À l’heure où chacun craint pour sa personne, le rapport à l’autre devient épineux, en tout cas pose problème.

Nous avons déjà vu comment le confinement obligatoire a révélé comment les adultes considèrent l’école de nos jours : une garderie institutionnelle où les enfants sont protégés des agressions extérieures mais sans enfermement, pourtant sécurisant, comme autrefois et où ils s’occupent plus ou moins intelligemment. Ça n’étonnera pas ceux qui, depuis les bancs de l’école entendent, aux sorties d’écoles, les bons parents se lamenter à l’approche des vacances : qu’allons-nous, encore faire d’eux ?

Maintenant, c’est la famille au grand complet qui se rappelle au souvenir d’une génération qui a pris l’habitude d’une présence alternée. Les enfants sont présents avant d’aller à l’école, avant le passage du car puis à son retour. Entre temps, chacun part de son côté. Les bonnes épouses partent travailler, gagner leur indépendance sans le mari sur le dos. Les bonshommes ne sont pas en reste et peuvent se relâcher à l’extérieur loin du regard de leurs chères et tendres. Et les enfants, alors ? On avait pris l’habitude de ne les avoir que pour leur bon côté. On découvre qu’ils sont toujours insatisfaits et pas aussi formidables qu’on le disait autour de soi. Voici que ce satané coronavirus contraint à vivre ensemble et, apparemment, ce n’est pas évident pour tout le monde. Finalement, jusqu’à présent, on illustrait l’adage : je t’aime encore plus quand tu n’es pas là. Il y a une quarantaine d’années, Cabu avait illustré l’expérience tentée par Télérama qui avait privé des couples de tous âges de leurs postes de télévision. Je cite de mémoire la bulle du dialogue du vieux couple : ‘J’avais oublié combien je t’aimais, vieille vache ! ‘. Cabu nous manque et Reiser, donc, qu’aurait-il dessiné en ces temps loufoques ?

Tout aussi intéressant le comportement individuel. En fait, à l’heure où chacun serre les fesses, on regarde l’autre avec suspicion et méfiance. Et s’il/elle était contagieux ? Et si c’était justement celui-ci ou celle-ci qui approche ? Ça commence sur le chemin du centre commercial. Que fait-il celui-là ? Pourquoi ne reste-t-il pas chez lui ? Est-ce qu’il ne va pas contaminer tout le monde ?

Ça rappelle ces automobilistes coincés dans les embouteillages qui se demandent pourquoi les autres ne prennent-ils pas les transports en commun parce que comme ça, on serait déjà arrivé…

En approchant du magasin, en poussant les quelques chariots mis à disposition, on rencontre d’autres semblables qu’on ne veut pas voir comme nos semblables qui ont besoin d’acheter leur pain, comme d’habitude et autres menus courses. Certes, on va en faire un peu plus car on n’a pas envie d’y retourner tous les deux jours au risque d’oublier l’ausweis en allant chercher de l’huile. Tout le monde ne cède pas à la panique mais force est de constater qu’il n’y a plus de farine, plus de sucre, plus de pâte. C’est encore les autres !

De retour à la maison, les autres sont encore de dangereux déviants. La télévision montre les images de ces promeneurs inconscients, forcément inconscients, qui déambulent, l’air badin dans les rues des grandes villes. Ils prétendent profiter des premiers rayons du soleil printanier et de l’air sur les berges de la Seine. Les Parisiens en prennent pour leur grade en ce moment. Ce sont eux, les pelés, les galeux d’où vient tout le mal. D’habitude, en province, on est content de les voir débarquer. Ça veut dire que les beaux jours reviennent. Et puis, ils vont dépenser un peu leurs sous par ici. Cette fois, leur arrivée est aussi suspecte qu’indésirable. C’est sûr qu’ils viennent pour nous contaminer. Parce qu’on s’avise, à présent, que dans les grandes villes, la vie est malsaine donc, il n’y a personne en bonne santé là-bas et ils viennent pour nous apporter leurs virus. C’est pas pour nous, vous comprenez, c’est pour nos enfants ; dont on ne sait déjà pas quoi faire. Haro sur les Parisiens. Les Vendéens et les Bretons retrouvent les accents qui leur ont fait repousser les hordes tricolores venues les enrôler de force. Pensez, ces riches (les Parisiens sont tous des richards c’est bien connu) viennent exploiter les malheureux provinciaux qui luttent contre ce mal venu d’ailleurs (y a pas de ça chez nous) et qui passe par Paris, justement. Dans le passé, c’étaient les juifs, pourtant peu nombreux, qui étaient systématiquement accusés de propager les épidémies. Curieusement, ils vivaient confinés dans leurs juiveries mais c’était aussi ce qu’on leur reprochait. Que manigancent-ils toujours ensemble ? Cette fois, on reproche aux Parisiens de sortir de leur ghetto doré. Les temps changent mais il faut toujours un coupable idéal. Il y a une petite trentaine d’années, une ville de montagne qui pratiquait le climatisme mais qui pâtissait de la baisse de fréquentation de ses sanatoriums, a connu une nouvelle jeunesse en accueillant des malades du sida. Tollé ! Ils viennent contaminer nos enfants. Le maire avait pris la tête de cette croisade mais pas trop quand même, coincé entre une population apeurée et des chefs d’entreprises (les sanatoriums sont des structures privées), principaux employeurs du bassin, ainsi que les commerçants qui ne dissimulaient pas leur dégoût mais acceptaient leur argent quand ils descendaient faire quelques emplettes. Le plus drôle, c’était qu’une grosse partie de la population locale venait de ces malades soignés dans les sanatoriums qui avaient fait souche. Or, leur mal était autrement plus contagieux, par simples postillons, éternuements, que le sida qui nécessite des disposition particulières pour être transmis. Si les montagnards les avaient rejetés comme eux le faisaient, ils n’auraient pas été là. En matière de déplacement de population, le dernier arrivé ferme la porte. Il n’est que de voir l’île de Ré, dont on devine que sa population régulière est réduite sur un si petit espace et dont les bords sont battus par les vents du large, qui s’insurge contre ses résidents secondaires qui ne doivent quand même pas être si nombreux. C’est encore trop ! C’est vrai que si les restaurants et boutiques sont fermés, il n’y a aucun intérêt à faire bon accueil aux vacanciers. Ceci explique sans doute cela. Quand les Parisiens viennent dépenser leurs pensions et leurs congés payés, ça pose pas de problème mais qu’ils viennent chercher un environnement plus sain sans dépenser, ça ne passe pas.

La radio emboîte le pas et nous y reviendrons, forcément. Pas une émission interactive sans qu’un auditeur ou une auditrice ne commence son intervention de la sorte : « En rentrant chez moi, j’ai encore vu quelqu’un qui… ». Sans citer nommément, les Français redécouvrent les joies de la délation. Et de dénoncer celui qui sort, celui qui serre des mains, celui qui prétend prendre l’air et profiter du soleil. On découvre la mentalité et le fonctionnement des intégristes : pas question que ceux qui bravent les interdictions vivent mieux que moi qui me sacrifie. Et de réclamer un durcissement. Le régime dérogatoire est, décidément, trop permissif. Il faut un couvre-feu, que la police municipale verbalise ceux qui partent acheter leur pain sans leur ausweis et bien vérifier que c’est manuscrit et dûment signé. Et ceux qui n’ont pas d’imprimante chez eux ? Qu’ils y restent justement ! On pourrait aller jusqu’à interdire d’ouvrir les fenêtres aussi et autoriser les forces de l’ordre à lancer des grenades de désencerclement en cas d’ouverture. Au point où l’on en est. La maréchaussée, justement. Voici qu’elle se plaint : on ne nous respecte pas. Elle a procédé à des arrestations pour outrage à agents dépositaires de l’autorité et autres. Ça va aider à comprendre. Ainsi qu’annoncé précédemment, on a vu une mémère verbalisée pour être descendue acheter son pain sans dérogation. C’est tellement plus facile que d’aller dans les cités où un reporteur suisse a remarqué que tout continue comme avant mais les patrouilles préfèrent se concentrer dans les centre-villes. En revanche, chaque fois que des policiers ont interpelé quelqu’un, lui ont expliqué qu’il devait rentrer au plus vite, ça s’est bien passé. Tous les flics ne sont pas bornés, prenant à la lettre les directives et prêts à dégainer leurs carnets de souches.

https://www.letemps.ch/monde/saintdenis-limpossible-confinement-dune-capitale

http://www.leparisien.fr/yvelines-78/coronavirus-dans-les-yvelines-les-bandes-refusent-les-controles-et-agressent-les-policiers-a-trappes-19-03-2020-8283861.php

coronavirus - les autres

On redécouvre que lorsque quelque chose est difficile à cerner parce que nouveau, inattendu, le réflexe est de chercher un coupable à défaut d’en comprendre la raison. Inattendu parce que, forts de nos connaissances, de notre science, de nos technologie, notre immense richesse que nous étalons sur tous les écrans de télévision du monde entier, nous n’imaginons pas une seconde que des mots comme épidémie, raz-de-marée, séisme, guerre, même, puissent nous concerner de près. Déjà, lors de la tempête Xinthia, on avait vu comment il était impensable que ça puisse arriver sur nos côtes aux bords de mer si joliment aménagés. Non, c’était bon pour ces peuples lointains qui vivent dans des huttes au bord de l’océan mais pas pour nous. En plus, malgré les images spectaculaires du désastre total, les gens ont rebâti au plus vite et tâché de gagner leur vie puisqu’ils n’avaient plus rien. Tandis que, sous nos latitudes, on attend. On attend que l’État (habituellement honni) vienne au secours et que les assurances remboursent. On attend aussi que les télévisions viennent enregistrer nos jérémiades. Les épidémies, c’est bon pour tous ces pays à moustiques où il vaut mieux ne pas mettre le bout du nez ou, à la limite, dans des villages de vacances à l’écart de la population locale pleine de maladies. Mais voici que même les pays les plus malins sont frappés. D’abord, la deuxième puissance mondiale a vu le départ du funeste virus. Jusque là, ça passe tant que nous n’avons pas intégré que ce peuple besogneux et pléthorique nous dame le pion depuis plus de quinze ans. L’Iran ? On sait pas trop ce qui se passe là-bas en temps ordinaire. Amis ? Ennemis ? Qu’on les laisse se débrouiller ! Les Italiens ? Bof, ce ne sont pas des gens sérieux : toujours à chantonner et siffler au soleil et à chercher à magouiller. Mais ici, en France ! Impensable avec notre système de santé, le meilleur du monde. Ce fut, en effet mais comme on exige de l’État qu’il réduise ses dépenses, ce n’est plus tout à fait le cas. Quiconque a eu à passer ces dernières années à l’hosto a pu le constater. À peine opéré, on est renvoyé sans ménagement dans son foyer où l’on pratiquera la médecine ambulatoire. C’est à dire que, plutôt que de rester sur place, quelques jours, là où se trouve tout le personnel qualifié, on rentre chez soi et l’on fait venir à tour de rôle tous ceux qui doivent veiller sur le rétablissement même si tout se passe bien. Il paraît que ça coûte moins cher. Donc, dans ces circonstances, pas étonnant que les hôpitaux soient débordés à la moindre rumeur.

De sorte que nous mobilisons toute notre imagination pour nier toute ressemblance avec une quelconque épidémie dans le passé (grippe espagnole, grippe asiatique) ou sur les autres continents : sras, ébola et le bon vieux paludisme. Si ça nous touche, c’est que c’est vraiment sérieux. Le reste n’est dû qu’à la corruption et l’incompétence des dirigeants étrangers et de toutes les sales bestioles qui transmettent des maladies imprononçables mais qui ont le bon goût de nous épargner d’habitude.

À ce stade, le confinement vire au repli sur soi. On se protège mais on accuse l’autre de ne pas le faire, de propager l’épidémie voire de l’inventer pour nuire à certains. Le repli sur soi, c’est la peur de l’autre et de la peur à la haine, il n’y a pas loin. Les regards inquisiteurs, les dénonciations de comportements à risques, la stigmatisation des visiteurs, habituellement bienvenus, sont autant de signes d’un malaise profond que cette crise réactive. Tous les grands moments déstabilisant ont connu de telles attitudes. Elles ont aussi vu des actes remarquables qui donnent quelque espoir, si ténu soit-il.