Nouvel avatar du fossé qui se creuse entre les médias, le monde médiatique et son personnel, installés à Paris, s’adressant aux Parisiens et ignorant du reste du pays. À la fin de la matinale d’Inter, on a pu entendre cet échange dans la revue de presse :

« Enfin, je lis dans le Dauphiné qu’en Haute-Savoie, depuis près de 40 ans, des passionnés rassemblent un trésor : des chansons en patois de l’Albanais pour que cette langue ne nous quitte pas. On les entend en cassettes mais aussi sur le site du journal. »

Un extrait enchaîne aussitôt et ponctué tout de suite de rires dans le studio.

« Merci Claude Askolovitch, pour la programmation musicale de la revue de presse » pendant que le reste de l’équipe continue de rire.

https://www.franceinter.fr/emissions/la-revue-de-presse/la-revue-de-presse-06-janvier-2020

Imagine-t-on la même réaction si, au lieu de la Haut-Savoie et du patois albanais, on avait rapporté le travail d’ethnologues sur n’importe quel autre continent ? Évidemment non et l’on aurait, au contraire, souligné ce travail de mémoire engagé par des passionnés pour sauver un patrimoine oral. On n’aurait pas manqué de déplorer, encore une fois, la disparition, chaque année, de dizaines de langues dans le monde. Seulement, vu de Paris, vu des studios parisiens de « France »-Inter ce qui se passe en province, surtout dans les vallées reculées des Alpes où l’on ne peut même pas faire du ski, un tel patrimoine est associé à la ringardise, à l’arriération des campagnes. Peut-être qu’un vernis d’érudition leur rappelle ses vers de Victor Hugo

« Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes,[...]
Au bas d’une montagne en une grande plaine »

car telle est la montagne vue de Paris, en dehors des stations de ski et leurs boites de nuit bruyantes.

montagne

Pour les Parisiens, la montagne équivaut à un saut dans le temps. Le froid, la neige qui ont disparu du bassin parisien depuis des décennies imposent encore leur loi et même en dehors des pistes…. Dans les villages, et aussi dans les villes, on trouve encore des fromages tout gris, difformes, pas emballés, des morceaux de viande pas découpés, avec du gras, un os, qui rappellent que ces produits viennent d’animaux vivants qui côtoient les indigènes du cru. Les indigènes ne sont pas bronzés mais hâlés et comme ils n’ont pas le goût de fréquenter les salles de sports qui fleurissent dans les stations de ski, ils sont tout mal fichus et s’expriment avec un accent qui fait sourire et des mots d’un autre âge. Figurez-vous que, par endroits, ils disent « septante » et « nonante ». Le français n’a pas encore percé dans ces contrées. Pour parodier Carlo Levi, « le Christ s’est arrêté à Grenoble », dernière gare avant, au mieux, une correspondance, mais plus généralement un autocar ou bien dernière ville civilisée avant le montage des chaînes et le saut dans l’inconnu. On se demande si le GPS fonctionne dans ces coins-là. Il y a encore du brouillard dans ces pays et des petits chapeaux rouges sur les balises de virages. Effrayant ! Tous ces toits et ces clochers qu’on aperçoit dans la nuit hivernale ont quelque chose de fantomatique. Heureusement, à l’approche de la station de ski, on reconnaît la silhouette anguleuse et rassurante des résidences qui rappellent les HLM qu’on regrette presque d’avoir quittées. Quand, le jour suivant, un nuage d’altitude vient s’accrocher à un sommet, on croit qu’on est arrivé au bout du monde. On se sent aussi démuni qu’un navigateur à l’approche du cap Horn.

Voilà ce que signifiaient les rires à l’écoute d’une chanson en patois de l’Albanais. Au fait, c’est où ? Question inutile car il n’y a aucun intérêt à connaître une contrée où l’on ne chante ni en anglais ni même en français. Ceux qui chantent ça doivent être hirsutes, menaçants, illettrés car on ne peut pas écrire une telle langue. Quand elles se sont développées sous d’autres latitudes, les cultures orales sont tout à fait intéressantes. Elles présentent l’attrait de l’exotisme mais quand par chez nous, elles subsistent, ce ne sont que traces de sous-développement et de déficience. Qu’on se rappelle l’histoire des Chtis !

Le mois dernier Inter faisait la promotion de son humour en passant un extrait d’une moquerie de l’accent du député Jacques Lassalle, lui aussi montagnard. Se moquerait-on d’un accent d’outre-Méditerranée ? Ou, même sans se moquer, on ne mentionnerait pas l’existence d’un accent. Penser qu’il existe des gens intéressants à plus d’une heure de Paris est tout à fait impensable sur la radio qui se dit de service-public. Au contraire, on ne manque pas de fustiger les émissions de télévisions où l’on parle de ceux qui n’ont pas le bon goût d’habiter en ville ou en banlieue car ils ne sont pas représentatifs de la diversité. Ça dépend quelle diversité. En tout cas, les accents locaux n’en font pas partie.

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2018/04/10/36309172.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2019/12/31/37905144.html

Alors, on ne s’étonnera pas que la radio soit en voie de disparition, bien plus sûrement que les accents des terroirs. Pour les jeunes, la radio est une application parmi d’autres mais un média incomplet, sans image et sans trop d’interaction. Pour les autres, quel intérêt d’écouter quelqu’un qui vous parle depuis Paris, ne parle que de ce qui se passe à Paris (spectacles, politique, embouteillages, météo) et méprise votre environnement et minimise les difficultés de votre vie quotidienne ? Bien sûr, ça ne disparaîtra pas tout de suite mais le processus est irréversible sauf à inventer une nouvelle manière de faire de la radio et sauf à changer la mentalité parisienne.