Encore un qui meurt frappé par cette sale maladie, tellement injuste puisque on ne connaît pas encore les causes réelles du cancer. Tout au plus a-t-on pu lister des facteurs à risques. Cette fois, c’est Éric Moréna qui s’en va et sûrement pas sur un beau bateau -o -o -oh. De lui, on connaît surtout cet incroyable succès d’une chanson parodique en reprenant le style désuet de Dario Moreno. Difficile de penser qu’il meurt à 68 ans comme on l’a dit hier soir car on se souvient d’un jeune-homme grimé latino-américain. À part un ou deux titres comme « Ramon et Pedro », il ne reste rien de lui. Il a disparu de la circulation après avoir indiqué, en passant, lors d’une entrevue, qu’il était homosexuel. Coïncidence ? En tout cas, son producteur a cessé de le soutenir à ce moment-là et il n’est plus jamais revenu sur le devant de la scène.

 

L’autre est mort sans doute plus tranquillement, à 95 ans, après avoir repris des succès de Dario Moreno également, avec son groupe, Les Compagnons de la Chanson. Il en était le soliste, donc celui qu’on entendait de sa très belle voix. Fred Mella était le dernier d’un groupe de huit qui a vu les effectifs évoluer et, finalement, après l’arrêt des tournées, se clairsemer en raison de l’âge des choristes. Fred Mella a continué à se produire tout seul et, les dernières années où il montait encore sur scène, il racontait quelques anecdotes sur la vie du groupe, sur leur rencontre avec Piaf. Il était intéressant de l’entendre évoquer Aznavour car, lui, chaque fois qu’il relatait quelque chose, commençait systématiquement par : « J’étais avec Fred Mella et... ». Fred Mella, de son côté, évoquait les liens qui se sont tissés très rapidement entre eux : « Lui, fils d’immigrés arméniens et moi, fils d’immigré italiens », né à Annonay dans l’Ardèche.

Screenshot_2019-11-17 Encyclopédisque - Image Les comédiens - Les COMPAGNONS DE LA CHANSON

Les Compagnons de la Chanson constituent un cas à part dans les variétés françaises. Ils avaient quelques chansons originales à leur répertoire mais étaient surtout connus pour leurs reprises qui ont donné de l’ampleur à quelques titres intimistes. Bien sûr, en chanson, en interprétation, les goûts sont variés et sujets à discussion mais qu’il me soit permis de préférer la version des Compagnons pour « Les comédiens », « Les couleurs du temps », « L’amour est bleu », « Si tu vas à Rio », débarrassé de l’accent de pacotille et devenant une invitation au voyage. Un mot sur « L’enfant aux cymbales » car il s’agit, sur des paroles d’Eddy Marnay, d’une adaptation de « Jésus que ma joie demeure » de Bach, par Venícius de Moraes, arrangée par Jean Broussole, lui même Compagnon de la Chanson. Ce titre, outre la performance qui montre la modernité de Bach et son universalité, présente la particularité d’avoir été l’un des préférés de François Mitterrand au point d’avoir demandé qu’il soit entendu pour son enterrement dans la version des Compagnons, ce qui n’a pas manqué d’étonner à l’époque.

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Coïncidence, hier soir, j’entendais quelqu’un évoquer « Que c’est triste Venise » et rappeler qu’Aznavour n’en voulait pas mais que, devant le succès remporté par les Compagnons, il l’avait reprise et assuré la carrière qu’on connaît. Fred Mella, avait perdu son petit frère, lui aussi membre du groupe et demeurait donc le dernier des Compagnons de la Chanson et, de toute façon, celui qu’on connaissait le mieux.

 

Avec Éric Moréna et Fred Mella s’éteignent deux belles voix de deux grands interprètes et se tournent définitivement deux pages d’une certaine idée de la chanson française qui privilégiait les beaux textes ou le divertissement pur sur de beaux arrangements ; tout une époque. Chapeau les artistes !