Coïncidence malheureuse, je comptais évoquer Guy Rétoré dans un prochain article consacré à Armelle Helliot dont la publication a été retardée par mes échanges avec Jérémy.

 

guy rétoré

Guy Rétoré nous a quitté la veille de Noël et son nom ne dit plus grand-chose. C’est à lui que je dois mes premières émotions théâtrales et, surtout, à lui que je dois d’aimer le théâtre et d’entretenir avec cet art majeur un rapport presque religieux. Je demande pardon à mes professeurs qui nous ont emmenés au théâtre ; qui nous ont traînés, devrai-je dire. Fallait-ils qu’ils croient en leur métier, qu’ils croient en la supériorité du théâtre, pour prendre le risque d’emmener des élèves dans le noir de la salle qui assure l’impunité des chahuteurs. Que soit remercié M. André Vincent, notamment, qui ne baissait jamais les bras devant tant d’hostilité. Quelques années avant, avec tous mes camarades de la petite école de Clignancourt, à Paris (au pied de la butte Montmartre), nous avions vu évoluer un couple (dans le civil) d’acteurs déjà expérimentés, qui interprétaient des scènes choisies pour leur compatibilité avec les contraintes du duo ou du dialogue scénique. Les garnements que nous étions les avaient gratifiés d’une ovation. Devant le talent, même le public le plus difficile se convertit et applaudit.

C’est à ce public difficile, un public populaire, pas forcément introduit aux mystères et aux techniques du théâtre, que s’adressait Guy Rétoré. Il a commencé sa carrière au patronage de Ménilmontant, rue du Retrait, dans un des quartiers les plus populaires de Paris. Il a ensuite acquis une ancienne salle de cinéma, pas très loin, près de la mairie du XXe arrondissement, pour y accueillir le public populaire qu’il cherchait et qui était à l’étroit dans la salle paroissiale. Pour prendre le relais du théâtre populaire, il donnait de sa personne en rendant visite aux comités d’entreprises et en mettant en place des bus pour amener le public. « Ce théâtre est le vôtre ! » disait-il. C’est ainsi qu’est né le Théâtre de l’Est Parisien, le TEP dont les lettres frappées sur les affiches attiraient l’attention sur les colonne Morris et leur équivalent dans les stations de métro. Ça bougeait dans ces années que j’ai appelé « les années Chili » précédemment. La culture populaire, ça voulait dire quelque chose au service du peuple et pas un slogan publicitaire pour s’adresser à son potentiel de consommation. Toujours est-il que, sur les conseils de M. Vincent, justement, qui pariait sur un sujet consacré au théâtre à l’épreuve du bac, j’avais pris le bus urbain pour découvrir, entre la mairie et le cimetière du Père-Lachaise, la ruelle où se trouvait le TEP, d’abord, parce que c’était le plus de chez moi, ensuite, parce que je ne me voyais pas aller dans un de ces théâtres impressionnants du centre de Paris. Dans une petite vitrine, je trouvais les clichés en noir et blanc prises pendant des scènes de la pièce à l’affiche et je me suis : « Oh ? C’est ça, le théâtre ! ». Et l’émotion s’est prolongée le dimanche suivant, en matinée, quand j’ai retrouvé la scène, en vrai, avec son décor simple, (minimaliste dirait-on aujourd’hui) mais avec les acteurs, en vrai. Avant le spectacle, on était invité à acheter le dossier qui allait avec la pièce et qui expliquait l’origine de l’œuvre, le contexte, l’auteur. Mon autre professeur, Jean-Marie Floch, nous avait déjà abondamment distribué des textes de Béjart, de Brecht, d’Hugo et d’autres sur les principes qui prévalent au théâtre. Je n’évoluais pas tout à fait en terre inconnue mais je retrouvais, concrètement, ce que j’avais étudié avec eux. Oui, à l’occasion de cet hommage à Guy Rétoré, que soient remerciés mes professeurs, M. Vincent, Jean-Marie Floch, mes professeurs du collège et même quelques instituteurs qui nous ont fait étudier les pièces classiques sans nous ennuyer, apportant le terreau qui nous a permis d’apprécier, plus tard, la beauté.

 

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Guy Rétoré se battait pour donner au public populaire des quartiers est de la capitale, des spectacles de grande qualité, alternant le classique et le contemporain. Guy Rétoré ne se moquait pas du public avec des prétentions et des artifices qui ne plaisent qu’à leurs auteurs, à certains critiques, dans la mesure où ils ne délient pas bourse pour les voir, et à tous les snobs qui se piquent de sorties où ils ne rencontrent pas le tout-venant. La première pièce que j’ai vue, qui m’a tant marquée, c’était « L’Otage » de Claudel. Par la suite, j’ai pu voir, la même années « Saint-Jeanne des abattoirs » de Brecht, toujours avec la même exigence d’offrir le meilleur au public populaire où se mêlaient les lodens (à la mode en ces années) et les manteaux de fourrure. Certains pensaient qu’il fallait s’habiller pour aller au théâtre et c’est une marque de respect pour les acteurs. Ceux qui n’avaient pas de manteau de fourrure mettaient un point d’honneur à ne pas venir non plus avec les vêtements de la semaine. C’est ce respect réciproque qu’on trouvait au TEP.

Dans cette petite salle coincée entre immeubles et entrepôts, il m’a été donné de voir le plus beau spectacle jamais vu : « Prométhée » de Müller dans une mise en scène éblouissante et époustouflante. Depuis, chaque fois que je vais au théâtre, j’y pense et je ressors en me disant que c’était bien mais que ça ne vaut pas ce « Prométhée » mis en scène par Guy Rétoré. Justement, Armelle Helliot rappelait au « Masque & la Plume » qu’il l’avait présenté au Festival d’Avignon, l’été d’avant. Performance technique également car si Avignon permet de faire à peu près ce qu’on veut (vu qu’on n’est pas dans des salles de théâtre), dans un ancien petit cinéma de quartier, on doit composer avec les murs, la scène, les strapontins, le balcon. Chapeau Guy Rétoré et merci.

 

Dans le même temps, il continuait de se battre auprès des pouvoirs publics pour que l’est de Paris dispose d’un vrai grand théâtre.

TEP actu

Ce sera chose faite lorsque, à l’emplacement du TEP, on a construit le Théâtre National de la Colline. Guy Rétoré s’est retiré dans une ancienne salle de répétition où il a continué le TEP, quelque peu écrasé par le voisinage de la Colline, disposant de plus de moyens et s’adressant à un autre public, déjà cultivé. Aujourd’hui, le théâtre, à Paris, est divers. Il y a des petites salles un peu partout, qui ouvrent et ferment et, parfois, demeurent. À un moment, il y a eu l’explosion du café-théâtre qui introduisait le public populaire au théâtre. Certains, devant le succès, ont ouvert une grande salle à côté. Et puis, il y a toujours les grandes scènes parisiennes. Chaillot, au gré des directeurs, propose une offre dans la lignée de Villard et de Rétoré. Le Théâtre de la Ville n’est plus celui de Jean Mercure. Ribes casse la baraque quoi qu’il propose et malgré les réserves d’une partie de la critique. La Porte-Saint-Martin a compris qu’il existe un public las des artifices et délires des metteurs en scène. La Comédie Française ne sait plus, depuis longtemps, sur quel pied danser entre le patrimoine et la tentation de suivre les modes. S’ajoutent les rivalités internes et les coups bas.

 

 

TEP ancien

En cherchant à compléter cet article, je ne m’étonne pas que la première proposition de Qwant soit, un article de la grande Armelle Helliot auquel je consacrerai quelques lignes prochainement.

http://www.lefigaro.fr/theatre/2018/12/15/03003-20181215ARTFIG00064-mort-de-guy-retore-l-inventeur-du-theatre-de-l-est-parisien.php

Et puis, une très bonne biographie qui explique pourquoi ce n’est pas Guy Rétoré qui a pris la direction de La Colline

https://webtheatre.fr/Le-deces-de-Guy-Retore

Enfin, comme on n’est jamais mieux servi que pas soi-même :

Retour à Paris : le flâneur

Le Théâtre de Ménilmontant, dans la salle paroissiale où Guy Rétoré a commencé sa carrière de directeur de théâtre, renoue avec l’esprit populaire et la programmation exigeante. La façade donne une idée de ce qu’était le TEP de Guy Rétoré. Salut l’artiste !

 

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