Comment a-t-on pu en arriver là ?

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Souvenons-nous : c'était il n'y a pas si longtemps. Un dimanche puis un lundi, on ne parlait que de ça : « l'affaire DSK ». La radio enchainait les éditions spéciales, supprimait ses programmes habituels. On aurait dit une catastrophe nationale avec des conséquences internationales. On se battait pour s'assurer la collaboration des meilleurs spécialistes du droit étatsunien, de la politique française, de la psychologie même. Passé le choc, on a assisté, participé à un déferlement. Le monstre avait encore frappé. On se demandait comment un homme bien sous tout rapport pouvait sauter sur tout ce qui porte jupons. On plaignait le calvaire de ces pauvres femmes qui font le ménage dans les hôtels où descendent les grands de ce monde et qui sont obligées de subir leurs assauts sexuels ou simplement leurs remarques salaces. La corporation des femmes de chambres d'hôtels manifestait dans les rues de New-York, brandissant des pancartes vengeresses contre le sadique français. La juge décide d'appliquer la procédure dans toute sa rigueur pour faire un exemple : les violeurs du monde entier n'ont qu'à bien se tenir désormais. L'accusé, à peine « présumé innocent », est mis en garde à vue avec la racaille et la pègre puis détenu dans une prison connue pour ses conditions parmi les plus dures des pays développés. L'accusé est exhibé à la foule, aux photographes, menotté dans le dos.

 

Le procureur, M. Cyrus Vance Jr, est parvenu à ce poste de tout premier plan dans le monde judiciaire et politique des États-Unis en appuyant les combats féministes ; ce qui est tout à son honneur. Il a voulu faire un exemple en montrant sa fermeté face à un accusé – déjà plus « présumé innocent » – que son rang, son statut de haut fonctionnaire international oblige à une attitude exemplaire. En plein puritanisme de façade, les États-Unis veulent se montrer, une fois de plus, comme les garants du nouvel ordre mondial et ont besoin de redorer un blason terni gravement par la guerre contre l'Irak. On lui impose une caution extravagante en échange de quoi, il pourra demeurer assigné à résidence. Et là, on découvre l'étendue de sa fortune personnelle ainsi que celle de sa femme. À partir de ce moment, on quitte la sphère américaine, donc internationale, pour le périmètre plus réduit de l'hexagone.

 

Aux États-Unis, la fortune n'est pas mal vue. Elle est la récompense quasi divine du travail et signe la possibilité qu'offre ce pays à quiconque de pouvoir réussir même si l'on débute sa vie dans une cabane en rondins ou si l'on vend des pommes dans la rues. Seulement, en France, la réussite matérielle est suspecte. Celui qui apparaissait comme le héraut de la gauche, capable de gagner la présidentielle, offrant une image de sérieux, de compétence, présentant une stature internationale indiscutable qui contrastent avec le Président de transition que nous avons, celui-là n'est plus qu'un salaud de riche qui abuse de la pauvre immigrée que le sort contraint de nettoyer les chambres salies par les riches dans un hôtel de luxe. La gauche française est confrontée à une crise sans précédent. Elle doit défendre son héraut contre une membre d'une catégorie qu'elle a choisi pour son caractère symbolique. D'un côté, un dirigeant prestigieux, issu de ses rangs, de l'autre quelqu'un qu'il va falloir combattre alors qu'elle appartient à une classe qu'on défend. Corneille n'avait pas imaginé une telle situation.

 

La droite française se réjouit mais reste dans le champ strictement politique : un adversaire colossal tombe avant même le combat. C'est tout bénef. La gauche, dans sa diversité, se place ostensiblement sur le terrain de la morale. La lutte est par trop inégale. D'un côté, un homme de stature internationale, de tout premier plan, bourré de fric. D'un autre une pauvre femme réfugiée politique. On s'insurge contre le système judiciaire étatsunien qui va permettre au présumé coupable de se défendre avec les meilleurs avocats (du moins les plus chers) qui vont s'ingénier à « salir l'honneur » de la pauvre victime. On est dégouté par avance. On s'en prend à des personnalités qui, interrogées, ont tenu des propos qui ont choqué. Il était convenable de ne dire que du bien de la victime et que du mal de l'agresseur. Ces personnalités qui ont cru pouvoir détonner, apporter un éclairage différent, prendre du recul n'ont plus droit, désormais, à la parole publique.

 

En France toujours, des comités de soutien à la victime ont vu le jour. Il ne sera pas dit que les compatriotes du coupable feront défaut quand il s'agit de défendre une pauvre femme sans défense. Cette femme, quand on a su son nom et son origine, a été présentée, simultanément comme une élève exemplaire de l'école coranique qu'elle fréquentait et comme une femme courageuse, quasi illettrée, ignorant jusqu'à l'identité de son agresseur. On ne tarissait pas d'éloge sur cette femme qui s'est réfugiée aux États-Unis après avoir été victime de sévices dans son pays, la Guinée. Elle a renoncé à son identité pour prendre un pseudonyme compréhensible là-bas. Elle élève seule sa fille et habite le lugubre quartier du Bronx, comme tous les damnés de la Terre.

 

Tout ça pour découvrir rapidement que toute cette littérature qui a fait les choux gras de la presse internationale n'était qu'une affabulation. La pauvre femme de chambre est, en réalité, une maligne. Dans ce reflux, elle emporte le procureur Cyrus Vance Jr, les féministes, les Africains qui se sentent bafoués par ces mensonges d'une des leurs et même les Noirs-Américains qui ont rapidement pris leurs distances. Tous ceux qui s'étaient faits les champions de la pauvre femme de chambre violée sur son lieu de travail par un client d'une autre classe sociale qui se croyait tout permis en sont pour leurs frais.

 

Tout ça, nous le savons désormais. Seulement, on peut, on doit se demander comment a-t-on pu en arriver là. Quelle altération de la pensée a pu conduire à une telle méprise ? D'abord, on en a trop fait dès le début. On était submergé par les informations autour de « l'affaire DSK » : difficile de bien réfléchir dans un tel bouillon. Ensuite, on a péché par précipitation. Tout de suite il a fallu prendre position. À aucun moment, l'opinion publique n'a pris le recul nécessaire alors même qu'on ne disposait que de très peu d'éléments. C'était sûr, le monstre libidineux ouvrait vite sa braguette. D'ailleurs, il y avait des précédents. Lesquels ? Peu importait, on savait que. Dès lors, le clivage confortable consistant à mettre le bien d'un côté, le mal de l'autre se mettait en place. L'accusatrice, ne peut être que victime puisqu'elle est femme, donc faible, d'un rang social inférieur, d'une couleur de peau qui suscite la compassion. L'agresseur, ne peut être que coupable puisqu'il est blanc, riche, puissant, à la virilité exacerbée à une époque qui loue volontiers l'androgynie. Cette affaire devrait inciter d'une part à prendre le temps de la réflexion. Or, depuis quelques années, nous sommes résolument dans le ressenti : l'émotion l'emporte sur toute forme de pensée. Ensuite, il faut se méfier de la facilité qui consiste à désigner des « victimes par définition » en fonction notamment de la couleur de la peau. Le fait que dans le passé, des Blancs ont opprimé des Noirs, les ont réduit à une forme d'esclavage tout à fait unique et monstrueuse, le fait que plus récemment, des pays européens ont colonisé des contrées africaines ne font pas de tous les peuples issus de l'esclavage ou de la colonisation des victimes perpétuelles des Blancs. Quand elles le sont, il faut leur rendre justice, non en raison du passé mais du droit. Ce racisme à l'envers, s'il part d'une intention généreuse, ne saurait remplacer l'exigence de justice et ne saurait abolir tous les principes de pensée auxquels on se réfère.

 

concombreComment peut-on, comment ose-t-on construire une pensée (ou ce qui en tient lieu) à partir de clichés éculés et de préjugés, fussent-ils généreux ? Or, la hâte à conclure, à exclure, l'emporte désormais sur toute autre considération. On ne veut à aucun prix laisser passer le train de l'indignation. On se croit fort, supérieurement intelligent au point de sauter les préliminaires indispensables à la plus humble réflexion. À partir d'une seule bribe d'information voire de rumeur, on juge, on tranche. Simultanément, une autre information provoquait la même réaction funeste : les concombres espagnols portaient une bactérie responsable d'intoxications provoquant la mort de dizaines de personnes en Allemagne. Là encore, ça ne pouvait être que ça. On n'ose pas le dire mais on pense fortement qu'en Espagne, l'hygiène laisse à désirer. Dès lors, tout est déjà en place et il ne faut pas plus d'une minute pour se faire une opinion et décréter que tous les légumes espagnols sont mortels. Quand on apprend la vérité, les tenants des régimes alternatifs à base de graines germées et biologiques en sont pour leurs frais. En attendant, le mal est fait mais on a vite oublié le concombre et même le vrai coupable. Un légume, ce n'est pas intéressant. Ça ne touche pas l'émotion. En revanche, quand il s'agit d'humains, avec leurs faiblesses qui nous les rendent proches, on se complait volontiers dans le sordide. On en redemande sous prétexte de connaître la vérité. C'est beau la vérité. On se donne bonne conscience en drapant un voyeurisme abject sous le voile de la recherche de la vérité. Les sculpteurs du 19ième siècle y avaient déjà pensé en représentant la vérité sous la figure allégorique d'une fille nue. Ainsi pouvaient-ils contourner la morale pudibonde et bourgeoise au nom de l'art et de la vérité. Les commentateurs d'aujourd'hui n'ont pas le talent de ces artistes. Ils avancent masqués, protégés par de grands principes qui les affranchissent de toute pensée préalable et du minimum de rigueur intellectuelle. Le public aime ça. Il se repait de feuilletons étatsuniens et c'est encore mieux quand c'est vrai.

 

Dans les deux cas, on a agi, on s'est précipité, on a jugé définitivement, on a condamné. On a même oublié qu'on avait émis une opinion. C'est la même démarche que celle du téléspectateur qui appuie frénétiquement sur sa télécommande et se fait une opinion du programme en quelques secondes avant de le condamner et d'en trouver un plus conforme. Cette société qui zappe en est arrivée à zapper sa propre pensée, à ne plus savoir sur quel bouton appuyer, qui elle doit défendre et s'enferme dans la condamnation de l'autre. Il ne ferait pas bon vivre dans un état totalitaire à l'aune de cette nouvelle tendance.

 

 

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