Paris ne détient pas le monopole de la bêtise consistant à rendre difficile la circulation dans l’espoir naïf (pour rester poli) de dissuader de prendre la voiture. Le moindre village, surtout s’il a quelque importance (chef-lieu de canton, bourg touristique ou bien équipé), va multiplier les sens interdits, les portions de petites rues interdites à la circulation, les stationnements supprimés, les concentrations sur un petit nombre de rues. Le maire met en avant la sécurité. Personne n’est contre la sécurité et le moindre doute exprimé est aussitôt rejeté par tous les braves gens qui craignent que, si l’on tergiverse sur un point de circulation, c’est l’insécurité redoutée qui sera favorisée. De plus en plus, on parlera de « requalification de l’espace ». La grande place (ou la petite) où l’on pouvait mettre sa voiture le temps d’aller à la poste ou faire quelques course dans le centre va être plantée d’arbustes. Personne ne peut protester contre une plantation d’arbres. Où met-on les voitures ? Nulle part ou presque ne sont prévus de parkings relais où l’on pourrait laisser son véhicule, marcher un peu ou prendre un bus, faire ce qu’on a à faire et retrouver son véhicule en bon état, après une promenade de santé. À Paris, le nouvel aménagement de la place de la Nation est caractéristique. Jusqu’à présent, il y avait un grand cercle, au milieu, permettant de circuler, de changer d’axe. Autour de la circonférence, était aménagé une sorte de périmètre aménagé en jardins publics séparés par le départ des différentes artères. Venait ensuite un dernier cercle qui desservait les riverains et proposait des places de stationnement. Dans ce quartier haussmannien, les immeubles ne sont évidemment pas pourvus de garages. Désormais, il n’y a plus aucune place de stationnement autour la Nation. Où les habitants peuvent-ils mettre leurs voitures ? Le problème, c’est que c’est partout pareil. Or, l’offre de transports publics n’a pas augmenté ou pas suffisamment.

Autre réduction de stationnement, les multiples points de recharge des voitures électriques. Même au temps du tout automobile, on ne trouvait pas de station-service tous les 500 m comme on trouve ces prises aujourd’hui. Ne parlons même pas de cet engouement soudain et douteux pour les véhicules électriques quand on sait que l’électricité vient du nucléaire. D’ailleurs, Orano (ex Areva) a lancé une campagne pour vanter le nucléaire dans une démarche de protection de l’environnement. C’est normal puisque nous vivons l’ère de l’inversion des valeurs. Les chasseurs sont les premiers protecteurs de l’environnement, ceux qui aiment les corridas débordent d’amour pour les taureaux et la filière (le lobby en fait) nucléaire avec ses déchets radioactifs pour des siècles qu’on ne sait déjà pas où stocker, protège la nature. Les plans de licenciements sont des « plans de sauvegarde de l’emploi ». Les maires qui surfent sur la vague écologiste prétendent lutter contre la pollution en concentrant les véhicules sur certains axes et en les contraignant au sur-place.

 

Les incivilités sont désormais la norme à Paris. Nous venons de voir comment elles s’expriment dans la circulation et la simple progression pédestre. Dans tous les lieux publics, l’impolitesse, le mépris, la bousculade s’affichent sans vergogne et sans limite. Ainsi, entré avec un ami dans un café, le barman nous explique à nous, pauvres provinciaux, que de plus en plus de clients entrent, poussent la porte, se dirigent vers le zinc et clament : « café ! ». Ni bonjour, ni svp, ni quoi que ce soit. S’il fallait encore perdre de la salive pour échanger avec des gens qui sont payés pour ça… faut encore pas qu’ils se plaignent puisqu’ils ont du boulot. Barman et patron sont impuissants face à de tels comportements. Qu’ils fassent la moindre remarque et le client ira voir ailleurs ou rejoindra un des ces restaurants rapides où l’on commande via le smartphone.

Tout comme je l’avais relevé pour les trains et les services autour, on décide en haut-lieu sans qu’il y ait eu une demande de la part des personnes concernées ni de plaintes que les trottoirs sont trop étroits dans les zones résidentielles, par exemple. En fait, si. J’ai appris que dans les quartiers, les nouveaux venus investissent le tissu associatif et imposent leur point de vue. En deux ans, ils ont noyauté les associations et, en lien avec les mairies d’arrondissement, obtiennent des aménagements complètement délirants et qui ne font l’objet d’aucune demande de la population installée. Inutile de dire qu’il s’agit d’habitants, puisqu’ils sont nouveaux sur Paris, qui ont les moyens sans toutefois rouler sur l’or. Ils vivent bien – et c’est tant mieux pour eux – ont à peu près tout ce dont ils ont besoin. Par conséquent, leurs demandent ne concernent que le superflu. On peut penser que ce sont principalement eux qui se font livrer à domicile. Pas question de se mélanger avec la populace, prendre le risque de ne pas trouver son produit, attendre aux caisses, rentrer chargé. Là encore, il y en a qui sont payés pour ça. En plus, ils font une bonne action en leur permettant de gagner leur vie. Ces gens sont formidables. Les autres, ceux qui appartiennent aux classes moyennes se voient écartés, non seulement des décisions mais de leur propre quartier. Partout on entend : ça a changé ici, avant c’était bien mais maintenant, y a plus de boutiques pour faire les courses, tout est cher, les gens ne se connaissent plus. Ne parlons même pas des quartiers où vivent des immigrés, peu impliqués dans les associations. On parle parfois de gentrification mais ça va au-delà. En tout cas, les quartiers populaires où j’ai vécu, à l’est et au nord de Paris ne ressemblent plus à rien. Les rez-de-chaussée, autrefois occupés par des boutiques sont devenus des appartements ou, dans les meilleurs des cas, des supermarchés. Parfois, les anciens rideaux de fer demeurent fermés alors qu’il y a une activité permanente derrière. Que font-ils ? Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de vie.

 

De sorte que, pour la première fois de ma vie, je me sens étranger quelque part et, qui plus est, là où je suis né et ai grandi. Mon goût pour découvrir les autres et les aléas de la vie m’ont fait vivre, en France et ailleurs, dans différentes villes. J’ai peut-être une facilité pour connaître une ville en deux ou trois jours, connaître les raccourcis, les boutiques intéressantes, des coins pittoresques. De sorte que, quel que soit le continent, la latitude, je me suis toujours senti comme un poisson dans l’eau où je me trouvais. J’ai l’habitude de dire que je ne me suis jamais perdu dans Florence, y compris le premier soir où, lycéens, nous avions quartier libre. Maintenant, à Paris, je ne suis même plus sûr des itinéraires alors que je connais la ville comme ma poche. Les gens me paraissent d’une autre planète. Autrement dit, c’est moi qui suis extra-terrestre car on ne peut pas avoir raison contre tout le monde. Les quartiers sont tous bien proprets aujourd’hui mais sans vie. Les commerces ont fermé, les placettes sont bien dallées, bien blanches, avec des corbeilles pour recycler les déchets. On a mis des bacs à fleurs à la place des autos en stationnement. Pourtant, on a l’impression qu’il n’y a personne. On ne traîne pas dans les rues. Quand il faut en passer par là, on s’en échappe au moyen du smartphone toujours branché. Personne ne fait attention à tous ces gens qui parlent tout seuls, à voix haute. On assiste à des ruptures de couples violentes, à des rivalités féminines, des embrouilles en tout genre dans la plus parfaite indifférence. Ça ne fait rire personne, ça n’agace personne. On voudrait croire que c’est de la tolérance. Ça paraît plutôt de l’indifférence. Indifférence entraînée par la vue des sans-abris qui jonchent les trottoirs et qu’on évite de son mieux. Ils ne mendient même pas.

 

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Enfin, retour au Parc des Buttes-Chaumont. En haut, vers la bouche du métro éponyme, un rangée de bancs, orientée au midi étaient occupés, autrefois, par des petits vieux volubiles, s’exprimant dans une langue bizarre pour le latin que je suis. Des fois, ils s’animaient, semblaient se raconter des souvenirs, souriaient un peu. Aux beaux jours, ces vieux messieurs étaient en bras de chemises et l’on pouvait voir, sur les avant-bras de certains, une série de chiffres en bleu, tatoués. Maintenant, je ne les vois plus. Ces gens qui ont survécu aux pires épreuves ont été rattrapés par les lois biologiques et ont trouvé une fin plus digne et sans doute plus apaisée que celle, cruelle, à laquelle ils ont échappé. C’est encore une page de l’histoire parisienne qui se referme, sans bruit, comme leur vie qui aurait dû être tranquille et sans histoire mais qui a été perturbée par la volonté criminelle de quelques esprits malades. Ils étaient tailleurs, cordonniers, merciers, parfois brasseurs ou médecins dans ces quartiers populaires où ils vivaient. Rien ne les prédisposait à entrer dans l’Histoire, et pourtant… Maintenant, les bancs sont vides et « Ce n'est pas qu'il fasse froid, Le fond de l'air est doux » en ce mois de décembre. Ils ne sont plus là et personne ne les remplace pour tenir des conversations interminables sur ces bancs de square. De plus en plus de trotteurs dans les Buttes-Chaumont – j’en étais autrefois – mais aucun ne s’arrête pour discuter. Mieux, autrefois, on pouvait croiser des duos ou des groupes qui, ayant trouvé le bon souffle, tenaient des conversations. Aujourd’hui, les trotteurs parlent dans un petit micro sur un fil relié à un appareil accroché à la ceinture. De sorte qu’on a l’impression que désormais, tout un chacun utilise un espace mais tâche de s’affranchir des contraintes et garder le contact avec son univers personnel qu’on emporte avec soi. L’individu n’occupe l’espace collectif que sous conditions strictement limitées et refuse la promiscuité. L’autre ne l’intéresse pas et il faut simplement chercher à l’éviter. On emporte sa petite bouteille pour n’avoir pas à attendre à la fontaine publique.

 

« J'arrive où je suis étranger » disait Aragon.

En fait, ce sont plutôt les vers de Léo Ferré qui me viennent :

« Paris, je ne t'aime plus ! »