À chaque retour à Paris, je me sens obligé d’écrire tellement ce que j’y vois me trouble et me déstabilise. Je ne raconte pas ici chacun de mes déplacements mais, dans cette ville où je suis né et y ai grandi, je me sens à présent étranger au point de ne même pas reconnaître nombre d’endroits pourtant immeubles (au sens juridique) mais qui paraissent avoir été transformés. Il se trouve que j’ai dû passer un après-midi au volant de ma voiture. Désormais, on ne peut rouler en confiance nulle part. Il y a de plus en plus de professionnels qui occupent l’espace de circulation. L’espace de circulation lui-même n’est plus homogène. Le trottoir est souvent réduit pour laisser la place à une piste cyclable. Les trottinettes et autres engins qui donnent des ailes aux piétons roulent aussi bien sur les trottoirs que sur la chaussée. Partout, on observe des travaux pour élargir les trottoirs et réduire le nombre de places de stationnement.

Pour l’automobiliste, il faut maintenant gérer une multitude de dangers. Ainsi, au feu vert, on peut voir débouler de la droite comme de la gauche (en cas de croisement d’un sens unique) un cycliste, sûr qu’on donnera un coup de frein ou un coup de volant pour l’éviter. La stupeur est à son comble quand le cycliste transporte un enfant sur son porte-bagage. Gare si l’on n’a pas vu à temps l’usager d’un « transport doux ». Insultes et gestes hostiles suivront puis coups de klaxon de ceux de derrière qui, ne sachant pas ce qui s’est passé, s’impatientent. Autre cas de figure quand on arrive à un croisement et qu’on veuille tourner à gauche : on attend, bien sûr, que la file en sens inverse se tarisse. Vue la circulation sur les grands axes, on va se trouver coincé par les derniers véhicules qui ne peuvent plus avancer. Les feux se bloquent et la file avance un peu. Trop tard !!! les 2-roues d’en-face ont anticipé sur le passage au vert et sont déjà engagés. Donc, il faut attendre encore et la file derrière s’allonge. Encore bien s’il y a deux voies ou une possibilité de contourner, par exemple en mordant dans le couloir des bus. Les bus, justement. Autrefois, en ville, les arrêts étaient aménagés pour que le bus puisse se positionner à droite, prendre les passagers et les faire descendre. Aujourd’hui, c’est tout le contraire. Le trottoir à l’endroit de l’arrêt avance sur la chaussée et le bus s’immobilise au milieu de sa voie. En clair, il bloque la file derrière lui. Ainsi, deux ou trois voies peuvent être impactées par l’arrêt d’un bus s’il se situe après un croisement.

De retour dans mon ancien quartier, au pied de Montmartre, je prends une rue qui part en diagonale et permet d’éviter un carrefour embêtant avec plusieurs voies dans chaque sens et des bus articulés qui tournent à angle droit. Las, au premier croisement, je dois prendre obligatoirement à droite et faire un détour (et quel détour!) et seule ma connaissance parfaite du quartier me permet de retrouver mon chemin. Depuis plusieurs années, à l’exception des grands axes, tous les carrefours dans les quartiers interdisent la ligne droite prolongée. Il faut obligatoirement tourner à droite ou à gauche. Parfois, on peut se dire, bof, je vais laisser la bagnole car je suis pas très loin. Nenni ! Tous les emplacement résidentiels ont été supprimés. Selon les cas, soit le trottoir a été élargi, soit il y a des emplacements pour les 2 roues et, maintenant, pour les trottinettes, soit il y a de très longs bacs à fleurs. Quand on vient de loin et qu’on rend visite ou qu’on rejoint une réunion familiale (noce, enterrement) ou de travail, comment faire ? Évidemment, il n’y a pas de parkings relais en périphérie ni de ces grands garages en centre-ville comme à Barcelone ou Florence. Ne parlons pas de Strasbourg car il semble que le niveau d’intelligence des Alsaciens soit inatteignable par les autres Français ; du moins leurs élus. À Paris, donc, la Mairie a trouvé la parade. Elle loue les emplacements de parkings au pied des immeubles qu’elle gère. Normalement, on propose aux locataires une place. On peut penser que tous ne l’utilisent pas et donc la VP a trouvé cette solution. Un numéro de tél mobile est placardé sur toutes les grilles de leurs ensembles d’habitations. Autrement dit, ils font du fric sur le dos de ceux qui habitent un immeuble ancien dépourvu de garage et qui ne trouvent plus, même en payant, de place pour garer la bagnole.

De sorte que, en obligeant les automobilistes à tourner en rond dans un quartier pendant des dizaines de minutes, en les obligeant tous à emprunter les mêmes itinéraires, on sature les grands axes, on oblige à rester dans le trafic quand on pourrait s’arrêter ou prendre une tangente plus tranquille. C’est tout à fait contre-productif. Il n’y a plus de fluidité du trafic dans Paris et l’on a même l’impression que c’est fait exprès. Autre conséquence, de plus en plus de véhicules empruntent les sens interdits et pas seulement les cyclistes. En général, celui qui le fait connaît les lieux, roule prudemment mais pas toujours. Ce n’est pas un délinquant de la route mais quelqu’un qui veut éviter un détour de 600 ou 700 m alors qu’il se trouve à 50 m de sa destination et qu’il ne peut pas stationner. De sorte que, à pieds ou en voiture, on ne peut être sûr de ne pas rencontrer un véhicule circulant à contrer-sens. Pas étonnant que, malgré la qualité des carburants actuels, on arrive à des niveaux de pollution dans Paris qu’on ne connaissait pas autrefois. Pour être honnête, il faut ajouter qu’il y a un nombre inouï d’usagers. Maintenant, les rues sont envahies de livreurs en tout genre. Aux coursiers et livreurs de pizzas traditionnels s’ajoutent tout un tas de gens pressés et peu enclins à respecter un minimum de règles de conduite. On se demande pourquoi, depuis quelques années, il y a autant besoin de se faire livrer quelque chose : une enveloppe, une boite de médicament, une pièce auto, un repas, du sang... Les livraisons se font au moyen de divers engins : voitures (souvent louées), camionnettes, fourgonnettes, camions, scooters, cycles, tricycles. Parfois, il s’agit d’un long coffre posé sur deux roues et actionné par un pédaleur sur une roue lui-même. Ça peut être aussi un cycliste muni d’un sac à dos cubique ou un petit coffre sur un porte-bagage. J’ai vu marqué « just eat ». À Paris, à vue d’œil, il y a autant, sinon plus, de véhicules de professionnels (hors autobus) que de voitures individuelles, en comptant tous les taxis (reconnaissables à leur lumière rouge), les VTC noirs, les livreurs, les voitures de location : « Louez-moi ».

C’est sans doute le monde moderne vanté par notre cher Président. Quelle que soit la taille de la rue, si tu roules 4 minutes, tu vas forcément être arrêté par un livreur qui vient de freiner, a mis ou non son clignotant puis ses feux de détresse, ouvre sa portière sans regarder, descend avec quelque chose en main et parle à un interlocuteur invisible tout en traversant sans regarder et se dirige vers le digicode, insensible aux klaxons et gestes d’énervement des autres. Il faut ajouter les déposes.

 

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Un machiniste de bus, sans doute bon quinquagénaire, m’a expliqué comment, depuis quelques années, il est exaspéré par le comportement des voyageurs et des automobilistes. Bien peu saluent en montant et s’énervent de ne pas pouvoir payer un ticket avec un billet de 20 ou 50 €. Les incidents en cabine se multiplient. Dans certains quartiers, il n’est pas rare de voir 3 ou 4 poussettes à l’emplacement prévu pour 2. Ça se dispute car, étant au téléphone, on s’avise qu’il faut descendre au tout dernier moment, juste avant que le bus ne reparte. S’ajoutent les chariots à provision. On va faire les courses à l’autre bout de la ligne parce que c’est moins cher. Parfois, la même personne monte avec chariot et poussette. Si par malheur monte un fauteuil-roulant, le malheureux s’en prend plein la gueule d’autant qu’il faut d’abord fermer les portières avant d’actionner la passerelle et d’ouvrir à nouveau. Les gens ne comprennent pas et hurlent de peur de ne pas pouvoir sortir ou monter. À un croisement, mon bus tourne à droite. Sur le passage piétons stationne une grosse cylindrée noire allemande. « Ça, c’est un VTC, faut attendre… » Au bout d’un moment, le machiniste klaxonne. C’est qu’il a des horaires à respecter impérativement et aimerait bien pouvoir faire une pause pipi au terminus. Du coup, je m’explique comment, détourné par les travaux et les sens interdits dans mon ancien quartier, je me suis trouvé face à face avec un véhicule à l’arrêt. Un jeune conducteur a saisi des bagages dans son coffre pendant que sa passagère descendait tout en téléphonant et multipliant les gestes des bras sur la chaussée, prise par sa conversation et sans plus d’intérêt pour son chauffeur. Le conducteur remonte, entame une marche arrière (mal négociée d’ailleurs) et repart à la première occasion. Aucun geste de courtoisie. C’était normal que je sois arrêté, alors qu’il était en sens interdit et que je le laisse reculer péniblement. Je suppose que c’était un VTC. VTC sans gêne, taxis qui changent de file continuellement (alors qu’ils ont la voie des bus pour eux), livreurs en scooters, en vélo, en tricycle, en voiture de toute taille, bus de proximité, voitures pour personnes à mobilité réduite : autant de véhicules qui rendent la circulation impossible dans Paris. Pas question de faire un petit tour tranquille pour donner un aperçu à quelqu’un qui ne connaît pas, même en taxi, même en transports en commun.

Quelles que soient les caractéristiques de la voie où tu circules, tu ne peux être sûr de rien. Un véhicule peut se trouver juste en face de toi ou débouler de n’importe où (espace entre 2 voitures arrêtées ou pas, derrière puis à droite puis à gauche) peut engager une manœuvre de demi-tour juste devant toi sans que rien ne le laisse présager. Il ne faut pas oublier les piétons montés sur des roues uniques ou des trottinettes qui délaissent le trottoir et déboulent pour ne pas ralentir leur progression. Autrefois, on fustigeait les chauffards qui prenaient des risques pour conserver « leur moyenne ». Maintenant, ce sont ces piétons montés qui ne veulent souffrir aucune forme d’arrêt non désiré.

 

Entre chien et loup, s’ajoutent ceux que tu vois à la dernière seconde, cyclistes (même avec un bon éclairage, tu ne les vois pas et presque aucun n’en possède), trottinettes qui arrivent à tout berzingue à la faveur d’un ralentissement, par exemple pour laisser passer un piéton qui téléphone, et qui, eux, ne ralentissent jamais. Tu peux voir un véhicule, souvent de petite taille genre Smart ou Twingo, qui roule carrément sur la voie opposée, double toute la file et engage l’épreuve de force avec celui qui est le mieux placé. Aujourd’hui, le cycliste se croit tout permis car il utilise un « transport doux » vanté par les médias. Il circule n’importe où, ne porte pas de vêtement clair pour être visible, n’a généralement pas d’éclairage. Il est certain qu’en cas de conflit ou d’accident, il aura la légitimité pour lui et ne se privera pas de culpabiliser ou de ringardiser l’automobiliste. Même le piéton se verra renvoyé dans les cordes pour son imprudence, pour n’avoir pas signalé son changement de direction. Paradoxalement, nombre de sites sont encore interdits d’accès aux cyclistes, notamment à l’approche de monuments publics ou de lieux de visites.

Également, quand tu te trouves embringué dans un lourd trafic qui avance au pas, inutile de chercher à fuir. Tu avises une contre-allée, elle est interdite et termine en cul-de-sac. Tu veux prendre la 1ère à droite ou à gauche (celle qui n’est pas en sens interdit quand il y en a), mauvaise pioche ! Par le jeu subtil ou, plutôt, insensé des sens interdits, tu te retrouveras à ton point de départ ou presque (avant dans le meilleur des cas ou plus sûrement après). Et bien sûr, pas question de t’arrêter. Si tu vois un espace libre, ce sera une place pour recharger une voiture électrique ou une place pour handicapé – pardon : personne en situation de handicap – ou une place pour livraison ou pour les convoyeurs de fonds ou un sol inaccessible à une voiture. Même les samedis et dimanches, les patrouilles circulent, les fourrières privées qui ont un intéressement ne laissent pas le temps au moteur de refroidir. J’ai vu embarquer une voiture avec ses clignotants allumés.

 

Manquent les piétons à ce tableau. Ils sont, à présent, conscients qu’ils peuvent tout se permettre. D’abord, une bonne moitié ne regarde pas devant, collés qu’ils sont à leur smartphone. Ils évoluent dans un autre monde, celui de leur conversation. Autrefois, c’était le contraire, celui qui appelait forçait l’autre à s’extraire de sa situation. Désormais, la situation des usagers des téléphones s’impose à tous puisqu’on en subit les conséquences latérales. Latérale est un euphémisme puisqu’il s’agit souvent de collisions frontales ou dorsale. Compte-tenu du monde qui marche sur les trottoirs, on peut se trouver derrière quelqu’un à distance raisonnable. Celui-ci peut s’arrêter brusquement pour ajuster son téléphone (appel reçu ou besoin pressant d’appeler) et l’on bute contre le dos du téléphoniste.

En d’autres termes, au lieu de faciliter la circulation pour que les véhicules débarrassent les voies le plus vite possible, tout est fait pour les ralentir, pour créer des embouteillages avec des carrefours mal aménagés. Tout est fait pour énerver, pour provoquer des accidents ou, plus souvent, des incidents, des insultes, des agressions en tout genre. Telle est, aujourd’hui, la vie parisienne.