Jérémy écrit :

"Je pense que ce rapport forcené au quotidien, aveuglé à ce qui se passe autour du quotidien, ne doit rien à quelque dérive de l'enseignement qui remonterait à un obscur ministre des années 70. J'ai pas mal bourlingué, Diogène, et j'ai toujours, et partout où je suis allé, connu des gens curieux et ouverts et d'autres, la plupart, qui se contentent de vivre sans chercher à exister au-delà du tout-un-chacun.

J'expliquerais cela par l'influence d'un milieu : les préoccupations des classes populaires et moyennes sont par instinct de survie éminemment terre-à-terre et tournent essentiellement autour de l'argent, et comme c'est usant de toujours compter, on va chercher à se distraire sans avoir à trop se creuser la tête. Ceux qui cherchent, qui étendent leur champ de réflexion, ont du temps à consacrer à cela - j'ajouterais, des moyens à consacrer à cela. Car si c'est bien d'écouter du Wagner sur un CD, c'est mieux encore de se rendre à Bayreuth. C'est une passion pour certains que de se plonger dans la littérature de la Beat generation, et à un moment ou à un autre, quand on se passionne pour cette littérature, on a forcément envie d'aller au cœur des choses, et le cœur des choses, c'est à San Francisco qu'il se tient, à la fameuse librairie City Lights que le poète Lawrence Ferlinghetti fonda en 1953. Même si c'est à présent de l'histoire ancienne.

Je prends ces deux exemples mais je pourrais évoquer ceux du féru d'archéologie antique, d'architecture Arts Déco, du bibliophile, du collectionneur, du passionné de vieilles voitures attaché à les restaurer, du mélomane fasciné par l'histoire du jazz et du blues, du cinéphile se consacrant à l'étude du courant néo-réaliste italien, du chasseur de sons, du photographe, du cinéaste amateur, du randonneur au long cours, du chineur de lampes à pétrole, de l'astronome, de l'aéromodélisme... Quelque hobby, quelque passion, quelque loisir impliquant à quoi on s'adonne appelle un rapport au terrain qui exige déplacements et échanges interpersonnels. Nombre de passionnés que j'ai rencontrés et connus étaient célibataires, retraités, inactifs, artistes et n'avaient pas de contraintes familiales immédiates. Tous, sans exception, disposaient de temps à eux et des moyens matériels de vivre ce qui donnait du sens à leur vie et de le développer.

Dans une moindre mesure, la culture étant en accès libre depuis déjà pas mal de temps, rien n'interdit à quiconque de s'éloigner de sa télé pour pousser la porte d'une médiathèque, aller fouiller les étals de livres et de disques aux Puces, se rendre à une soirée portes ouvertes organisée par un observatoire astronomique, s'extraire de ce que les faux intellectuels d'aujourd'hui appellent "sa zone de confort". C'est une question de disposition d'esprit et aussi de feeling imprévisible. Tel gamin des quartiers va ressentir un choc décisif à la vue d'une œuvre de Chagall ou d'une poterie étrusque ou à l'écoute d'un concerto de Bach, quand cela indifférera ses camarades. J'en dirais autant des gosses dits de bonnes familles. La majorité de nos congénères, c'est vrai, vont se contenter d'histoires, de séries, de téléfilms, de films ultra-formatés. Pourrait-on leur en vouloir de ne pas connaître l’œuvre d'Eisenstein, de John Ford, de Fellini, de ne pas pouvoir citer un film de Ken Loach ou des frères Coen ? Peut-on en vouloir à quelqu'un de ne pas avoir lu Camus, Sartre, Henry Miller, Steve Tesich ? On aura fait ces rencontres, d'autres non. Mais tel autre consacrera sa retraite de traminot à retaper des vieux bus avec d'autres traminots retraités. Tel autre encore pratiquera la pêche en torrent et connaîtra parfaitement, à la longue, l'écosystème du torrent où il a ses habitudes, sans employer le terme d'écosystème. Et tel autre qui aura beaucoup lu sans avoir trop fréquenté d'autre que celle de la rue, t'expliquera avec humour qu'on a peu de chances de savoir s'il y a de la vie perdue quelque part dans la galaxie d'Andromède, et que ladite galaxie se situant à environ 2,55 millions d'années-lumière de notre soleil, quand bien même quelque sonde parviendrait un jour à nous apprendre qu'une forme de vie intelligente existe sur une planète intégrée dans un des milliards de systèmes solaires composant cette galaxie, cela ne changerait pas grand chose à notre quotidien.

La culture, c'est une nébuleuse aussi. Qui s'étend jusqu'à la mécanique. Celle des vieux bus et celle des femmes, pour citer Calaferte. "

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La lanterne de Diogène répond :

Je maintiens que le système éducatif, autrefois, ouvrait des portes et des fenêtres ; comme aurait dit plutôt Jacques Higelin. On a pris le constat de Bourdieu sur la reproduction d’une élite bourgeoise pour se lancer dans des délires pédagogiques qui sont autant de divertissements (pour rester poli) qui éloignent les élèves des connaissances et qui, pour le coup, ne permettent pas à ceux qui n’évoluent pas dans un milieu cultivé de rattraper les autres ou, du moins, d’espérer. Le résultat, c’est qu’il y a toujours moins d’enfants d’ouvriers dans les grandes écoles qu’autrefois. Cela devrait mobiliser toutes les énergies. Au contraire, plutôt que de donner des possibilités au plus grand nombre, on rejette la méritocratie républicaine et l’on change les conditions d’accès afin d’accueillir ceux qui n’ont pas le niveau. Ça s’appelle le nivellement pas le bas et il n’est pas sûr que c’est ce que Bourdieu appelait de ses vœux.

floch - valeurs

Tous n’ont, bien sûr, pas eu la chance d’avoir comme professeur de lettres, Jean-Marie Floch, génie et savant pluridisciplinaire qui faisait tout pour casser les cloisons entre les disciplines, entre les matières enseignées. Ses collègues paraissaient bien fades après l’avoir connu et avoir acquis ses manières de voir les choses et de vouloir aller toujours plus loin. Certes mais ses collègues étaient tous cultivés et, sans aller aussi loin que Floch, ils piochaient ailleurs, ils s’autorisaient des digressions parce qu’ils avaient le temps et la latitude de le faire. Tout ce qu’ils nous délivraient alimentait les dissertations dans toutes les matières. On savait que ce qu’on apprenait avec l’un pouvait servir ailleurs. Si le professeur d’anglais que j’ai eu au lycée à deux reprises disait quelque chose, on pouvait le citer dans la dissertation d’économie ou de géographie voire d’espagnol. À partir du moment où Haby a décidé de retirer une heure de français par semaine, il a fallu resserrer. Comme ses successeurs ont aussi serré la vis, on arrive à cette journaliste du soi-disant service public de la radio qui avoue sans honte n’avoir pas lu Camus puisqu’il n’était pas au programme quand elle était au lycée et pourquoi le lire après ?

https://www.franceinter.fr/emissions/grand-bien-vous-fasse/grand-bien-vous-fasse-03-janvier-2020

Je le dis d’autant plus facilement que je ne lisais pas beaucoup mais les échanges en classe, la lecture quotidienne du journal, des revues à disposition en salle de documentation (devenue CDI), d’émissions de télévisions qui commençaient à 21 h 30, généralement après des variétés ou un jeu, ouvraient des champs de connaissances sans trop d’effort et, surtout, sans ennui. Nombre de mes camarades, sur les conseils de notre prof de français, lisaient, sans que ce soit au programme, évidemment, « Psychanalyse des contes de fées » de Bettelheim, « Le cas Dominique » de Dolto, « Mœurs et sexualité en Océanie » de Mead (acheté mais toujours pas lu après + 40 ans…), « Le manifeste du surréalisme » de Breton, « Le message politique dans la bande dessinée » de je ne sais plus qui, « Une journée d’Ivan Denissovitch » de Soljenitsyne, « Qu’est-ce que la littérature » de Sartre, qui m’est tombé des mains. Presque tous les bouquins qu’il nous recommandait se trouvaient dans l’austère collection 10x18. Ils nous recommandait d’aller voir des films comme « La dernière tombe à Dimbaza » ou des expos sur les photographes américains. Nous en parlions à la récréation, cigarette au bec. Le prof de l’année d’après (celle de l’épreuve du bac), s’exprimait autrement et plus modestement mais nous incitait à lire plein de bouquins « parce qu’on n’aura pas le temps de le faire cette année ». C’était l’année de la mort de Malraux. On a quand même trouvé du temps pour parler de son œuvre et le soir, tout le monde avait regardé l’émission préparée par Julien Besançon en présence des plus grands intellectuels dont Léopold Senghor. Malraux, on en a encore parlé en espagnol à cause de son engagement. Il était facile, alors, de tendre des passerelles. Heureusement que j’avais lu quelques uns (très peu en fait) de ces listes pléthoriques car, ce n’est pas avec le prof de philo que j’ai eu en terminale que j’aurais eu quelque chose à mettre dans mes dissertations. Dans ma vie d’adulte, ceux de mon âge ou un peu plus vieux étaient tous cultivés quand ils avaient fait des études. J’ai eu l’occasion, sur le plan professionnel, de me trouver avec des collègues et des supérieurs un peu plus jeunes et aucun n’avait un niveau de connaissances un tant soit peu comparable. Eux aussi avaient étudié ce qu’il fallait pour réussir les examens et s’en étaient tenu là. J’ai quand même eu affaire à un directeur, cadre A de la fonction publique d’État, qui avait commencé comme modeste magasinier et possédait une érudition sans comparaison avec les connaissances des cadres B qui avaient été embauchés en « emplois jeunes ».

 

Il y a bien une question de génération et d’environnement intellectuel. Au cours de mes voyages, il m’arrivait de rencontrer d’autres jeunes, qui avaient quitté l’école tôt mais qui avaient envie de connaître le monde, de connaître l’univers de Kerouac (Floch a été le premier à l’évoquer pour moi, avant le prof d’anglais dont je parlais avant), de voir les vestiges des civilisations disparues et de pouvoir tirer des conclusions, du haut d’une tour, en observant le panorama. Des années plus tard, j’ai plutôt rencontré des jeunes qui faisaient la tournée des plages. Ils avaient pris l’avion, pour se tremper dans une mer un peu plus chaude que la mer du Nord ou même la côte aquitaine. J’y vois une certaine influence anglo-saxonne où l’on apprend le minimum en vue d’exercer un métier. Combien de fois ai-je vu des jeunes Allemands débarquer dans une auberge de jeunesse en milieu d’après-midi, rencontrer d’autres Allemands, sortir pour acheter à boire et à manger, passer la nuit à boire et manger bruyamment, dormir jusqu’à midi et recommencer ! Sur le chemin de la gare ou de l’aéroport, ils se prenaient en photo sur quelque place et repartaient. Cette tendance s’est développée ici aussi avec l’évanescence de ce qu’on appelait la culture générale.

De mon expérience auprès de cadres, de professeurs de haut-niveau, je retiens surtout que ce sont des spécialistes et que, sortis de leur spécialité, ils ne connaissent pas grand-chose à côté. De sorte que le dialogue s’en trouve réduit. Dans leur domaine, ils écrasent tout et méprisent volontiers les questions qui ne leur permettent pas de se mettre en valeur. Hors de leur domaine, ils ne s’aventurent pas afin de ne pas se trouver dans la position de leurs interlocuteurs habituels. De sorte qu’on se retrouve entre quinquagénaires finissants et sexagénaires, aigris, fréquentant nos successeurs qui savent à peine plus que ce qui était requis pour passer les examens. De sorte qu’on ne trouve plus grand monde avec qui échanger et compléter les connaissances. Les plus jeunes n’ont pas grand-chose à nous dire, sauf concernant les nouvelles technologies, et ils ne sont pas intéressés par ce qu’on pourrait leur transmettre : à quoi ça sert de savoir ça ? à quoi ça sert d’en savoir plus ?

Bien sûr, quand on appartient à la partie inférieure de la classe moyenne, on passe son temps à compter et l’on s’adonne plus facilement à des loisirs peu chers comme ce que propose la télévision. C’est également dans cette catégorie qu’on trouvait le plus d’abonnés aux vidéo-clubs avec des catalogues proposant une pléthore de titres du genre « le flic de New-York ». Toujours cette préférence pour les histoires plutôt que de subir les programmes de télévision avec les actualités, parfois des reportages, même plus de varités. Aujourd’hui, les mêmes sont abonnés à Netflix. Ceux qui avaient Canal + rouspétaient quand on leur proposait un chef-d’œuvre en noir et blanc : « Je paie pas pour voir du noir et blanc ! ». En revanche, ils ne protestaient pas quand ils regardaient un certain film, flouté, tous les mois. Les histoires ont du succès dans tous les milieux. À une époque, on prétendait que le public était surtout sensible au style vu que toutes les histoires ont déjà été racontées. Rien n’est plus faux. Dans les échanges entendus au sujet d’un livre, d’un auteur, on n’entend jamais de remarques sur sa façon de raconter mais plutôt sur les histoires et les détails qu’il fournit. Le public recherche davantage les révélations intimes que la manière de tourner les phrases. Les querelles sur « le nouveau roman » sont oubliées.

 

Il y a bien eu volonté de réduire le champ de ce qui permet de réfléchir et de remettre en cause ce qu’on vient d’apprendre. On délivre un enseignement plus ou moins moralisateur selon les époques, qui consiste en l’apprentissage de la servitude et de la résignation quand la culture aidait, même une minorité, à s’affranchir des conventions, des carcans et de la pensée dominante. Dernièrement, Le Figaro s’en est ému mais, depuis les années Hersant, il a approuvé la déculturation que certains déplorent aujourd’hui. Le Figaro voyait dans la culture la promotion de valeurs qui ne sont pas les siennes. Il est un peu tard pour s’apercevoir qu’entre les délires de la pédagogie, plutôt du fait de leurs antagonistes, et la pensée unique, on a fabriqué des générations qui approuvent le système ou, plutôt, qui ne se posent pas la question. Parfois, elles se livrent à des émeutes pour réclamer plus d’inclusion dans ce système. Elles n’ont connu que la démocratie et de plus en plus de voies lui font porter la responsabilité de leurs échecs et de leur exclusion. Il y a une demande grandissante d’ordre public et de morale traditionnelle. Ce n’est pas un hasard si, ailleurs, des gouvernements autoritaires sont plébiscités par la population et si, ici, nous avons un gouvernement ni de droite ni surtout de gauche qui se moque des pensées et des débats pour viser un objectif qui ne souffre d’aucune discussion. C’est sans doute aussi parce que les quelques valeurs de la droite sont ébranlées que Le Figaro tire le signal d’alarme après avoir fait le lit du discours qui domine désormais. La créature qu’il a enfantée a dépassé leurs attentes et, à force de réduire le champ des connaissances et les possibilités de réflexion, on ne se préoccupe plus que de quantités et de résultats.

 

 

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/rehabiliter-la-culture-generale-est-essentiel-pour-la-democratie-20191120?fbclid=IwAR1Tz8QVMwFJYGLoVVfuhv_tvyohVq0q7ejgjdI_--WaoS-FrD86E9Qlm3c


http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2003.jeon_hy&part=78554

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2006/11/16/3180894.html