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Un entretien avec le patron des patrons, M. Geoffroy Roux de Bézieux, paru dans Marianne (n°1185 du 25 novembre 2019) vient à point nommé, un an après, pour donner raison à notre observation. D’une part, malgré la durée tout à fait exceptionnelle, le mouvement des gilets-jaunes ne s’est jamais traduit par le moindre jour de grève, ce qui est pour le moins stupéfiant. Ensuite, le patron du Medef rappelle que nombre de chefs de petites entreprises occupaient les ronds-points au début et que, par conséquent, à aucun moment les gilets-jaunes n’ont demandé, même indirectement, même par vague allusion, une hausse des salaires aux patrons. Au contraire, ils ont concentré leurs hargne contre État, pourtant de moins en moins décideur (entre la décentralisation, les privatisations et l’UE) mais qui s’est empressé d’annoncer de nouvelles baisses d’impôts afin d’en finir avec les services publics, supprimés ou mis dans le monde marchand. Dans Chronique de la désillusion : toujours travaille jamais riche (réponse de Jérémy)

nous rappelions qu’à aucun moment les gilets-jaunes n’ont envisagé d’aller manifester sur le vaste parvis du quartier de La Défense où se trouvent les tours des grandes entreprises du CAC40, des multinationales des assurances, des pétroliers, de la finance en général. Entre nous, ils devaient bien rigoler, du haut de leurs tours, en voyant les gueux casser des boutiques sur ce qu’on n’appelle plus « la plus belle perspective du monde » (englobant le Louvre, l’obélisque de la Concorde, les Champs-Élysées, l’Arc de Triomphe, l’Arche de la Fraternité à la Défense) et la boutique de l’Arc de Triomphe. La fumée des gaz lacrymogène ne les incommodait pas.

M. de Bézieux a bien sujet de se réjouir d’un mouvement insurrectionnel qui, curieusement, épargne les principaux responsables et se concentre sur les piliers de la démocratie que sont les élus (pouvoir législatif) et le PR avec ses ministres (pouvoir exécutif). L’absence de démocratie n’a jamais empêché les grandes entreprises de tourner. Au contraire, elles s’accommodent fort bien d’un État policier. Il suffit de voir la réussite spectaculaire de la Chine. D’ailleurs, la plupart des gilets-jaunes du début étaient demandeurs d’un peu plus d’ordre. Justement, tout le monde a pu observer un glissement de la population qui revêt casaque jaune. Le mouvement désordonné du début, poujadiste, anti écologiste et souvent antidémocratique a laissé la place à nombre de gens qui veulent agréger à la colère populaire les revendications habituelles et, jusque là, jamais prises en compte. Il faut dire aussi que les résultats obtenus par la violence de certaines manifestation a conduit à délaisser les manifestations traditionnelles pour d’autres, moins structurées et plus musclées. Celles de ce mois de décembre, principalement dirigées contre la réforme des retraites, voit, aux côtés des gilets des organisations syndicales, les fameux gilets de la sécurité routière. Le mouvement a glissé vers la gauche mais une gauche désabusée, sans parti, et qui voit la population adhérer aux soi-disant « réformes » de ce gouvernement. Il suffit que les médias présentent les choses comme des « réformes », des progrès vers « plus d’égalité », des « diminutions des dépenses de État » pour que ça passe. Si, dans le même temps, les grèves sont présentées comme des mouvements corporatistes destinés à « défendre des privilégiés », on obtient un vaste assentiment. Les médias n’en ont plus que pour la CFDT, présentée comme « syndicat réformiste » et « 1er syndicat de France ». La mesure est comble. Quand on pense que la CFDT a été sans doute le plus grand laboratoire d’idées dans les années 1970 et qu’on lui doit, notamment, la réduction du temps de travail, reprise, bon gré, mal gré, par tous, après. En fait, le soutien aux grèves vient de la crainte devant un système, la retraite par point, qui est totalement inconnu ici. Chacun comprend bien que la valeur du point, malgré tous les engagements pris, fluctuera selon la conjoncture. Concrètement, il suffira d’une rumeur, de la publication d’un rapport qui annoncera un déficit quelconque pour dans dix ans ou plus, d’un soubresaut de la crise, pour que la valeur du point diminue. Justement, on annonce « une crise » d’ici 5 ans. On nous dira qu’on est obligé d’en passer par là si l’on veut sauver le système. Le gouvernement suivant pourra diminuer encore et ainsi de suite avec, de temps en temps un relèvement insignifiant pour calmer la colère. Avec une population de retraités qui va augmenter considérablement du fait de la démographie, les gouvernements en place n’auront pas beaucoup à craindre.

Finalement, la crise des gilets-jaunes est arrivée à point pour en finir avec les services publics, avec la bénédiction de ceux qui en ont le plus besoin, en échange d’une baisse des impôts. L’impôt a toujours été mal perçu en France. Avec la réduction de la voilure du navire État, c’est la fin de la Sécurité sociale qui se profile. Les assurances n’attendent que ça et font pression, depuis des lustres sur les gouvernements. Quelle que soit l’issue des grèves de décembre 2019, elles seront les principales bénéficiaires.

 

 

 

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