a pu vivre confortablement mais est demeuré fidèle à ses origines.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Poulidor lors d’un de ces Salons du Livre de province. Il était d’un abord facile, conforme à sa réputation. Je lui ai rappelé que mon père l’avait aidé à charger son vélo après un des innombrables critériums d’après Tour qu’il y avait autrefois. Il faut dire que, à l’époque, les participants étaient invités à titre personnel, arrivaient avec leur voiture et le vélo dans le coffre. S’ils crevaient, ils abandonnaient. Bien sûr, il ne s’en souvenait pas. Et puis, quand enfin, j’ai acheté son livre, parce qu’il l’avait écrit avec Jean-Paul Brouchon, il s’est répandu sur les photos du milieu. Il a attiré mon attention sur celle de la cuisine-salle-à-manger de sa ferme d’autrefois. « Regardez le torchon sur le poste de radio pour qu’il ne prenne pas la poussière ».

 

 

 

L’illustration est la couverture d’un magazine que j’avais acheté en 1974, belle année pour Raymond Poulidor. Miroir du Cyclisme, édité par Vaillant-Miroir-Sprint a disparu comme son concurrent Cyclisme magazine édité par L’Équipe.

 

On écoutera le très belle évocation dans la revue de la presse de M. Claude Askolovitch

https://www.franceinter.fr/emissions/la-revue-de-presse/la-revue-de-presse-14-novembre-2019

 

https://www.francetvinfo.fr/sports/cyclisme/le-cycliste-raymond-poulidor-est-mort_3700711.html

 

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