Tout comme les rois des films pseudos historiques d’autrefois, le président Sarkozy a favorisé l’essor de turlupins en tout genre qui se moquent de son action. A la différence des Henri Tisot, Thierry Le Luron et autres, ils se situent exclusivement sur le terrain politique. L’exercice est d’autant plus difficile en ces temps où tout le monde convient –à tort d’ailleurs –qu’il n’y a qu’une politique possible, que ce soit la droite ou la gauche au pouvoir. C’est l’occasion de s’en prendre aux apparences, de traquer les lapsus, de filmer les grimaces. A la rigueur, on donnera un coup de patte sur les vieux qui devront bosser plus longtemps, sur ces Grecs qui, décidément, seront toujours des tricheurs, sur ces Italiens qui viennent de réélire un pantin. Rien que du très convenu en sorte.

 

En France, le pouvoir de droite n’est pas très ébranlé par les marottes à l’effigie du petit monarque. Au contraire, pendant que la populace se distrait auprès de ces bouffons, le gouvernement a toute latitude pour renforcer l’austérité. Pendant que les commentateurs ergotent sur le mot « rigueur », son origine, son emploi dans le temps, le pouvoir agit et assène ses coups.

 

la_marotte_du_bouffonCe qui agite le microcosme médiatique, en ce moment, c’est la préparation de la rentrée sur France-Inter. On rappelle que, selon la nouvelle loi, le Président de

la République

nomme les PDG des sociétés publiques de radio et de télé. En d’autres termes, la moindre décision prise par un quelconque collaborateur sera interprétée comme un diktat de l’Elysée. Il est vrai que cette tache originelle aurait pu être évitée en maintenant la nomination par le CSA. On peut raisonnablement se demander si, l’agitation prévisible n’a pas été orchestrée pour dissimuler la véritable politique gouvernementale. Même quand on agite des marottes à son effigie, M. Sarkozy poursuit sa politique pendant qu’on rit avec ses bouffons.

 

Dans ce climat de suspicion permanente, France-Inter occupe le devant de la scène en raison de la pléthore de chroniqueurs qui interviennent à l’antenne toute la journée. Tous affichent une sensibilité de gauche moralisatrice. D’ailleurs, c’est cette observation qui conduit la droite à vouloir, très régulièrement, reprendre en main les médias. Elle y parvient assez souvent et la nomination du PDG par l’Elysée participe de cette contre-réforme même quand le PDG de Radio-France a, lui-même, été débarqué, autrefois par la droite.

 

Les humoristes les plus en vue ont compris tout le parti qu’ils peuvent en tirer et orientent presque exclusivement leurs interventions vers le domaine politique et la critique du gouvernement. On teste pour voir jusqu’où l’on peut aller. Didier Porte l’a compris depuis longtemps et monte d’un cran à chaque fois. A lui seul, il illustre les  et donne raison à la droite qui réclame une reprise en main vers « plus d’objectivité », c'est-à-dire plus de commentaires favorables.

 

Ce qui est proprement hallucinant dans cette affaire, c’est que si l’on n’aime pas Didier Porte, c’est qu’on approuve M. Sarkozy. Si l’on n’a pas le même comportement que lui, c’est qu’on est à la botte. On peut raisonnablement penser qu’il existe d’autres façons de ne pas soutenir ce gouvernement sans tomber dans la grossièreté systématique, sans se moquer de morts célèbres dont les proches vivent encore.

 

La faute en revient entièrement à M. Pierre Bouteiller du temps où il était directeur d’Inter. Il avait prévenu : « Vous pouvez tout vous permettre ». C’est le temps où la parlote a commencé à envahir l’antenne. Il n’y avait pas une émission sans un billet d’humeur sur l’actualité. Chacun nous disait ce qu’il était convenable de penser de tel événement et comment il convenait d’en rire, éventuellement. Le premier a été Didier Varrod, encouragé par le public, encensé par Télérama. Lorsqu’il a pensé que le succès était à portée de la main, il a publié ses chroniques. Le livre, malgré une soirée promotionnelle en direct à l’antenne depuis les salons de l’hôtel Concorde-Saint-Lazare a été vendu à 12 exemplaires. Les autres, de toute évidence, se sont crus meilleurs que lui et lui ont emboité le pas. Cette tendance s’est essoufflée mais il en reste des vestiges ici ou là.

Avoir voulu imposer une chronique à prétention humoristique dans la tranche d’information était un risque tout à fait inutile. On n’est pas bon tous les jours à heure fixe quand on veut faire rire. Le résultat : des billets, le plus souvent poussifs, des tirs nourris sur des ambulances, des attaques sur le physique, l’âge, la sexualité supposée, la santé même. Quant aux attaques contre le gouvernement, le public n’a pas besoin qu’on lui dise comment penser. Il suffit d’aller au travail et de voir autour de soi, d’aller faire ses courses en rentrant du boulot quand on en a un.

 

Il y a, d’ailleurs, une certaine naïveté à se croire de gauche, simplement parce qu’on aime le genre « rentre-dedans ». On s’exonère à peu de frais d’un véritable combat militant. Il suffit de voir la modeste mobilisation lors des journées nationales d’action de ce printemps pour constater qu’il n’y a pas vraiment d’opposition à la politique gouvernementale. Le genre d’attaques pratiquées par des chroniqueurs d’Inter joue, en quelque sorte, le rôle de bouffon du roi.

 

Précédemment, il a été souligné que les soi-disant dérapages s’inscrivent dans une stratégie visant à se maintenir. On pousse chaque fois le bouchon un peu plus loin pour provoquer une réaction et crier à la censure en cas de non-renouvellement du contrat en fin de saison. Didier Porte passe son temps à dire qu’il est mal payé (attaque directe contre son employeur), s’en prend aux chanteurs de seconde zone ou à ceux qui ont plus de succès que lui, il fait rire aux dépens de suicidés, de vedettes vieillissantes. Gloria Lasso l’avait remis en place. Elle avait été une des seules à oser. Les autres se mordent les lèvres, ne sachant pas s’il vaut mieux encaisser ou se défendre et attendant une aide de la part de quelqu’un sur le plateau. Il dit « enc… » [le mot n’est pas écrit pour éviter aux amateurs de venir en tapant le mot sur un moteur de recherche] et le répète car il sait que le mot choque encore, surtout hors d’un contexte d’énervement. On a de plus en plus l’impression que ces billets sont un concours de celui qui a la plus grosse. D’ailleurs, on en parle beaucoup.

 

Stéphane Guillon, dès la première semaine avait dit « bite » : « Ah, j’ai dit bite à 7 heures 56. Attention, que va-t-il se passer ? ». Comme, bien sûr, il ne s’est rien passé, le mot revient souvent. Ensuite, il s’en prend à celle de DSK. Là, ça passe moins bien. L’intéressé fait savoir qu’il n’aime pas. Du coup, on s’avise que, peut-être, vaut-il mieux ne pas s’immiscer dans la vie privée. Il revient à la charge avec M. Besson. En s’en prenant fortement à quelqu’un du gouvernement, il passe facilement pour un opposant qu’on veut faire taire. Facile, après, de mobiliser les bien-pensants.

La dernière trouvaille consiste à s’en prendre directement à son employeur et à paraître mener une résistance héroïque. Double avantage : comme c’est lui qui prendra la décision de ne pas renouveler le contrat des amuseurs, on lui en laisser l’entière responsabilité. Le gouvernement s’en sortira blanchi.

 

Tout se passe comme si, ces humoristes autoproclamés formaient le maitre étalon de l’indépendance de la presse. Or, pas moins d’une demi-douzaine de producteurs de France-Inter voient leurs émissions supprimées à la rentrée. Personne ne s’insurge contre ces coups portés à la création radiophonique. La tranche d’informations internationales de 18 h à 19h est supprimée. Pourtant, cette émission est unique en son genre et ne peut trouver sa place que sur la radio publique. Personne ne bronche, pas même les journalistes –pourtant les premiers concernés –qui préfèrent, eux-aussi se focaliser sur les cinq minutes d’antenne des amuseurs officiels. Et pourtant, elle tourne s’arrête définitivement ce vendredi. A noter qu’elle accueillait le chroniqueur Simon Tivolle débarqué de la matinale en janvier sans provoquer d’émoi. Il en sera probablement de même avec le magazine de reportages Interception condamné par un tribunal sans qu’on crie à l’atteinte à la liberté de la presse.

 

Dans le même temps, les journalistes de Radio-France-International entament un nouveau mouvement de protestation contre, cette fois, la réorganisation des rédactions étrangères. Déjà, l’an passé, 160 salariés ont été virés dans l’indifférence. Pensez, des journalistes qui sont loin, en Asie ou en Afrique, et qui nous racontent des choses même pas drôles… Que pèsent 160 journalistes et correspondants lointains comparé à deux humoristes ? ça ne vaut pas le coup de lancer une pétition pour si peu, n’est-ce pas ?

 

le_bouffon_du_roi1 Tant que la politique de M. Sarkozy aura une opposition de ce genre, on peut lui prédire un bel avenir. La mobilisation d’aujourd’hui servira de test ultime pour la saison.

 

 

 

Curieusement, on trouve des sites Internet qui proposent de réécouter les dérapages des humoristes. Raison de plus pour réécouter quelques unes, récentes, plutôt bien ficelées :

Stéphane Guillon :

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2010/05/10/17846576.html

 

http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/lhumeurde/index.php?id=92607

 

http://sites.radiofrance.fr/franceinter/chro/lhumeurde/index.php?id=92770

 

Didier Porte :

http://www.dailymotion.com/video/xdpksz_la-retraite-en-dechantant_fun