Nous arrivons au tiers de la saison radiophonique et, ce qui aurait dû être publié voici un mois a été retardé pour traiter l’actualité, à savoir la grève à Radio France. Justement, contrairement aux cheminots qui ne veulent pas marquer de pause dans leur mouvement, les personnels de la Maison Ronde ont décidé de surseoir. Ce n’est quand même pas tout à fait comme d’habitude puisque nous avons droit à des rediffusions et aux prestations des équipes de remplacement qui, forcément, comme tous les remplaçants, ont à cœur de faire de leur mieux pour prouver qu’ils sont, au moins, aussi bons que les titulaires. Malgré tout, on a du mal à les écouter en sachant les menaces qui pèsent sur l’audiovisuel public.

Beaucoup de critiques ont été instillées dans les articles de cet automne mais il reste encore à dire. Commençons par les bonnes surprises, passées totalement inaperçues. Il n’y a plus de reportage à la bourse de Paris. C’était une incongruité depuis une bonne vingtaine d’années et surtout depuis que l’Internet s’est répandu. De plus – on le disait déjà du temps de M. Val – les auditeurs d’Inter ne sont pas ceux qui suivent les cours de la bourse. On pouvait penser que, puisque les rendez-vous étaient parrainés, c’était un moyen de faire rentrer de l’argent dans la caisse. Avec la publicité de marques, ce n’est sans doute plus utile. Avant son introduction, c’était le seul moyen pour une marque (autre que les assurances et les banques) d’être présente sur la radio nationale et de se faire remarquer quelque peu. Nous avions prévu d’évoquer la publicité à propos de l’augmentation de l’audience d’Inter qui se fait avec des auditeurs indifférents à l’introduction de la pub de marque qui n’a suscité aucune réaction ni piratage de l’antenne, ni courriers dans la presse et ne parlons pas de courriers à la médiatrice. Tout va donc très bien. Les auditeurs sont contents d’entendre les promotions pour un magasin de meubles suédois, pour les derniers modèles de voitures étrangères et le crédit qui va avec. Rappelons aussi qu’ils n’avaient pas bronché lorsque, précédent l’autorisation, quelques publicités pour des marques (dont la vente de chaussures en ligne) avaient fait leur apparition. Maintenant, précédent l’heure pleine, on peut entendre les mêmes publicités sur Inter et sur les périphériques. À quand le célèbre jingle pour une chaîne de supermarchés ? On peut penser raisonnablement que, ce public que M. Demorand remercie chaleureusement à chaque record d’audience ne sera d’aucune aide lorsque le budget sera encore diminué, que des licenciements seront décidés. Il suffi de voir l’indifférence du grand public à la privatisation de la FdJ et des AdP pour s’en convaincre. Nous avions écrit ces dernières lignes avant le conflit à Radio France. Malheureusement, elles étaient prophétiques. Les auditeurs font comme les usagers des transports en commun, ils attendent que ça finissent, trouvent des solutions de substitution mais ne manifestent pas beaucoup de solidarité. Il est vrai qu’ils n’en ont pas beaucoup l’occasion non plus mais on a connu un temps pas si lointain où ceux qui intervenaient à l’antenne glissaient un petit mot sur l’actualité. Là, tout va bien : « Merci et bravo pour vos émissions ». Personne n’a prononcé la moindre parole de soutien aux grévistes. Comme disait un homme d’État célèbre au Moyen-Orient :  « Avec les amis que nous avons, nous n’avons pas besoin d’ennemis ». Pourtant, nous avons rapporté récemment que les auditeurs d’Inter se font une haute idée d’eux-mêmes.

Autre chose et à croire que nous avons été lus. En tout cas, maintenant, ceux qui parlent au micro d’Inter précisent que les lieux dont ils parlent se trouvent à Paris. Jusqu’alors, la précision paraissait inutile. Ainsi, on nous indique que le tribunal de Bobigny se trouve près de Paris. Auparavant, on précisait que l’hôpital de la Timone se trouve à Marseille mais pas où se trouve l’hôpital Cochin.

 

Ce qui fâche, à présent. L’humour (ou du moins l’idée qu’on s’en fait sur Inter, radio intelligente), est devenu obligatoire. En ce moment, on nous incite à découvrir les coulisses des émissions et chroniques humoristiques ; preuve qu’il y a matière. Jamais on ne nous a proposé de découvrir les coulisses des grands reportages, des conditions dans lesquelles travaillent les correspondants permanents à l’étranger ou les envoyés spéciaux, par exemple. Il faut croire que nous sommes vivons des temps d’humour obligatoire. Le 21 novembre, le Premier Ministre était invité du 7-9. Toutes les rubriques ont été supprimées sauf la chronique de Tanguy Pastoureau ; et heureusement que c’était lui car un autre aurait mis un point d’honneur à le dézinguer sur l’air de moi j’ai le courage de. Un peu avant, M. Demorand invitait les auditeurs à retrouver la revue de la presse sur l’Internet. On peut penser que ceux qui lisent encore la presse sur papier ne sont pas les plus à l’aise avec l’outil informatique mais tant pis pour eux.

Radio_France,_Paris,_par_AS

L’humour (ou l’idée que certains s’en font) est devenu la vitrine et la finalité de la station. Pour preuve, cette promotion interne qui reprend des extraits de chroniques et d’émissions. Pour illustrer l’irrespect, la station a choisi l’humoriste qui se moque du député et ancien candidat à la présidence de la République, M. Jean Lassale et son accent. La très parisianiste Inter montre une fois de plus son mépris pour les provinciaux, surtout s’ils n’habitent pas en ville, surtout s’ils ont un accent différent de celui de Paris ; pour tout dire, les ploucs. Rappelons que l’an dernier, Mme Devillers déniait aux habitants de la province le statut de Français ("TOUS les Français" selon Inter ). Comme toujours, le zèle déployé par les médias pour utiliser une terminologie moderne afin de masquer les exclusions ne suffit pas à contenter les personnes concernées. Dire « les Régions » plutôt que « la province » paraît un effort considérable pour essayer d’équilibrer le dédain envers ce qui n’est pas parisien. Les provinciaux que sont la grande majorité des Français se fichent de telles précautions oratoires mais aimeraient bien entendre autre chose que l’actualité parisienne. Surtout, ils aimeraient bien que cesse ce ton condescendant employé chaque fois qu’on parle d’un événement original en province et qu’on arrête de se moquer des accents régionaux (ou québécois, ou belge) ou qu’on les sous-titre.

 

Un mot encore sur l’humour féminin sur Inter. La quasi-totalité des interventions des humoristes féminines traitent de ce que certains appellent encore « les parties intimes ». La quasi-totalité de leurs chroniques parlent de « quéquette » et surtout de « nichons », « vagin », « foufoune », « anus », « ragnagnas ». On y a droit, quelle que soit l’heure (l’heure du goûter des enfants ou la fin du petit-déjeuner des inactifs), quel que soit le propos. Il y a toujours un prétexte pour en parler.

Ça rappelle un peu cette chanson pas très connue des Frères-Jacques

« j'aimerai vous entretenir d'un sujet qui me tient particulièrement à cœur...
Chœur: Les fesses!
R: Qu'est ce que vous racontez là?
C: les fesses, les fesses, les fesses, les fesses!!!!
R: Êtes-vous don
c tombés si bas que ça?
C: oui!
R: Où çà?
C: Sur les fesses!
R: J'sais pas si vous avez remarqué, on dirait que
depuis quelques années, tout ce dont on entend parler,
c'est...
C: les fesses, les fesses, les fesses, ...!!! »

Le pire, c’est que ça prétend être un humour de dénonciation et de revendication féministe.

 

Mme Sonia Devillers va occuper une grande partie de ce commentaire car, il faut bien dire que, depuis son traitement de la chute du mur de Berlin où elle affirmait – et avec quelle insistance – que jamais auparavant, on n’avait fait de journal télévisé en direct du lieu de l’événement, quelque chose s’est brisé dans la confiance accordée. Mme Devillers, chaque matin, sur Inter, fait un boulot remarquable sur le traitement de l’actualité des médias. Nous venons de rappeler son rejet des Français qui ne correspondent pas à l’idée qu’elle s’en fait et qui n’ont pas le bon goût d’habiter Paris ou même une grande ville. Alors qu’elle prétend rechercher les sources de ses interventions, elle ignore superbement que c’est un certain Roland Dhordain qui, le premier, a fait des émissions à l’extérieur et que, dès le tout début des années 1970, Yves Mourousi présentait son « Inter-Actualités magazine » en direct et en public du lieu de l’événement comme la réouverture de l’ABC à Paris, ou occupait la scène de l’Opéra ou même Notre-Dame de Paris. Avant 1975, date à laquelle il est passé à la télévision où il en a fait autant et même plus, au point de suggérer la montée des marches du Palais du Festival de Cannes, devant les caméras de télévision, par exemple. C’est même ce qui l’a fait connaître du grand public. On ne dira pas que c’est grave car il y a d’autres sujets autrement plus importants et avec d’autres conséquences mais c’est un peu léger de travailler dans une radio et d’ignorer à ce point ce qu’ont fait les prédécesseurs, dont le propre fondateur de la station où l’on travaille.

Comment, dès lors, ne pas s’interroger en entendant, chaque jour, ses affirmations. On fait confiance aux journalistes et particulièrement à la radio, surtout si elle se targue de remplir une mission de service public. Seulement, à partir du moment où l’on connaît un sujet et qu’on entend des inexactitudes, la suspicion ronge tout le crédit accordé, quand bien même la suspicion n’est pas fondée. Quelques jours plus tard, le 22 novembre, Mme Devillers reçoit (« mon invité ») le journaliste Hugo Clément qu’elle présente comme la référence absolue en matière de journalisme écologiste qui tente de nuancer son propos tranchant, comme d’habitude. Il est envoyé dans les cordes pour avoir interrompu sa démonstration :

« En fait, le crédo de Nicolas Hulot avec Ushuaïa sur TF1, c’était de dire : on va vous montrer la nature dans ce qu’elle a de plus splendide et ça va forcer naturellement le respect. Bon, ça a été un échec cuisant, ça n’a pas

- pas totalement, pas totalement, il a quand même permis de sensibiliser

- quasi, quasi

- …

- vous, vous n’y échappez pas à la carte postale (…) »

Aucune admission de l’erreur d’appréciation. Déjà, un peu avant, Mme Devillers avait passé outre la rectification apportée par M. Hugo Clément à propos du lieu du reportage, Mexique au lieu de Nouveau-Mexique. Par conséquent, on ne peut plus considérer cette émission comme une référence en matière d’actualité des médias et c’est regrettable car, de toute évidence, il y a du boulot derrière mais la volonté de faire passer un point de vue l’emporte et conduit à des raccourcis ou des affirmations gratuites. Le doute se substitue à la confiance.

Enfin, lundi 30 décembre 2019 : un reportage est diffusé à plusieurs reprises. Il s’agit du recyclage des sapins de noël avec justification du choix du sujet, explication détaillée de la nécessité de recycler, témoignages, entrevues. Tout ça alors que la plupart des villes proposent depuis longtemps des emplacements pour jeter son vieux sapin. Quand Inter ressemble à ce qu’il y a de plus consternant dans la PQR où il n’est pas rare de trouver un sujet qui occupe presque un quart de page (format tabloïd) sur l’élagage des tilleuls de la place du village. Et le lendemain, même sujet mais dans une autre zone etc. Au moment où un plan prévoit le licenciement de 299 personnes, la fermeture d’antennes et de stations régionales, Inter apporte la preuve de leur inutilité. Même critique que pour la presse quotidienne régionale : n’y a-t-il pas de problème à traiter dans les zones rurales, dans les villes moyennes ? Et sans parler de problèmes, n’y a-t-il pas des sujets originaux ? Le lendemain, Mme Dorothée Barba, qui a, parait-il, été à la pointe de la contestation, se moque de la télévision espagnole qui traite un « marronnier » (et d’en donner la définition), à savoir le gros lot de la loterie nationale. Le problème des journalistes, c’est qu’ils n’ont pas encore trouvé la balayette pour balayer devant leur porte.

 

 

Soirée passionnante animée par André Manoukian le 31 décembre 2019 !

Chapeau !