la lanterne de diogène

Il suffit d'AIMER (sœur Emmanuelle)

09 octobre 2008

LE CLEZIO

Un peu de rêve qui prend forme au milieu du marasme, de la crise qu’on ravive de temps en temps, le Prix Nobel de littérature a été décerné à Jean-Marie Gustave Le Clézio.

 

C’est drôle comme, dans sa bouche, le mot « métissage » prend du sens, loin de la démagogie et de la bien pensance. Avec Le Clézio, c’est le monde des admirateurs de nuages, qui passent, des merveilleux nuages, c’est le monde de l’errance, du voyage, de la tolérance qui se trouve mis en avant.

 

le_clezio_prix_nobel_la_grande_librairieAvec Le Clézio, les yeux voyagent sur les mots et leurs aspérités comme sur un chemin de randonnée. La langue est magnifique, les phrases bien construites et, comme devant les plus belles choses, on a l’impression que cela s’est fait sans effort. Le Clézio n’est pas un écrivain voyageur comme on l’entend habituellement. Certes il a voyagé, il voyage et fait voyager les lecteurs mais s’il décrit les paysages, il parle peu des péripéties des déplacements pour donner à ses personnages la meilleure place. Comme tout grand écrivain, il fait vivre les scènes qu’il raconte et l’on voit les personnes et leur environnement même et surtout si l’on ne les a jamais vus.

 

Ça fait un bien fou de savoir que Le Clézio a reçu le Nobel

 

http://www.multi.fi/~fredw/

Desert_200p

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/leclezio.html

 

http://www.euronews.net/fr/article/09/10/2008/french-novelist-le-clezio-wins-nobel-prize/

 

A noter que cela fait un Prix Nobel de plus pour la maison Gallimard qui est probablement le plus prestigieux éditeur du monde.

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13 décembre 2007

CAMUS

Il y a trente ans, Albert Camus, algérien, résistant et surtout écrivain, recevait à ce titre le Prix Nobel de littérature. Voici le discours qu’il prononça à l’occasion de sa réception.

On trouve l’essentiel de son œuvre publiée chez Gallimard dans les différentes collections folio.

http://webcamus.free.fr/oeuvre.html

http://www.clg-camus-lanorville.ac-versailles.fr/pages/bio.htm

423px_Camus_NYWT_SEn recevant la distinction dont votre libre Académie a bien voulu m’honorer, ma gratitude était d’autant plus profonde que je mesurais à quel point cette récompense dépassait mes mérites personnels. Tout homme et, à plus forte raison, tout artiste, désire être reconnu. Je le désire aussi. Mais il ne m’a pas été possible d’apprendre votre décision sans comparer son retentissement à ce que je suis réellement. Comment un homme presque jeune, riche de ses seuls doutes et d’une œuvre encore en chantier, habitué à vivre dans la solitude du travail ou dans les retraites de l’amitié, n’aurait-il pas appris avec une sorte de panique un arrêt qui le portait d’un coup, seul et réduit à lui-même, au centre d’une lumière crue ? De quel cœur aussi pouvait-il recevoir cet honneur à l’heure où, en Europe, d’autres écrivains, parmi les plus grands, sont réduits au silence, et dans le temps même où sa terre natale connaît un malheur incessant ?

J’ai connu ce désarroi et ce trouble intérieur. Pour retrouver la paix, il m’a fallu, en somme, me mettre en règle avec un sort trop généreux. Et, puisque je ne pouvais m’égaler à lui en m’appuyant sur mes seuls mérites, je n’ai rien trouvé d’autre pour m’aider que ce qui m’a soutenu, dans les circonstances les plus contraires, tout au long de ma vie : l’idée que je me fais de mon art et du rôle de l’écrivain. Permettez seulement que, dans un sentiment de reconnaissance et d’amitié, je vous dise, aussi simplement que je le pourrai, quelle est cette idée.

Je ne puis vivre personnellement sans mon art. Mais je n’ai jamais placé cet art au-dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre, tel que je suis, au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire. Il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ; il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui, souvent, a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art, et sa différence, qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se forge dans cet aller-retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et, s’ils ont un parti à prendre en ce monde, ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne régnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel.

Le rôle de l’écrivain, du même coup, ne se sépare pas de devoirs difficiles. Par définition, il ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. Ou, sinon, le voici seul et privé de son art. Toutes les armées de la tyrannie avec leurs millions d’hommes ne l’enlèveront pas à la solitude, même et surtout s’il consent à prendre leur pas. Mais le silence d’un prisonnier inconnu, abandonné aux humiliations à l’autre bout du monde, suffit à retirer l’écrivain de l’exil, chaque fois, du moins, qu’il parvient, au milieu des privilèges de la liberté, à ne pas oublier ce silence et à le faire retentir par les moyens de l’art.

Aucun de nous n’est assez grand pour une pareille vocation. Mais, dans toutes les circonstances de sa vie, obscur ou provisoirement célèbre, jeté dans les fers de la tyrannie ou libre pour un temps de s’exprimer, l’écrivain peut retrouver le sentiment d’une communauté vivante qui le justifiera, à la seule condition qu’il accepte, autant qu’il peut, les deux charges qui font la grandeur de son métier : le service de la vérité et celui de la liberté. Puisque sa vocation est de réunir le plus grand nombre d’hommes possible, elle ne peut s’accommoder du mensonge et de la servitude qui, là où ils règnent, font proliférer les solitudes. Quelles que soient nos infirmités personnelles, la noblesse de notre métier s’enracinera toujours dans deux engagements difficiles à maintenir — le refus de mentir sur ce que l’on sait et la résistance à l’oppression.

Pendant plus de vingt ans d’une histoire démentielle, perdu sans secours, comme tous les hommes de mon âge, dans les convulsions du temps, j’ai été soutenu ainsi par le sentiment obscur qu’écrire était aujourd’hui un honneur, parce que cet acte obligeait, et obligeait à ne pas écrire seulement. Il m’obligeait particulièrement à porter, tel que j’étais et selon mes forces, avec tous ceux qui vivaient la même histoire, le malheur et l’espérance que nous partagions. Ces hommes, nés au début de la première guerre rnondiale, qui ont eu vingt ans au moment où s’installaient à la fois le pouvoir hitlérien et les premiers procès révolutionnaires ont été confrontés ensuite, pour parfaire leur éducation, à la guerre d’Espagne, à la deuxième guerre mondiale, à l’univers concentrationnaire, à l’Europe de la torture et des prisons, doivent aujourd’hui élever leurs fils et leurs œuvres dans un monde menacé de destruction nucléaire. Personne, je suppose, ne peut leur demander d’être optimistes. Et je suis même d’avis que nous devons comprendre, sans cesser de lutter contre eux, l’erreur de ceux qui, par une surenchère de désespoir, ont revendiqué le droit au déshonneur, et se sont rués dans les nihilismes de l’époque. Mais il reste que la plupart d’entre nous, dans mon pays et en Europe, ont refusé ce nihilisme et se sont mis à la recherche d’une légitimité. Il leur a fallu se forger un art de vivre par temps de catastrophe, pour naître une seconde fois, et lutter ensuite, à visage découvert, contre l’instinct de mort à l’œuvre dans notre histoire.

Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire la servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir. Devant un monde menacé de désintégration, où nos grands inquisiteurs risquent d’établir pour toujours les royaumes de la mort, elle sait qu’elle devrait, dans une sorte de course folle contre la montre, restaurer entre les nations une paix qui ne soit pas celle de la servitude, réconcilier à nouveau travail et culture, et refaire avec tous les hommes une arche d’alliance. Il n’est pas sûr qu’elle puisse jamais accomplir cette tâche immense, mais il est sûr que, partout dans le monde, elle tient déjà son double pari de vérité et de liberté, et, à l’occasion, sait mourir sans haine pour lui. C’est elle qui mérite d’être saluée et encouragée partout où elle se trouve, et surtout là où elle se sacrifie. C’est sur elle, en tout cas, que, certain de votre accord profond, je voudrais reporter l’honneur que vous venez de me faire.

Du même coup, après avoir dit la noblesse du métier d’écrire, j’aurais remis l’écrivain à sa vraie place, n’ayant d’autres titres que ceux qu’il partage avec ses compagnons de lutte, vulnérable mais entêté, injuste et passionné de justice, construisant son œuvre sans honte ni orgueil à la vue de tous, toujours partagé entre la douleur et la beauté, et voué enfin à tirer de son être double les créations qu’il essaie obstinément d’édifier dans le mouvement destructeur de l’histoire. Qui, après cela, pourrait attendre de lui des solutions toutes faites et de belles morales ? La vérité est mystérieuse, fuyante, toujours à conquérir. La liberté est dangereuse, dure à vivre autant qu’exaltante. Nous devons marcher vers ces deux buts, péniblement, mais résolument, certains d’avance de nos défaillances sur un si long chemin. Quel écrivain dès lors oserait, dans la bonne conscience, se faire prêcheur de vertu ? Quant à moi, il me faut dire une fois de plus que je ne suis rien de tout cela. Je n’ai jamais pu renoncer à la lumière, au bonheur d’être, à la vie libre où j’ai grandi. Mais bien que cette nostalgie explique beaucoup de mes erreurs et de mes fautes, elle m’a aidé sans doute à mieux comprendre mon métier, elle m’aide encore à me tenir, aveuglément, auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir ou le retour de brefs et libres bonheurs.

Ramené ainsi a ce que je suis réellement, à mes limites, à mes dettes, comme à ma foi difficile, je me sens plus libre de vous montrer, pour finir, l’étendue et la générosité de la distinction que vous venez de m’accorder, plus libre de vous dire aussi que je voudrais la recevoir comme un hommage rendu à tous ceux qui, partageant le même combat, n’en ont reçu aucun privilège, mais ont connu au contraire malheur et persécution. Il me restera alors à vous en remercier, du fond du cœur, et à vous faire publiquement, en témoignage personnel de gratitude, la même et ancienne promesse de fidélité que chaque artiste vrai, chaque jour, se fait à lui-même, dans le silence.

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02 décembre 2007

Tant que les barrières subsisteront

par Maurice Béjart

Le mot théâtre est pour moi synonyme d’union. On a beaucoup parlé de cette union, de cette communion entre l’acteur et le spectateur et, au cours des dernières décennies, un des problèmes majeurs des hommes de théâtre a été ce besoin de faire disparaître, cette barrière, ce fossé, cette rampe, réelle ou psychique, qui sépare le regardant du regardé. Quel acteur n’a pas un jour profondément souffert de ce rapport, qui isole l’homme assis dans le noir avec ses vêtements quotidiens de lui, travesti et inondé de lumière.

Comment abolir cela, comment trouver, comment réaliser cette union ? La solution du problème est, je crois, ailleurs. Un jour de détresse, où l’humanité me semblait lointaine et hostile, un ami à qui je me confiai me dit comment voulez-vous être en paix avec les autres quand vous n’êtes pas en paix avec vous-même ? Comment donc l’acteur trouvera-t-il cette union avec le public s’il ne découvre auparavant l’unité des différentes parties de son être ? Fusion intime du cœur et du corps, de la tête et des muscles, langage total où la main est signe, où le torse danse et où la parole reste une des composante de cet orchestre complet qu’est un être humain. Acteur dont la pensée est la pointe du pied et dont le souffle passe par la colonne vertébrale, dont les cordes vocales redeviennent harpe au service d’un corps entier qui ne connaît plus le déchirement.

Au début du siècle, Serge Diaghilev, dont on célèbre actuellement le centenaire, bouleversa le monde du théâtre en présentant des ouvrages qui réunissaient les plus grands peintres, écrivains, chorégraphes, compositeurs, dans une œuvre commune ; et à sa suite, nous avons tous cherché ce fameux théâtre total où le chant prolonge la danse, où la sculpture rivalise avec les arts cinétiques, où tout le spectre des moyens techniques se déploie dans un grand spectacle.

Ne sommes nous pas dans l’erreur ? Réunir n’est pas forcément unir. L’essence du théâtre, c’est l’acteur puisqu’on peut tout supprimer, décor, costume, texte même, sauf lui. Qu’il cesse donc d’être cette machine à parler, qu’il se souvienne que dans nos villages, jadis, les rondes unissaient le chant et la danse, qu’il soit le sculpteur de son corps, le peintre de ses émotions, le prêtre de son sacrifice, qu’il oublie le faire pour l’être.

Lorsque, nouveau Zarathoustra, il sera sur le point de s’envoler dans les airs en dansant, dans un total dépouillement, il deviendra alors celui qui regarde et dont, interprète, il traduit les aspirations et les mouvements intérieurs.

Cette frontière qui nous sépare du public ne se brisera pas tant que dans notre propre maison les barrières subsisteront, et qu’on parlera des différentes sortes de théâtre, alors qu’évidemment tous nous pousse à l’unité.

Ce devait être en 1975 que j’avais étudié ce texte qui venait de paraître en première page du Monde. C’était bien sûr avec mon professeur, Jean-Marie Floch. Pourtant, ce n’était pas de sa bouche que j’avais entendu pour la première fois le nom de Béjart. Quelques années auparavant, un autre maître nous avait fait écouter la musique de Pierre Henry et Michel Colombier pour une « Messe pour le temps présent ». L’originalité de la musique nous avait tous surpris, nous enfants d’un quartier populaire de Paris, qui écoutions de la variété et de la pop et qui ramions en cinquième. Ce professeur s’appelait Pierre Poitrimol. Il m’avait beaucoup impressionné par son humour permanent, sa vaste culture et les ponts qu’il établissait entre les différentes matières. En plus d’indéniables qualités pédagogiques, il possédait un sens psychologique affiné et un très grand cœur. A sa manière, il brisait de nombreuses barrières tout comme Jean-Marie Floch dans un registre plus intellectuel.

Je suis redevable à ces deux maîtres de m’avoir fait découvrir de nombreux domaines de m’avoir ouvert les yeux et le cœur, de m’avoir rendu disponible et, finalement, affamé de beauté. J’entendais un jour Bernard Lavilliers dire : « la beauté fait peur au fascisme ». Jean-Marie Floch, de son côté, s’emportait souvent : « vous êtes prêts à accepter n’importe quel totalitarisme ! ».  Or, c’est bien notre génération qui se trouve aux commandes aujourd’hui.

Il y a quelques temps, une amie m’a répondu avec une légère pique : « moi, j’ai découvert Eluard toute seule ». Tant mieux pour elle mais, je crois que l’important est de l’avoir découvert tous deux. J’ai eu besoin d’aide et pas elle. Sans doute son cœur était plus disponible que le mien en nos années d’adolescence. N’empêche, je n’ai jamais oublié ceux qui m’ont fait aimer ce que j’appelle simplement « la beauté ». J’ai eu envie d’écrire un texte pour concourir pour le Prix Louis Germain, l’instituteur auquel Albert Camus avait rendu hommage après avoir reçu le Prix Nobel. J’aurais évoqué Pierre Poitrimol et Jean-Marie Floch. Ce modeste blog est peut-être plus efficace. En parlant de mes deux maîtres, je crois, aussi, me faire l’interprète de tous ceux qui, me lisant, penseront à celui qui les a marqués pendant les années où l’on construit sa personnalité. 

Reste que ce texte de Béjart n’a jamais quitté mes pensées. Je l’ai recopié tel quel, avec ses erreurs de ponctuation, notamment. Je n’ai jamais oublié ce petit encart en bas de la une du Monde. Les références et la reconnaissance du rôle de l’acteur restent actuelles à l’heure où la tyrannie des metteurs en scène atteint un paroxysme souvent insupportable.

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23 septembre 2007

SILENCE

Le mime Marceau a rejoint définitivement le monde du silence.mime_marceau_2

 

La formule est facile mais elle lui convient bien. Marceau était un de tout grands noms de l’art du siècle dernier. Lorsqu’on le voyait, on comprenait ce qu’est l’art, à savoir un moyen d’expression mais aussi une manière d’élever l’âme tant pour l’artiste que pour le public.

 

L’âme n’est pas forcément liée à la religion et l’on peut ressentir une force en soi sans adhérer à une foi. Justement, les prestations du mime Marceau révélaient cet élément qui se trouve au plus profond de soi.

 

Je n’ai jamais vu en vrai Marcel Marceau et je le regrette. A l’époque honnie du monopole d’Etat sur la télévision (bah !), il se produisait aussi sur les plateaux dans des émissions de variétés et à des heures de grande écoute. Je ne crois pas que les téléspectateurs s’en plaignaient. Donc, je me rappelle l’avoir vu interpréter « la cage » où il mimait un humain qui se rend compte qu’il est enfermé. Je me rappelle aussi « la création du monde » où il faisait apparaître animaux, végétaux, océans, vent, feu encore mieux qu’un reportage sur le printemps. On aurait dit que c’était lui qui avait créé le monde ; et qui sait …

 

On se souvient aussi de l’homme qui marche sur place dans la facilité ou la difficulté. Un classique du mime. Si je ne l’ai pas vu pour de vrai, j’ai, en revanche, vu au moins un de ses émules sur le parvis Beaubourg à l’époque où les saltimbanques avaient encore leur place devant ce monument à la gloire de la culture. Aujourd’hui, le parvis est livré aux caricaturistes. Donc, ce jeune mime faisait aussi « la cage » mais n’avait pas beaucoup de succès à cause de la concurrence. Peu importait, il en fallait pour tout le monde.

 

Je lis dans l’actualité qu’il disait : « la parole n'est pas nécessaire pour exprimer ce qu'on a sur le cœur ». Curieusement, je pense au slam qui, au contraire, est parole. Il me semble que le slam est à la parole ce que le mime est au geste.mime_marceau_82_ans_cuba_la_havane_120905

Je lis aussi qu’il a été l’élève de Charles Dullin, qu’il a rejoint la compagnie Renaud-Barrault. Rien que des grands noms. J’apprends aussi qu’il a été Résistant. L’artiste ne peut pas se désintéresser du monde réel quand bien même il s’abîme à inventer un monde meilleur.

 

Comment aurait-il mimé le quidam qui apprend la mort de l’artiste ?

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21 mai 2007

PAS TINTIN

Ce 22 mai Hergé, créateur de Tintin aurait eu 100 ans.

On connaît tous cette chanson d’Henri Tachan qui fait la part belle aux personnages d’Hergé à l’exception de l’éponyme. L’auteur, lui-même, appréciait moyennement sa créature pour sa perfection qui le mettait en adéquation avec la morale ambiante mais qui l’éloignait de la réalité humaine du siècle. Il a donc ressenti le besoin de créer le personnage du capitaine Haddock, afin de traduire ses propres sentiments et ses propres faiblesses. En s’éloignant de l’adolescence, Hergé s’éloigne aussi de son personnage. Il a besoin d’un adulte pour traduire son rapport au monde en dehors des contraintes de la presse catholique. Et puis, il fallait un interlocuteur au héros trop solitaire.

Après le tournant du « Lotus bleu », et l’ancrage des histoires dans une réalité vraisemblable, fruit d’une documentation rigoureuse, le dialogue avec le chien Milou ne tenait plus. C’est ainsi que le capitaine s’impose : figure solitaire, également, et en même temps paternelle pour ce grand adolescent sans famille. Je règle tout de suite la question des femmes dans Tintin puisque c’était la règle à l’époque pour la littérature destinée à la prime jeunesse, aux petits garçons, et que l’on ne pouvait pas introduire de personnage féminin susceptible de suggérer une sexualité même allusive. Donc, pas la peine de gloser là-dessus.

En fait, je me suis mis à écrire ces lignes, suite à la remarque de la caissière de la librairie du centre Beaubourg à Paris où se tenait une exposition consacrée à Hergé.

http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/D60DD17FF85EB256C12571C7004616E8?OpenDocument&sessionM=2.2.2&L=1

Au moment de régler mes achats, elle me fait remarquer que « le capitaine Haddock n’a pas l’air content » et elle se demandait « s’il lui arrivait de sourire ». Après un bref échange, je lui indique quelques occurrences et elle me réplique aussitôt qu’il faudrait « rendre sa dignité au capitaine Haddock ». J’acquiesce et je me risque.

Disons-le de suite, Haddock est, de très loin mon personnage de fiction préféré, tous genres confondus. Depuis toujours je l’ai aimé et admiré. D’abord, son métier est toute une invitation au voyage. Sa tenue, même sur la terre ferme, le rattache à ceux qui sont en mer. Il me revient ces vers de Bernard Lavilliers :

Il y a trois sorte de gens

Les morts et les vivants

Et ceux qui sont en mer.

Finalement, Haddock est tout ça : vivant, sensible mais, par sa mélancolie, il se rattache un peu au monde des morts, d’autant plus que son alcoolisme passé lui a fait glisser un pied dans la tombe. Pourtant, il s’accroche avec l’autre et c’est l’aventure en mer ou avec Tintin qui le fait échapper à un destin qui paraissait inéluctable.

L’exposition à Beaubourg accordait une place centrale au « Lotus bleu » et c’était justice. Outre l’introduction d’éléments empruntés à la réalité comme l’environnement et le contexte historique, il diffère également par la nature de l’aventure. Tintin parvenu en Chine pour une enquête va connaître les pires ennuis le menant jusqu’à l’échafaud à cause de sa générosité et de son courage.

On a oublié que c’est parce qu’il est ému par les crises de démence du fils de ses hôtes chinois et par les larmes de la mère, qu’il va franchir clandestinement les secteurs sous occupation japonaise, se heurter à la pègre, pour trouver un remède au « poison qui rend fou ». Dans la concession internationale où, comme européen, il se croit à l’abri, il est persécuté pour avoir défendu un coolie, un tireur de pousse-pousse, bastonné par un industriel occidental. Contrairement aux autres histoires où c’est sa curiosité de journaliste ou son côté redresseur de torts, son côté chevalier Bayard qui le détermine, dans le « Lotus bleu », c’est sa compassion pour les larmes de madame Wang et l’amitié qui le pousseront à agir. C’est sans doute dans cette aventure qu’il met le plus sa vie en danger.

Revenons sur l’amitié. Elle apparaît dans la deuxième partie de l’album quand il sauve la vie du petit Chinois qui manque de se noyer dans les eaux du fleuve en crue. La moitié d’une page est consacrée à détruire les clichés racistes. Poursuivant sa mission, sa recherche de l’antidote, sorte de quête du Graal, son nouvel ami lui dit : « à deux nous serons plus forts ! ». Le héros solitaire découvre les vertus de l’amitié. Et l’on sait que c’est cette même amitié pour Tchang qui lui fera gravir les pentes de l’Himalaya quelques années plus tard et donner le chef-d’œuvre d’Hergé. Celui-ci, tentera de combler par la fiction l’absence du vrai Tchang Chong Jen, l’ami de l’école des Beaux-arts, assigné à résidence dans son pays.

Pendant ce temps, on sait qu’Hergé n’a pas cessé de penser à son pote chinois dont il est resté sans nouvelle pendant des décennies. C’est pour combler artificiellement cette absence qu’il conçoit « le Tibet », un peu comme certains exécutent des danses pour faire venir la pluie. C’est une attitude typiquement masculine que de s’imaginer partir à la recherche de l’être cher et l’arracher au danger. Quel garçon, quel homme n’a pas rêvé d’arriver une fois, ne serait-ce qu’une fois, à temps pour sauver quelqu’un qu’on aime ? L’artiste, l’écrivain a ce pouvoir de brusquer les événements en inventant une histoire pour réaliser ce vœux.

Ensuite, je suis navré de constater que Tintin passe encore pour ce qu’il était au début du 20ième siècle. Pourtant, peu ont pu le lire à l’époque mais les clichés, les idées reçues demeurent. Encore aujourd’hui, les tout petits font tchouk-tchouk pour imiter le train à l’heure du TGV. Le héros à la houppe garde encore l’image d’une bande pour illustrés enfantins. Les dessins animés diffusés, il y a quelques années, à la télévision ont contribué à donner cette image aux jeunes générations. Tout l’intérêt de l’œuvre y a été soigneusement gommé au profit de l’action : « bien joué Milou ! », « ouap ! ouap ! » et « mille sabords ! » ont remplacé toute réflexion et mis au même niveau le stupide « Tintin au Congo » et le sublime « Tintin au Tibet ». L’insupportable Lampion a été rajouté aux histoires où il ne figure pas dans les livres. Surtout ne rien montrer qui puisse faire réfléchir les enfants pour lesquels les films d’animation ont été réalisés. Exit la Chine envahie par le Japon après avoir été écartelée par les traités inégaux et soumise par l’opium. Exit la dénonciation du trafic d’armes qui intervient avant le déclenchement d’une guerre pour des intérêts pétroliers (L’Oreille cassée). Tiens ! Tiens ! Exit l’enlèvement des savants par un régime totalitaire (L’Affaire Tournesol). Exit la dénonciation de la dépendance à l’alcool en vente libre. Exit l’exaltation de l’amitié. Tintin apparaissait comme une sorte de Rambo (pour son invincibilité) en culottes de golf avec un peu de l’intelligence de Sherlock Holmes. Tournesol n’était plus ce scientifique imprégné d’humanisme qui permettait de conquérir la lune et n’hésitait  pas à brûler une invention qui pourrait être détournée par les militaires. Restait un petit homme chétif, distrait et ne comprenant rien à rien. Haddock n’était plus ce héros attachant et humain mais un pochetron qui débitait des injures surannées.

J’adresserai ce même reproche à l’auteur pour le coup. Dans « Coke en stock », je ne comprends pas comment le capitaine, qui a un coup de sang en comprenant que son interlocuteur est un négrier, le punit juste en s’emparant du porte-voix afin de l’insulter par delà les mers. Personnellement, je l’aurais bien vu le passer par dessus bord pour le voir barboter lamentablement. L’effet comique aurait été au moins égal à la liste du vocabulaire d’Haddock et plus proportionné. Traiter de « trompe-la-mort » un trafiquant d’êtres humains me paraît plutôt léger au regard du crime.

Mon attachement au capitaine Haddock, personnage imaginaire, a été renforcé quand, il y a quelques années, j’ai décidé de relire l’histoire de son apparition dans la série : « Le Crabe aux pinces d’or ». Dans ses premières vignettes, il offre le pitoyable spectacle de sa déchéance due à l’abus d’alcool encouragé par son second qui en profite pour se livrer au trafic de stupéfiants. Bien sûr, je me rappelais presque toutes les vignettes de tous les albums mais, entre temps, la vie m’avait mis en présence d’alcooliques véritables que je côtoyais. De plus, je savais que le livre que je possédais avait été entièrement redessiné par les studios Hergé et que toutes les approximations avaient été corrigées. Autrement dit, ce que j’avais pris pour une hésitation graphique telle qu’on la retrouve dans « Le Lotus bleu », par exemple, était en fait le visage hirsute, ébouriffé  de l’homme ravagé par l’alcool. J’ai cru voir sur cette tête échevelée les visages de mes amis tombés dans ce travers pour noyer leurs soucis, pour oublier que la vie les a malmenés. Or, ces images, finalement insoutenables si l’on prend la peine de les transposer dans la réalité, si on les rapproche de scènes vues pour de vrai, expliquent toutes les aventures que va vivre la paire d’amis.

Tintin, avec ses principes moraux inflexibles, le tire de l’alcoolisme. Haddock retrouve une raison de vivre après s’être laissé embarquer (c’est le cas de le dire) dans des trafics inavouables et quand la monotonie des voyages au longs cours le fera sombrer dans la dépression. Quelle vie était la sienne quand il rencontre Tintin ? On ne lui connaît pas d’adresse. On sait, aujourd’hui, qu’il est anglais mais c’est en Belgique qu’il se fixe après avoir retrouvé ses racines. Son seul ami est un autre marin au nom anglais également, Chester, mais ils se croiseront rarement. Haddock s’extraira difficilement de son vice. Alors qu’il se trouve en manque, il tentera d’assassiner Tintin, qu’il prend pour une bouteille, au plus fort de son délire, après avoir failli mettre le feu à la barque qui l’émancipe symboliquement du bateau où il couvrait, à son insu, un trafic illégal.

Le combat d’Haddock pour vaincre l’alcool est pathétique. Je parlais, au début, de sa tête hirsute et de la tristesse que lui procurait le whisky. Il a le vin triste : il pleure. Or, précisément, son visage reprend une forme commune à mesure qu’il accompagne Tintin. L’un mène une enquête, l’autre poursuit sa quête. D’ailleurs, à la fin du « Crabe », un épilogue qui relève du comique de situation, le montre, donnant une conférence sur les dangers de l’alcool pour le marin. Il est impeccablement peigné, la barbe bien taillée. Il est guéri. Il tombe en syncope, encore pas habitué à boire de l’eau plate.

Dans cette première aventure, il sourit (pour répondre à la caissière). Il sourit en courant au devant de Tintin qui vient le délivrer alors qu’il est torturé par les trafiquants. Il sourit à la fin quand Tintin est parvenu à arrêter celui qui l’entretenait dans la dépendance à l’alcool.

D’une manière générale, il sourit chaque fois qu’il retrouve Tintin après une absence plus ou moins longue. Dans « L’Etoile mystérieuse », il commande le bateau affrété pour une expédition scientifique. Il est « le seul maître à bord après Dieu ». Il se trouve valorisé par cette responsabilité qu’il doit à Tintin qui a organisé la partie logistique du voyage. Il sourit alors qu’il a pris la barre, de nuit, en pleine houle, et que Tintin, inquiet, vient le rejoindre. Or, ce n’est pas sa fonction mais, ayant partiellement vaincu l’alcool, il se grise comme au temps de ses premiers voyages en recevant les paquets de mer. Il sourit en prenant son repas avec Tintin qui, comme lui, n’éprouve pas le mal de mer. Ils partagent alors une certaine complicité. Haddock reprend figure humaine. Il existe.

J’avais signalé à la caissière le début du « Secret de la Licorne ». En effet, Tintin l’invite à passer chez lui. Il veut lui offrir la superbe maquette qu’il vient d’acheter au marché aux Puces du quartier des Marolles. Il rayonne en se laissant conduire affectueusement par le bras par son ami vers la surprise qu’il lui a préparée. Milou a accepté celui qui lui vole pourtant la vedette américaine de la série. Il lui fait la fête comme tous les chiens qui sentent, instinctivement l’ami, voire l’être vulnérable qu’il devra défendre. Avec « Le Secret de la Licorne », Haddock, et indirectement Tintin, se découvre une famille. La famille va s’agrandir puisque, après bien des difficultés, le professeur Tournesol rejoindra les précédents. C’est lui qui achètera sur ses deniers le, depuis célèbrissime, château de Moulinsart, demeure historique des Haddock. Le capitaine prend alors, la place du patriarche. Il se sédentarise aussi. Il essaie de devenir gentleman-farmer et se pique de vouloir faire de l’équitation. Le refus du cheval semble lui rappeler que sa place ne se trouve pas sur le plancher des vaches mais que son destin sera toujours l’errance, l’aventure, la mer.

« Les Sept boules de cristal » nous immergent dans une atmosphère oppressante. Le danger est invisible mais partout. On ne sait pas ce qu’il en est. A l’époque, Hergé, traversait une période difficile. Sa vie privée était houleuse et cela se ressentait dans son travail qui prenait du retard. Forcément, les idées sombres qui le traversaient transpirent dans son œuvre du moment. Un être aimé s’éloigne. Transposé dans la fiction, c’est l’enlèvement du professeur. Haddock plonge dans la déprime, pour prendre un terme d’aujourd’hui. Il est abattu près du téléphone. Il sourit quand Tintin vient lui rendre visite mais retombe aussitôt dans son fauteuil : pas de nouvelle de l’ami absent. Hergé a voulu qu’Haddock soit humain, avec ses faiblesses, comme son penchant pour l’alcool, mais aussi avec un caractère mélancolique. Cet aspect allait permettre à l’auteur de traduire au mieux son propre ressenti. D’ailleurs, il se redresse aussitôt après une mystérieuse communication téléphonique. Il s’enferme dans sa chambre pour en ressortir peu après, revêtu de son uniforme, son sac marin à l’épaule, prêt à partir rechercher son ami disparu. Il retrouve son élément, sa deuxième peau, son armure. Il se sent invincible : « En route, mille sabords ! ». A des années de distances, on trouve pareille métamorphose avec Indiana Jones, professeur d’archéologie timide et guindé dans un costume qui apparaît tel un baroudeur avec son pantalon large, son chapeau et son célèbre fouet, lorsqu’il va sur le terrain.

Il sourit encore en débarquant à Callao où il croit pouvoir arracher le professeur à ses ravisseurs. Il retrouve « l’océan, le vent du large, les embruns qui vous fouettent le visage ». Tout lui paraît beau : « regardez ces couleurs, ces coutumes, ces lamas ». Pour une fois, c’est Tintin qui exprime de la retenue et attend de voir pour croire. Haddock, montre ses compétences professionnelles. Il décrypte le langage des fanions sur le cargo péruvien : maladie contagieuse à bord. Cela n’empêchera pas Tintin de nager, de nuit, jusqu’au bâtiment pour découvrir une des clés de l’énigme. Cela lui vaudra cet éloge du capitaine : « quel gaillard, tout de même ! ». Quelques pages plus loin, tout à sa joie de retrouver son ami, il se laisse aller à le tutoyer.

Haddock a découvert la valeur de l’amitié ; pour Tintin, bien sûr, mais aussi pour le Professeur. Ce dernier n’avait pas attendu pour lui témoigner une quelconque reconnaissance. Après avoir vendu le brevet de son sous-marin de poche, il propose de mettre son produit dans l’achat du château des ancêtres du capitaine qui lui a permis, malgré lui, de développer son invention. Haddock prendra les armes contre les agresseurs de Tournesol et se lancera dans une expédition dans un milieu qu’il ne connaît pas et qui s’avère encore plus hostile que prévu.

La marche dans les Andes et dans la jungle apparaît encore comme la métaphore de la crise que traverse l’auteur : des hauts et des bas, des épreuves, des ennemis qu’on croyait disparus, la mort qu’on frôle. Il n’est jusqu’aux curieuses incursions des Dupondt dont les tâtonnements montrent les faux espoirs, les fausses solutions, les recours à l’occultisme, caractéristiques des situations désespérées. 

Dans « Objectif Lune », Haddock n’hésite pas à se couvrir de ridicule en essayant les trucs les plus invraisemblables pour sauver le Professeur d’une amnésie partielle. Auparavant, on trouve une dispute comme il en existe dans les grandes amitiés. Du reste, on peut penser que c’est encore l’amitié qui le pousse à entreprendre un voyage interplanétaire. Il pourra ainsi veiller sur Tournesol, handicapé par sa surdité et sa distraction. Quant à Tintin, on ne sait pas qui protège l’autre. A la base, Haddock seconde Tintin qui combat un réseau d’espionnage, tandis que dans la fusée, le jeune héros engueule vertement le capitaine retombé dans son vice : - Je… je suis un misérable… J’avais bu… Je … C’est affreux, ce que j’ai fait là… je vous demande pardon.

-         Ça va ! … N’en parlons plus.

Haddock soutient, plus tard, Tintin à bout de force. A la fin, on voit que, décidément, il n’est bien qu’en mer : à peine retrouvée l’attraction terrestre, qu’il tombe lamentablement comme pour le lui rappeler. Il n’est fait ni pour l’espace intersidéral ni pour la terre ferme.

Pourtant, il persiste. Dans « L’Affaire Tournesol », Haddock en tenue de ville se promène dans la campagne et jure de ne plus se lancer dans des aventures qui ne sont plus de son âge. La suite lui démontre que non. Décidément, il n’est pas fait pour buller dans un château. Son ami Tournesol, le vrai propriétaire, en fait, se trouve encore en danger et il n’en faut pas plus.

Haddock est devenu incontournable. « Au Pays de l’Or noir » a été commencé avant guerre mais interrompu. L’auteur l’a repris après mais, entre temps, le Capitaine s’est imposé. Il a fallu l’intégrer coûte que coûte à l’intrigue. D’un point de vue rationnel, son apparition rocambolesque ne tient pas debout. N’empêche, le lecteur est content de retrouver le marin fraîchement démobilisé. Sa silhouette rassure. On sait qu’avec lui, le dénouement est proche. Encore la figure paternelle. Et puis, pourquoi ne pas le dire, il constitue une source de gags qui renouvellent le comique dans la série.

La mer, il la retrouve après bien de déboires. Ce sera la mer Rouge avec des requins encore plus redoutables que les squales. D’abord, il prend un avion et exprime ouvertement ses craintes : toujours ce malaise lorsqu’il n’est pas en mer. En fait, il a raison puisque un colis piégé devait exploser. D’ailleurs, il explose mais les passagers sont à l’abri. Néanmoins, les projectiles menacent la bouteille qu’il a pu sauver. Pourtant, quand il réalise que Tintin est peut-être touché, il l’oublie pour aller vers son ami projeté à terre par le souffle. Ensuite, s’il sourit à la perspective de refaire du cheval, il devra vite déchanter. Ce n’est pas son truc. C’est la mer qui, symboliquement, va encore les sauver. D’abord sous la forme d’un sambouc ensuite d’un plus grand navire : « Ah ! ça fait plaisir de se retrouver sur un bon vieux cargo ! ». Il retrouve aussi celui qui a développé son alcoolisme et qui lui apporte encore une bouteille pour mieux l’affaiblir. Après la fuite des bandits, Haddock se retrouve seul professionnel aux commandes du navire. Là encore, on sent bien qu’il est dans son élément. Il organise en un clin d’œil un équipage improvisé avec un jeune reporter à la barre, un pilote de chasse à la radio et des pèlerins africains comme matelots.

Haddock n’aura de cesse de témoigner à Tintin sa reconnaissance. Il a conscience qu’il lui a sauvé la vie et permis de vivre des aventures fatigantes mais exaltantes. Naîtra puis se développera une amitié indéfectible dont le sommet s’exprime dans « Tintin au Tibet ». Pour un homme qui a été affaibli par l’alcoolisme, il dépense une énergie formidable pour accompagner son ami, son sauveur, dans une course en haute montagne. C’est lui qui négocie avec le Sherpa, et obtient de lui l’organisation d’une expédition sans laquelle rien n’aurait été possible. Lui qui, dès les premières images affirme son dédain pour la balade sur les chemins caillouteux des Alpes, préférant les contempler avec une bonne pipe, voilà qu’il suit et même organise une expédition himalayenne.

« Le Tibet » est une épopée lyrique sur l’amitié. Tout le monde agit par amitié pour un autre. Tchang, celui qui se trouve au centre de l’aventure, pense à Tintin au plus fort de son désespoir et ne survit que par la foi qu’il a de retrouver son ami occidental. Le monstrueux yéti –curieusement confondu avec le Capitaine dans la tourmente –protège le petit Chinois. Le Sherpa Tharkey, sur le chemin du retour, revient gracieusement aider les deux Européens inexpérimentés qui poursuivent leur recherche. Tintin, se lance dans une opération de sauvetage improbable et surhumaine pour son ami Tchang. Haddock que tout rebute dans cette entreprise, négocie discrètement alors même qu’il sait ce que cela va lui coûter d’efforts dans un environnement qui n’est pas le sien. « Capitaine, vous êtes le plus chic type de la terre ». Haddock est enfin reconnu pour ce qu’il est. Gêné par ce compliment (on n’a pas dû lui en faire souvent), il interrompt Tintin et exprime ses craintes. Qu’importe, après cette marque d’affection, il se sent prêt à affronter les épreuves : « enfin, nous verrons bien ». Finalement l’amitié l’emportera sur la raison incarnée par le Capitaine et sur les éléments hostiles.

Alors, pourquoi passer du temps à parler d’un personnage d’un genre littéraire pour enfants ? D’abord, parce que Tintin fait partie de ces bandes dessinées qui ont marqué l’histoire du genre. Par son succès, elle a encouragé des auteurs à l’imiter ou à s’en démarquer radicalement. Ensuite, parce qu’il a été de bon ton, à une époque, de critiquer Tintin pour son aspect moral et quantité de défauts qu’on a cru découvrir en lui : raciste, fasciste, capitaliste, misogyne, gérontophile, zoophile. J’en passe. On ne prête qu’aux riches… J’ai pu lire ce reproche qu’on ne le voyait jamais manger et encore moins déféquer. J’avoue que cela ne me manque pas trop. Je n’en vois pas l’intérêt. Tout ce qui est exagéré devient insignifiant. Reste qu’un journal comme Libération n’y aurait pas consacré toute son édition le lendemain de la mort d’Hergé s’il avait été un tant soit peu ce qu’on se plaisait à lui reprocher. A la fin des années 70, il existait un magazine de musique qui s’appelait « Rock en Stock ». Vraiment, on se paie une bonne conscience pour pas cher en dénonçant un travers dans une œuvre de fiction.

Néanmoins, le public plébiscite la série. On peut bien dire que le public est bête, il se trompe rarement aussi longtemps. Mieux, le succès de la série grandit, conquiert de nouveaux marchés (pour reprendre une expression économique), séduit les plus jeunes qui découvrent la collection de leurs pères ou de leurs grands-pères. Surtout, elle fait l’objet d’études de plus en plus nombreuses et de plus en plus sérieuses. Encore faut-il souligner que les ayant-droits surveillent de très près ces publications et limitent leur collaboration. C’est pour cela que je ne montre aucune image. Ainsi, la Fondation Hergé, redevenue en janvier Studios Hergé, a-t-elle empêché, dans l’ouvrage d’Albert Algoud consacré aux Dupondt, la publication du moindre dessin des deux personnages. Pourtant, l’auteur avait déjà réalisé un « Haddock illustré » suivi d’un « Tournesol ». Et ces livres sont édités par l’éditeur d’Hergé, à savoir Casterman [ à propos j’ai appris qu’il faut prononcer casterman- et non castermann ]. Rappelons que les mêmes avaient empêché la publication de la dernière aventure de Tintin, l’Alphart, laissant les nombreux amateurs frustrés à jamais. Au lieu de cela, ils ont préféré la publication des crayonnés inachevés plutôt que l’album terminé par les proches collaborateurs d’Hergé, dont le talentueux Bob de Moor qui dessinait déjà la plus grande partie des derniers albums.

Tintin a donc marqué le siècle dernier et surtout l’après-guerre. Il occupe une place majeure dans l’imaginaire de tous ceux qui ont eu la chance de le lire. Avec Tchang, dans un premier temps et surtout avec Haddock, la série s’affranchit des enfantillages tels que les déguisement inopinés et la force herculéenne de ce grand adolescent frêle. Il n’est plus ce héros tout puissant. Haddock l’accompagne dans la plus grande partie de la série. Il apporte le côté humain qui faisait défaut au début. Il est sensible, généreux. Dommage que ces colères et son éthylisme finissent par cacher son aspect le plus attachant au point qu’il fasse oublier tout le reste. Alors, oui, j’approuve la réaction de la caissière de la librairie de Beaubourg et avec elle, je crie : Rendez sa dignité au capitaine Haddock !

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13 janvier 2007

BAMAKO la réalité et la fiction

Le réalisateur malien Abderrhamane Sissako a choisi de faire le procès des institutions internationales qui, pour beaucoup, sont responsables des malheurs de l’Afrique. Comme au cours du  procès de Nuremberg, des magistrats professionnels, écoutent les arguments de l’accusation et de la défense. 

C’est une cour de maison, comme il en existe des millions en Afrique noire. Dans certaines régions, on appelle ça une concession. Plusieurs petites maisons entourent cette cour dans laquelle se trouve un bec de canne. Le détail paraît anodin, voire rustique. En fait, cela indique que la concession abrite des familles qui ne sont pas trop à plaindre puisque l’eau coule en abondance, sans effort et sans besoin de stockage sous la chaleur et la poussière. Ces familles ont généralement un lien entre elles mais il peut s’agir aussi de locataires qui occupent le logement de ceux qui sont partis dans une autre ville ou un autre pays. Dans ce huis-clos, nous assistons à une sorte de pièce de théâtre jouée en plein air. Les habitants, apparemment indifférents, traversent la scène, vaquent à leurs occupations, vont faire les courses, vont travailler, teignent des tissus, reçoivent des soins médicaux, des visites de commères, de compères. Ils passent devant les caméras, masquant pour un instants les acteurs du jeu qui se déroule. On appréciera l’esthétique des ces plans filmés par Abderrhamame Sissako.

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la Chute d'Icare de Brughel pendant que la vie quotidienne se poursuit autour

Des hommes, des femmes –les témoins – viennent raconter une partie de leur vie. Tous subissent les effets du remboursement de la dette de l’Etat malien à ses créanciers, organisé par le FMI et la Banque Mondiale : les plus démunis parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer des médicaments, les entrepreneurs parce que leurs revenus ne servent pas à la communauté, les paysans parce qu’ils ne vivent pas du travail de leur terre. Donc, on organise un procès des institutions internationales, des Etats créanciers, des multinationales, des grands financiers. Il s’agit de savoir s’ils sont vraiment coupables ou s’ils bénéficient de complicités locales et dans quelle mesure. Le procès n’est pas joué par des acteurs mais par de vrais magistrats et de vrais avocats.

L’origine de la dette remonte aux années 1960, soit juste après la décolonisation. Dans le contexte de la Guerre froide, il s’agissait d’injecter de l’argent dans les économies des jeunes nations tout en établissant un nouveau lien de subordination. On aidait des gouvernements, des administrations corrompues, en sachant quelles seraient les conséquences, car à l’époque –faut-il le rappeler ? –le mot d’ordre était : tout sauf les Rouges. En fait, on a connu exactement l’inverse puisque l’injustice découlant de la corruption généralisée et de la dictature a précipité les populations vers les Rouges engendrant des conflits armés sans fin.

Ces conflits, n’avaient pas tous pour objet la prise du pouvoir, l’instauration de la démocratie ou d’un régime dit socialiste. Beaucoup de ces conflits masquent l’appropriation des richesses naturelles dont l’Afrique ne manque pas. Une phrase tirée du film le rappelle : « l’Afrique n’est pas pauvre, elle est victime de ses richesses ». Il y a des diamants en Angola, de l’or au Burkina Faso. Le nom du Ghana colonisé était la Côte de l’Or. Des pays, comme le puissant Nigéria, regorgent de pétrole. Avec une population inférieure au million d’habitants et des gisements de pétrole, le Gabon pourrait être l’équivalent africain des Emirats Arabes Unis. Certains font le parallèle avec le Vénézuela, autre pays producteur de pétrole. Il est vrai que ce pays a été épargné par la dictature omniprésente durant des décennies en Amérique latine. Il possède une tradition démocratique et cette différence n’est pas négligeable. Un Etat qui ne doit rien aux intérêts privés ou étrangers mais à la légitimité populaire détient un poids suffisant pour résister aux pressions. Le Vénézuela s’est lancé dans des programmes de santé publique et d’éducation ambitieux, aidé en cela par la flambée des prix du brut, tandis que  la misère sévit dans les pays pétroliers africains. Thomas Sankara, « le regretté Président », comme on l’appelle encore au Burkina Faso disait : « nous ne vivons pas dans un pays pauvre mais dans un pays exploité ! ». Parlant d’exploitation, dans un des nombreux moments forts du film, un instituteur appelé à la barre pourra parler d’une « exploitation qui ne porte même plus de nom ».

BAMAKO

On aurait tort de penser que ce procès serait à charge. La défense fait valoir ses droits et argumente : le FMI et la Banque Mondiale n’ont pas l’intention d’empêcher les Maliens de prendre le train comme le rappelle l’avocat. Pourtant, en forçant le gouvernement démocratique, maintenant, à privatiser la régie nationale des chemins de fer, le trafic voyageur jugé peu rentable a été supprimé. Du coup, les maraîchers établis le long de la voie ferrée qui vendaient  leurs légumes aux voyageurs se retrouvent sans ressource et vont grossir les faubourgs misérables des grandes villes et seront les premiers candidats à l’émigration.

En fait, cette anecdote révèle les mécanisme des expériences menées par les tenants de l’économie libéraliste telle qu’enseignée par l’Ecole de Chicago. Il faut tout privatiser et laisser le marché réguler lui-même toutes les activités. Bien sûr, on ne veut aucun mal aux populations utilisées comme des variables d’ajustement. D’ailleurs, on les ignore, on ne sait même pas où ils vivent et meurent. Mais, dans les faits, c’est bien le mal qui se répand comme les Dix plaies de l’Egypte. Lorsque l’on montre que cela ne marche pas et que partout la misère progresse et le fossé se creuse entre les plus riches et les plus pauvres et que les classes moyennes glissent peu à peu dans ce fossé, avec un bel aplomb, les libéralistes répondent que « c’est parce que l’Etat intervient encore » comme dans l’éducation ou la santé parfois. Rien ne les ébranle, ni les gens qui attrapent le choléra qu’on croyait oublié dans les pages des livres d’Histoire, ni les chômeurs dont le nombre ne cesse de croître depuis que ces théories sont expérimentées, ni les graves changements climatique et les catastrophes qu’ils engendrent, ni les gens qui dorment dans les rues. « Vous ne savez pas combien vous seriez plus heureux sans l’intervention de l’Etat » dixit Milton Friedman.

D’habitude, quand quelque chose ne marche pas on arrête. Sinon, les psychologues appellent cela « un effet de persévération ». Il s’agit d’une tendance à persévérer dans un cours d’actions même lorsque celui-ci devient déraisonnablement coûteux ou ne permet pas d’atteindre les objectifs  fixés. Les yeux rivés sur les cours de la bourse, ils sont devenus aveugles. Le cœur, l’âme, sont des organes qu’ils ne connaissent pas. ils ne savent pas conjuguer le verbe être et ne connaissent que le verbe avoir et ses synonymes.

Pendant ce temps, l’Afrique continue de prendre de plein fouet les conséquences des utopies libéralistes. On se console, finalement en constatant que cela se passe au Mali et en Afrique noire. Pourtant, partout on entend les mêmes formules toutes faites, partout on nous assène les mêmes recettes miracles, partout on nous dit que lorsque on est malade, il faut supprimer le docteur. Cela revêt des aspects divers. La couleur locale n’est pas la même. Bamako, ce n’est pas si loin. Bamako, c’est ici et maintenant.

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La chanteuse Mélé, interprétée par la superbe Aïssa Maïga dans le film

Liens BAMAKO

http://www.festival-cannes.fr/films/fiche_film.php?langue=6001&id_film=4353205

http://www.bamako-film.com/?realisateur&lang=fr

un extrait du film

http://www.cahiersducinema.com/article859.html

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10 octobre 2006

le cinéma regarde l'Amérique du sud

Cet automne, le cinéma nous permet de nous pencher sur ce continent frère que nous ignorons un peu malgré l'envie de ses habitants de nous ressembler dans ce que nous avons de bon tout en cultivant des particularités latines mêlées d'atavisme amérindien.

Deux ans après « mémoire d’un saccage » (titre aussi mauvais que mal traduit), le réalisateur argentine Fernando Solanas poursuit une saga qui montre comment un pays qui possède d’indéniables richesses matérielles et intellectuelles s’est retrouvé ruiné par le bradage de ses fleurons à des intérêts financiers privés et étrangers, comment des pans entiers de la population connaissent depuis la misère, la malnutrition, la mortalité infantile alors même que leur travail leur assurait un niveau de vie correcte voire enviable. Les gouvernements de Menem et de La Rua, encouragés par le FMI ont entrepris de livrer leurs richesses : c’est ce qu’on a appelé le hold-up du siècle . La crise a éclaté à l’automne 2001 (le printemps là-bas).

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Memoria del saqueo (souvenir du sac ou du pillage) retraçait l’histoire de l’endettement de son pays, l’un des plus riches d’Amérique du sud. Quand la démocratie est rétablie à la faveur de la déroute des Malouines et surtout devant l'incapacité des militaires à rétablir la stabilité, le mal est déjà fait et les gouvernements successifs n'y pourront rien. Carlos Menem, qui s'est fait élire après le Radical Raul Alfonsin avec l'étiquette de péroniste, s'allie avec les banquiers argentins.

Au nord, c'est-à-dire aux Etats-Unis, c'est le triomphe de l'ultra libéralisme. Ronald Reagan est passé par là et l'on ne jure plus que par l'entreprise privée. De plus, l'Argentine est endettée et l'option choisie par C.Menem et ses alliés de la banque a les faveurs du FMI. Des pans entiers du pays sont, non pas vendus, mais offerts au grand capital argentin et surtout  international. Dans le même temps, les particuliers empruntent à des taux exorbitants et sont ruinés tandis que ceux qui l'étaient déjà connaissent la misère et la mal nutrition pour leurs enfants.

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Non seulement, l'Argentine ne s'est pas enrichie en vendant ses bijoux de famille mais elle s'est considérablement appauvrie en bradant ses entreprises publiques à vil prix (dont la très prospère industrie pétrolière de la Patagonie) tandis que l'Etat (le contribuable) récupérait les dettes pour plaire à ces messieurs les banquiers.

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Le film montre les témoignages d'hommes politiques dégoûtés par le sac de leur propre pays et avec leur soutien et d'autres, cyniques, qui prennent, impuissants, le parti d'en rire devant un tel degré de corruption. Au moment de poser avec Menem, le président du FMI, Michel Camdessus, lui glisse : « il parait qu'il ne faut pas se faire photographier avec le diable… »

Memoria del saqueo montrait comment la propagande bien organisée par les médias aux mains du grand capital faisait croire aux plus vertueux et surtout aux plus démunis que l'ultra libéralisme était la solution de tous les maux. Forcer un gouvernement par tous les moyens à brader les entreprises florissantes d'un pays est une démarche que nous connaissons.

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En France, ce n'est pas terminé mais nous voyons le résultat édifiant dans un pays qui ne possède plus rien alors qu'il s'enorgueillit jusqu'en 2001 de la stricte parité entre sa monnaie et le dieu dollar.

Ce qui nous est montré, avec quelle force, par le cinéaste Fernando Solanas peut arriver dans n'importe lequel des pays qui choisirait cette option libéraliste.

On objectera qu'en France, on ne laisserait pas faire et que la population réagirait.

Que croyez-vous que firent les Argentins ?

Ils n'ont pas non plus attendu d'être plumés pour manifester mais quand on n'a pas encore tout perdu on consacre son énergie à résister pour soi et pour les siens. Ce n'est que réduit au désespoir que l'on se jette devant les brigades anti-émeutes.

Faut-il attendre d'en arriver là pour réagir ?

Nous savons ce qui arrive car les mêmes causes produisent les mêmes effets et, pour une fois, ne pensons pas que cela n'arrive qu'aux autres pour de mauvaises raisons. C'est maintenant qu'il faut agir et résister.

En France, la première chaîne de télévision a été bradée à un groupe de BTP, on voit ce qu’est devenue TF1. Les autoroutes ne rapportent plus rien à l’Etat (mais des profits en hausse pour des intérêts français et étrangers) au moment où l’on en aurait besoin pour éponger un peu la dette publique. Or, ce que l’on propose c’est de réaliser des économies. En clair, on va diminuer le nombre de salariés du secteur public, donc augmenter le nombre de pauvres, ici aussi, et alourdir les charges pour les autres, salariés et entreprises. GDF, qui correspond plus ou moins à ce qu’étaient les pétroles de Patagonie va passer sous une coupe étrangère, avec son cortège d’augmentations des tarifs (déjà commencées) et de licenciements. D’autre part, les grands groupes de presse et d’audiovisuel se trouvent entre les mains de puissants groupes financiers détenant des entreprises qui travaillent pour l’Etat. On se souvient de la formidable propagande digne des dictatures emblématiques, lors de la campagne pour le référendum européen. Cela peut se reproduire.

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Alors, il faut voir « Mémoire d'un saccage » et maintenant « La Dignité du Peuple » (titre original : La Dignidad de los Nadies c’est à dire la dignité des riens-du-tout) pour que l'on ne puisse pas dire qu'on ne savait pas.

« Carnets de Voyage » de Walter Salles (Central do Brasil) sort en DVD.

Deux jeunes étudiants en médecine, Alberto Granados et Ernesto Guevara de la Serna, partent à la découverte de leur continent sur une vieille moto pétaradante.

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La confrontation avec la réalité sociale et politique des différents pays visités altère la perception que les deux amis ont de l'Amérique du sud. Cette expérience éveillera de nouvelles vocations associées à un désir de justice sociale.

D'aucuns pensent que le jeune Ernesto a acquis une conscience politique en traversant les pays voisins de l'Argentine et surtout la conviction qu'au-delà des différences dues au pays, à l'origine, le continent est formé d'un seul et même peuple qui, parce qu'il connaît les mêmes difficultés doit s'unir pour que tous s'en sortent ensemble. C'était le thème récurrent des discours de celui qui allait entrer dans l'histoire et la légende sous le nom d'Ernesto Che Guevara.

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Dans ce film, on suggère des solutions et on met en lumière une valeur fondamentale pour l'humanité : la solidarité, car, décidément, on ne pas s'en sortir tout seuls. Voilà la mondialisation à laquelle nous aspirons.

Carnets de voyage de Walter Salles a été tiré du journal d'Ernesto Guevara dont le titre original est 'Diario de Motocicleta'

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