D’abord, il faut rappeler que l’élection présidentielle est la plus populaire avec les élections municipales. Dans les deux cas, il s’agit de choisir un chef. Il faut croire que pour l’humain, rien n’est plus important. On ironise sur notre constitution qui ne fonctionne plus mais, force est de constater que l’humain a besoin d’un chef et qu’il préfère pouvoir le choisir mais s’accommode, finalement, quand on le lui impose. Le rôle du député n’est pas bien connu. Pour beaucoup, il ne sert à rien, il est grassement payé et trouve le moyen de dormir ou de s’absenter lors des débats à l’Assemblée. Pour la plupart, le député, l’élu en général est perçu comme celui qui va faire avancer un dossier et, surtout, réparer les erreurs et les injustices de l’administration. Concrètement, on va surtout le voir pour obtenir un logement et la crise a encore amplifié cette tendance. Ne parlons même pas des autres élus qui sont vus comme des intermédiaires entre le Président de la République, chef suprême, et le maire, chef de la tribu. Il suffit de voir ce qui s’apprête à se passer, un peu plus loin, en Turquie, pour être convaincu de ce besoin d’un chef fort.

Changer la Constitution, comme le réclament quelques candidats, vise, avant tout à réduire le pouvoir du chef suprême et renforcer celui du peuple par l’intermédiaire des législateurs et, directement, par le recours au référendum. Seulement, on voit bien que le peuple français demeure profondément monarchiste. À droite, on essaie de retrouver la figure royale et notamment dans son rôle de défenseur des privilèges de la classe supérieure. À gauche, où l’on se targue d’avoir aboli la royauté et mis Dieu sous le boisseau, on pratique volontiers le culte de la personnalité. Dans les deux cas, on met en avant un individu, un homme jusqu’à maintenant. Ce n’est pas l’affaiblissement du rôle du Président que veulent les partisans des candidats favorables à une nouvelle constitution soutiennent et encore moins le renforcement des partis politiques. C’est seulement l’arrêt de la casse de la protection sociale dont on a vu, à la faveur des derniers épisodes de la crise, qu’elle a permis de limiter les dégâts. Dans un sens, ce n’est peut-être pas aussi bien qu’il paraît. Un choc aurait provoqué des émeutes et hâté les changements et adaptations au monde actuel. Le changement de constitution intéresse peu ceux-là même qui vont voter pour. Les citoyens ont des préoccupations concrètes et veulent un homme fort pour résoudre leurs problèmes quotidiens.

 

Les dernières années ont été marquées par la montée en puissance de la finance internationale qui se joue des traités et des législations nationales. L’argent n’a pas d’odeur et n’a pas plus de patrie. Il est piquant de constater que la plupart des onze candidats à la Présidence déclarent ouvertement leur volonté de combattre les diktats de la finance internationale. Outre les deux candidats d’extrême-gauche, on trouve aussi les fameux « petits candidats » : MM. Chaminade, Lassale, notamment, auxquels s’ajoute M. Mélenchon. Ça fait déjà cinq ! Restent deux candidats ouvertement favorables à la finance, MM. Fillon et Macron, auxquels on peut ajouter ceux qui n’en parlent pas beaucoup mais dont on devine qu’ils ne renverseraient pas la table s’ils parvenaient à la Présidence. Si les candidats qui font campagne contre la finance internationale sont tout juste majoritaires parmi l’ensemble des candidats, on peut, au moins, se réjouir que le sujet apparaisse comme un thème majeur de la campagne. Maintenant, quand on comptabilise le nombre de candidats qui appellent à réformer l’Union Européenne parce que, justement, elle favorise la loi des marchés, des bourses, des banques, des actionnaires et de la finance, on arrive à un total de huit ou neuf candidats. Or, si le rôle de la finance n’apparaît pas clairement pour tout le monde, la gouvernance de l’UE est plus évidente et le rejet qu’elle produit est désormais majoritaire, malgré la caricature qui en est faite par les commentateurs.

Les commentateurs, justement, ont obtenu, après quinze ans de lutte acharnée, « l’équité des temps de parole » des candidats à la présidence. Ils s’arrogent ainsi le pouvoir de décider quels sont les candidats intéressants. Ils mettent en avant leur rôle de journalistes qui leur vaut compétence pour juger du sérieux des programmes et de ceux qui les portent. C’est ainsi qu’ils justifient le battage autour de la candidature de M. Macron (surtout au début) sur la nouveauté que sa démarche représente. Détenteurs de la parole, ils ont réponse à tout et, surtout, ont toujours le dernier mot.

Ils pestent parce que, malgré tout, il reste encore deux semaines (au lieu de cinq jusqu’à présent) où tous les candidats doivent être traités à égalité. Pourtant les journalistes ont déjà trouvé les parades pour contourner la règle. Si l’on prend Inter, on remarque que les « petits candidats » sont relégués dans des formats de dix minutes, à 6 h 20, 7h 50 ou le samedi matin. La règle oblige à ce que tous les candidats bénéficient du même temps de parole pendant la même tranche horaire. Qu’à cela ne tienne ! Les candidats qui sont plébiscités (pour ne pas dire favorisés) par les médias audio-visuels sont accueillis par « l’interviewer » vedette de la chaîne. En général, il s’agit du créneau de 8h 20 à 8h 30, largement dépassé sur Inter. Pour faire bonne mesure, Inter a inventé « l’interview grand format », c’est à dire que l’entrevue commence à 7h 50, s’arrête à 8h pour parler d’autre chose puis reprend à 8h 20 avec une petite pause de 6 mn pour la revue de la presse et l’on passe aux questions des auditeurs et des autres journalistes présents. Au passage, notons que, au milieu des années 1970, France-Inter, alors encore dans l’ORTF, avait inventé « les petits-déjeuners » avec la même formule d’entrevue entrecoupée par les journaux parlés. Rien que du réchauffé, donc. Sur BFM/RMC, l’invité intervient peu après 8h 30 avec M. Bourdin.

On verra après le scrutin que les temps de paroles ne sont pas égaux mais il sera trop tard et, gageons que les directeurs des rédactions ont déjà préparé leurs arguments pour justifier l’inégalité et l’iniquité. Ne parlons même pas de la différence de traitement. Du temps de Mme Pascale Clark, elle ne cachait pas son mépris pour les « petits candidats ». D’une manière générale, on leur pose des questions creuses ou anecdotiques qui ne permettent pas aux candidats de présenter leurs propositions ni, encore moins, de développer leurs arguments.

 

Pourtant, le débat à onze diffusé sur BFM et RMC a montré que le public a apprécié l’égalité de temps de parole entre tous les candidats. Il a découvert, à cette occasion, que les « petits candidats » n’étaient pas des farfelus mais des personnes qui connaissent la vie et qui dénoncent, à l’instar de chacun d’entre nous, les difficultés du quotidien. Le seul moment où le public présent dans le studio a manifesté, a été pour applaudir M. Poutou lorsqu’il envoyé dans les cordes l’arrogant M. Fillon, toujours prompt à défendre l’ordre établi mais qui ne s’applique pas à lui-même les contraintes qu’il promet de renforcer. De la campagne, on retiendra, outre la montée tranquille de M. Mélenchon, la formule de M. Poutou : « nous n’avons pas d’immunité ouvrière ». Cette petite phrase montre de façon éclatante la différence de traitement entre les citoyens. L’homme de la rue se voit soumis à de nombreuses lois et règlements auxquels il ne peut échapper, tandis que les défenseurs de la finance s’en affranchissent et trouvent ça tout à fait normal. Cette différence de traitement (comme la différence de traitement entre les candidats) est devenue insupportable. Le problème, c’est que ceux qui protestent sont partagés entre le dégoût et la recherche de pureté. Les deux conduisent à l’abstention. De l’autre côté, entre ceux qui trouvent l’inégalité de traitement tout à fait justifiée parce qu’ils en profitent ou qu’ils relèvent de la servitude volontaire et ceux qui sont résignés (ça sera pas mieux avec les autres), on a toujours une majorité molle qui entretient le système. Tout ça pour dire que c’est pas gagné mais c’est aussi ce qu’on pensait en 2005.

 

Enfin, dans la logique des critiques contre le succès du débat à onze, les commentateurs répètent à l’envi que les programmes des candidats sont vides. Là encore, c’est contredit par labase. Rarement on a eu autant de propositions. Les uns proposent de combattre et taxer la finance, donc. D’autres de sortir de l’UE quand d’autres encore proposent de renégocier les traités. Des candidats proposent de sortir de l’euro ou encore d’en changer le fonctionnement. Beaucoup de candidats parlent d’écologie et pas seulement le seul candidat écologiste en mesure de l’emporter, à savoir M. Mélenchon. Lui et d’autres proposent d’en finir avec cette constitution, soit-disant à bout de souffle. Chacun s’entend poser la question destinée à le piéger et montrer la maîtrise du sujet par le journaliste : comment allez-vous financer cette mesure ? Chaque fois, le candidat, quel qu’il soit, répond par une solide argumentation qui, bien sûr, n’est jamais reprise. Enfin, il y a le seul véritable candidat sans programme, le sourcilleux M. Fillon qui ne propose que d’abroger les lois qui protègent les citoyens, de ne pas remplacer les fonctionnaires, de ne pas dépenser et de régresser à la situation d’avant-guerre où tout le monde devait se débrouiller par ses propres moyens pour s’en sortir. Il ne propose, cependant pas, de relever l’ intérêt du livret d’épargne à 6 % (par exemple). Donc, avec lui, il faudrait se débrouiller avec les banques, les assurances privées mais avec des bas salaires et sans pouvoir compter sur l’épargne. Pourtant aucun commentateur ne s’avise de le dire ou de le laisser entendre. On ne sait jamais, des fois qu’il gagnerait.

 

Cette longue tirade entend mettre en évidence le pouvoir de prescription des commentateurs. On savait déjà que, beaucoup d’électeurs sont influencés par le quantitatif. Il suffit de voir, dans des réunions où il faut voter (associations, assemblées de copropriétaires, partis politiques etc.) comment des gens qui sont indécis ou qui ne savent pas quoi faire votent avec le groupe le plus nombreux. Au niveau d’un pays, c’est pareil. Et puis, personne n’aime être dans la minorité sans pouvoir être entendu ; sauf à disposer de la force. Donc, forcément, on a tendance à voter pour celui qui est en tête ou celui dont on annonce la montée. Inversement, on baissera les bras si son champion baisse dans les sondages, quand bien même il reste en tête. Concernant MLP, la réponse donnée aux sondeurs a toujours fait l’objet de tripatouillages. Autrefois, on surestimait les intentions de vote en avançant que les sondés n’osaient pas avouer leur préférence. À force, devant le succès sondagier, on n’hésitait plus à rejoindre un groupe porté par les sondages. Or, maintenant, c’est tout le contraire. On n’a plus peur d’afficher son intention de voter pour MLP qui a, par ailleurs, recentré son discours et argumenté ses propositions. Nombre d’entre elles figurent dans d’autres programmes (on nous dit que les candidats n’ont pas de programme). On en arrive à considérer comme acquis qu’elle sera au second tour, quoi qu’il arrive mais qu’elle y sera battue. Rien n’est moins sûr. Nombre de sondés répondent, à présent, qu’ils voteront MLP/FN pour adresser un avertissement à la classe politique en général. Rien ne dit qu’on reverra le coup de 2002 où nombre d’électeurs avaient voté LP persuadés qu’il ne parviendrait pas au second tour. Reste que nombre de personnes se situent dans la prophétie auto-réalisatrice. Par conséquent, rien n’est joué. Il faut simplement être attentif à ce qui ressort de l’humeur de la population : le rejet de l’inégalité de traitement devant la Justice, devant la police, devant l’administration ; le dégoût des partis politiques organisés pour alterner au pouvoir sans souci d’améliorer le quotidien des citoyens, au contraire ; le besoin d’être protégés contre les violences physiques, l’arbitraire des conseils d’administration des grandes sociétés et son corollaire, les licenciements, contre la détérioration de l’environnement, contre les maladies et les conséquences de la vieillesse. Pour la première fois, sans doute, le scrutin est ouvert et c’est ce qui dérange les journalistes qui font tout pour encourager la bipolarisation et l’alternance tranquille. Cette fois, il y a de réels possibilités de changements.