Depuis les résultats du premier tour acquis définitivement, on entend tous les jours et sur tous les airs des appels à voter Macron. Généralement, on précise que ça n’est pas de gaîté de cœur mais pour faire barrage à MLP. À partir de là, tout est dit. Quiconque n’obtempère pas est aussitôt traité de tous les noms .

À l’injonction s’ajoute la culpabilisation. Toute voix qui manquerait à M. Macron, par abstention, vote blanc ou nul (marquer sur un bulletin les raisons de son non vote), équivaudrait, selon les donneurs de leçons à ouvrir la voie au fascisme. Et de rappeler qu’Hitler est parvenu au pouvoir, voici ans, de façon tout à fait démocratique. Comme disait le fameux Godwin, quand on a plus d’argument, on invoque les mânes d’Hitler. Rien de tel pour couper les pattes des interlocuteurs.

Qu’on se comprenne. Les injonctions ne s’adressent pas aux électeurs orphelins de Fillon. Il ne viendrait à l’idée de personne de demander à des sympathisants de droite de faire barrage à l’extrême-droite et d’adopter un comportement républicain. On ne trouverait rien à redire si un fort contingent parmi eux votait pour MLP. Il est vrai que, de toute façon, ils sont connus pour n’avoir pas beaucoup de scrupules ni de conscience. Donc, on n’en parle pas.

Il en est autrement pour les électeurs de gauche. Ceux-ci sont sommés de prendre fait et cause, même à reculons, pour le candidat Macron. Ceux qui ont été de tous les combats contre le fascisme et surtout contre le racisme, entendent aujourd’hui les insinuations selon lesquelles ils seraient tenus pour responsables s’ils ne se précipitaient pas dans les bras de M. Macron.

http://www.huffingtonpost.fr/2017/04/27/francois-ruffin-votera-pour-emmanuel-macron-au-2e-tour-de-la-pre_a_22059111/

Il est vrai que ceux qui n’ont pas de conscience, pas de conviction, ne peuvent imaginer ce que c’est que se poser des questions, ce que c’est qu’hésiter, peser le pour et le contre. Donc, ils ne comprennent pas qu’on réfléchisse avant de voter et que ça n’est pas automatique.

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La Constitution que tous les commentateurs ont pris l’habitude, avant le premier tour, de dire qu’elle est à bout de souffle, a été dévoyée assez tôt. Le principe gaullien selon lequel l’élection présidentielle marque la rencontre d’un individu et du peuple a vite fait place aux ambitions personnelles puis au jeu des partis. Les « primaires » ont consacré le retour à la république des partis combattue par De Gaulle. Dès lors, on n’a cesse de brandir la formule : au premier tour, on choisit et au deuxième, on élimine. Ça revient à dire qu’on se fait plaisir au premier tour mais qu’au deuxième, il faut redevenir sérieux car, étudier les programme, réfléchir, c’est pas sérieux. C’est tout simplement insultant. Autre formule entendue pour discréditer les « petits candidats » : l’élection serait un simple combat d’ego. Tous les mêmes, ils ne pensent qu’à leur gueule. D’ailleurs, il faut un sacré culot pour oser vouloir être Président de la République. Ceux qui disent ça, projettent simplement leur propre fonctionnement en regrettant juste de n’avoir pas ce culot (on ne peut pas dire courage car l’étymologie n’est pas la même, courage vient de coeur) pour en faire autant. Ceux-là pensent que les « petits candidats » et les challengeurs ont une ambition démesurée mais trouvent légitime celle des candidats qui, à longueur d’années occupent les médias. Comme pour les chanteurs ou les artistes. On trouve normal d’admirer ceux qui bénéficient du soutien médiatique mais on trouve ridicule et illégitime de vouloir faire reconnaître son talent. Dès lors, pour éviter d’avoir à choisir, les prétendants sont caricaturés. Malgré tout, il se trouve des électeurs qui étudient les programmes et, après avoir forgé leurs convictions, voici qu’ils sont sommé d’y renoncer et de rentrer dans le rang pour s’aligner sur les deux ou trois noms entendus cent fois dans les médias, à égalité avec les joueurs de tennis professionnels. Ceux qui ont des convictions, qui argumentent, devraient voter au deuxième tour pour le moins pire ou, dans le meilleur des cas, celui qui reprend la plus grande partie du programme qu’on avait préféré au premier. C’est, ni plus ni moins que la fabrique de la pensée unique. Ne nous faites pas rire avec vos idées et vos convictions, il n’y a pas d’autre politique, pas d’alternative !

Ainsi, tout comme le candidat Bayrou en 2012, on somme M. Mélenchon de prendre position en faveur de celui qu’il a combattu – comme il a combattu à peu près les dix autres candidats – à savoir M. Macron. Il y a cinq ans, M. Bayrou avait appelé à refuser le dualisme droite-gauche qui alternait au pouvoir depuis une quarantaine d’années. Il aurait fallu, après ce qu’il avait dit, qu’il prenne position pour le candidat de la droite ou celui de la gauche ? On lui a reproché, jusqu’à ces dernières semaines de ne pas avoir pris clairement position, c’est à dire de ne pas s’être renié pour rentrer dans un rang et suivre un de ceux qu’il avait vilipendé. Cette année, c’est M. Mélenchon qui est la cible des donneurs de leçons. Encore une fois, on ne demande rien aux électeurs de M. Fillon, pourtant arrivé troisième.

Il faut être juste. Les donneurs de leçon n’ont pas suivi le parcours de M. Mélenchon. Ils ne connaissent de ses engagement que son passage chez les trotskistes (sans plus de précision) et au gouvernement sous l’étiquette du PS. On insinue qu’il a tourné sa veste ou n’a pas de reconnaissance. Donc, méfiance. Avant le premier tour, on lui a reproché, particulièrement, d’avoir trop d’ego. Maintenant, on lui prête l’intention d’avoir préparé son coup pour faire main basse sur le PS et prendre la tête de la gauche. On a tellement craint qu’il ne parvienne au deuxième tour qu’on a multiplié les coups bas à son endroit. Remarquons qu’on ne parle plus du Vénézuéla depuis son élimination.

Résumons. La base du programme de la France insoumise (phi) est la VIe république. c’est trop compliqué. Vient ensuite la transition écologique et l’économie de la mer. À lui tout seul, le programme écologique de M. Mélenchon représente plus du tiers des propositions écologiques de l’ensemble de tous les candidats. Dans ces conditions, comment dire, à présent qu’il faut voter pour un candidat qui a mis des centaines de cars sur les autoroutes et qui contribue à la fermeture des lignes de trains ? Comment appeler à voter pour quelqu’un qui n’envisage pas de mettre un terme au programme nucléaire, à bout de souffle également ? Est-ce à dire que tout cela ne sont que des broutilles, des billevesées ? Est-ce à dire que les combats, menés depuis des dizaines d’années contre le fascisme et le racisme par les électeurs de M. Mélenchon passent pour pertes et profits parce que les bien-pensants ont décidé que seul compte ce qu’ils ont décidé de prendre en compte, à savoir le scrutin du 7 mai ? Il faut supporter de s’entendre donner des leçons par ceux qu’on voit peu dans les combats qui préparent l’avenir. Il ne faut pas, en plus, se sentir culpabilisé parce qu’ils se sont réveillés et exigent que tout le monde doit, désormais leur emboîter le pas.

S’abstenir ou voter blanc n’est pas laisser les autres faire le boulot mais se trouver dans l’impossibilité de faire le sien. On ne s’abstient pas par fainéantise, parce qu’on préfère aller se balader au soleil, parce qu’on ne sait prendre une décision, parce qu’on ne réfléchit pas. Tous ceux qui s’abstiennent, qui vont voter blanc, qui vont griffonner une bafouille sur leur bulletin de vote ont des choses à dire. Il suffit d’écouter les conversations et les émission interactives où les électeurs expliquent et justifient leur choix. C’est tout sauf de l’indifférence. C’est tout sauf de l’indécision. C’est tout sauf de la lâcheté. Ceux qui vont s’abstenir ou voter blanc expliquent qu’ils ont des convictions et qu’ils ne les retrouvent pas dans les deux candidats restés en lice. Aucun ne suggère qu’il serait, quand même, content si M. Macron l’emportait. Les abstentionnistes ne laissent pas les autres faire le boulot à leur place. Ils redoutent que l’élu n’applique qu’une politique traditionnelle et ne veulent pas avoir se le reprocher. Si les résultats du premier tour marquent une certaine volonté des électeurs d’éliminer, enfin, ceux qui alternent au pouvoir depuis des dizaines d’années, ils marquent aussi une lassitude de la part des électeurs de voter pour un candidat qui n’est pas le leur et de passer des années à le regretter. Si M. Macron proclame une volonté de faire de la politique autrement et de rassembler par delà les clivages habituels, il n’en demeure pas moins que son programme manque singulièrement de générosité. Pourrait-il en être autrement avec quelqu’un qui, comme tous ceux qui occupent des responsabilités aujourd’hui, ont appris l’économie dans le manuel de Barre qui prône l’ultralibéralisme ? Quant à MLP, son groupe au Parlement européen a toujours voté dans ce sens, malgré ses déclarations ici.

Au deuxième tour, dimanche prochain, chacun votera ou pas selon sa conscience. Les uns, qui sont rivés sur leurs écrans de TV, voteront pour un candidat médiatisé. D’autres essaieront sincèrement de limiter les dégâts et d’éviter le pire à leurs enfants. D’autres encore, ne voudront pas subir des idées préconçues. Chacun a bien le droit de le faire. C’est le risque de la démocratie. On a vu que, dans les épreuves récentes, la France, avec ses institutions, avec ce qui reste de protection sociale a su limiter les dégâts. Les abstentionnistes, ceux qui vont voter blanc ne resteront pas bras croisés dimanche soir. Il reprendront la lutte, sur le terrain, chacun à sa façon et selon ses moyens. Le combat continue. Résistance !