J’avais commencé ce commentaire et m’apprêtais à le publier quand j’ai entendu « Le Masque & la Plume ». Ce n’est pas tant la critique du film qui est intéressante mais les arguments qu’avancent les critiques très parisiens de la célèbre tribune. D’abord, ils disent que c’est la première fois que Guédiguian filme le « nouveau quartier de la Joliette ». Ils ne font, bien évidemment, que répéter ce qu’il y a dans le dossier de presse car ils ne savent pas où est la Joliette, pas plus qu’ils ne savaient où était l’Estaque. En fait, il y a très peu de scène dans ce soi-disant nouveau quartier. Le cinéaste a simplement montré les deux tours construites récemment au bord du port de Marseille et qui sont les premières d’une façade maritime, voulue par la municipalité de Gaudin (qu’on ne qualifiera pas) pour ressembler à l’arrivée à New-York. Il s’en faut de beaucoup et, surtout, Marseille perdrait son charme car, si c’est pour ressembler à Monaco, il n’est pas difficile d’y aller et c’est aussi un peu plus reluisant. Les images de Guédiguian montrent la réalité de la soi-disant deuxième ville de France. Des quartiers sud qui lui font ressembler à une banale ville de province et des quartier nord qui l’assimilent au Tiers-monde. Marseille est sans doute la première ville du Tiers-monde en Europe avec des beaux quartiers pour la classe dirigeante et des taudis pour les autres, des hôtels minables et des tours, récentes, là où l’un des personnages fait le ménage. L’action ne se passe évidemment pas à la Joliette mais dans ces quartiers traversés par l’autoroute où l’on essaie de s’en sortir à la limite de la légalité,

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Les critiques trouvent que les personnages sont caricaturaux et même « effrayants » pour ce qui est du jeune couple qui réussit bien dans le système. Il faut vraiment que les médias soient déconnectés de la réalité pour dire des choses pareilles. Pourtant, ce ne sont pas les reportages, présentés par les mêmes médias (ne parlons pas des médias alternatifs ou associatifs), qui manquent pour connaître quelque peu la réalité de la société d’aujourd’hui. On a parlé, en long, en large et en travers, des VTC et d’Uber. C’est même devenu un verbe pour désigner les formes nouvelles de la précarité et de l’exploitation. On sait aussi que d’autres travaillent à la limite de la légalité pour s’en sortir mais que les autorités laissent faire pour acheter la paix sociale et parce que ça fait autant de gens en moins à aider par le pouvoirs publics, autrement dit l’impôt qui va de plus en plus à l’aide sociale. Non, les critiques du « Masque & la Plume » semblent l’ignorer. Ils vont même jusqu’à préférer « La villa », le précédent film de Guédiguian qu’ils avaient éreinté à sa sortie à juste titre. « La villa » n’est absolument pas crédible. Qui peut croire que, dans un village de la Côte Bleue, dans une crique, où les gens du cru ont du mal à garder leurs maisons, il puisse y avoir un restaurant populaire ? Où est le populaire sur la Côte Bleue ? C’est là qu’habite Jean-Pierre Foucault, par exemple, mais lui, au moins, est un enfant du pays. Il faut aller à Martigues, une ville, pour rencontrer une population ouvrière. Bien que les Parisiens et notamment ceux qui sont connus, comme les journalistes, viennent presque tous de province, ils l’ont reniée et l’ignorent complètement. Il y a vraiment un monde entre celui qu’ont voit dans les médias et la réalité vécue par la plupart des gens.

Ce film, « Gloria mundi », est un tableau du monde actuel, de la France actuelle plutôt. Comment on vit en France aujourd’hui et dont on ne parle pas dans les médias. J’ai souvent écrit qu’il y a comme des mondes parallèles ou superposés ; en tout cas qui ne se rejoignent jamais et qui s’ignorent. Dans le monde des médias, le chômage diminue (- 0,4% autrement dit il se maintient avec une légère tendance), on trouve du travail facilement puisque environ 500 000 offres ne trouvent pas preneur, on va chez son médecin traitant pour ne pas encombrer les urgences, on ne prend pas de bain chaque matin avant d’aller au boulot mais une douche plus économique etc.

La France d’aujourd’hui, ce sont des gens qui essaient de revendre, si possible un peu plus de 10 €, un appareil qu’ils ont payé 99 € pour se faire plaisir, à quelqu’un qui va le revendre 40€ après une légère réparation, si besoin. Ça marche pour les uns mais pas pour les autres. Du pognon, y en a !

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En tapant ces lignes, il me revient un texte publié par Le Monde à la veille de l’an 2000, écrit par un Ukrainien qui prédisait que le monde appartiendra à ceux qui ont le moins de scrupules. Ceux qui trahissent tout le monde, qui ne connaissent ni parents ni amis, qui exploitent les autres, ont de beaux intérieurs, mangent une cuisine raffinée qu’ils préparent eux-mêmes dans des appareils sophistiqués. Grâce au « black friday », on peut aussi se les payer et croire qu’on a réussi ; quitte à revendre cash pour 12 ou 15 €. Comment faire malhonnêtement un travail honnête. Comment bosser sans compter pour gagner une misère mais se dire qu’on n’a pas de patron sur le dos.

On retrouve des redites de ses anciens films comme Darroussin, de nouveau chauffeur, qui se fait arrêter par des motards de la police et se voit sanctionné. En revanche, quand autrefois il mettait en avant des femmes qui faisaient grève pour l’avenir de leurs enfants, il révise son propos en montrant une femme qui ne fait pas grève pour ne pas perdre son maigre salaire journalier pour faire vivre son ménage, quitte à casser le mouvement pour l’avenir de tous les salariés exploités.

La fin fait penser à un film de Sautet que je ne citerai pas pour ne pas gâcher le suspens. Quoi qu’il en soit, Guédiguian signe-là son film le plus chrétien. Depuis quelques opus, on sent que Guédiguian remonte son héritage arménien et, forcément, chrétien mais là, on est en plein dedans et c’est impressionnant. Il faut qu’on soit tombé bien bas pour retrouver des situations qui sont à la base de l’essor du christianisme.