Le fait que rien ne veut plus rien dire de ce qui naguère était - et non se voulait - signifiant, qu'on ne compte en tant que personne qu'à hauteur de sa capacité à "produire des richesses", à contribuer à en produire. Rien ne veut plus rien dire alors même que, paradoxe ! l'obsession de la communication nous conduit à baigner dans les mots, fussent-ils expurgés de sens, ce qui importe étant de dire, sans se poser la question de savoir à qui, ni même si cela aura quelque effet, le fait de dire et d'inviter à dire procurant l'illusion de communiquer entre bipèdes appartenant à un semblant de société.
Comme nous vivons désormais dans l'immédiateté, l'illusion est fugace mais on n'a pas le temps d'y réfléchir sachant que dans la minute qui suit on sera passé à autre chose, entraînés, conditionnés que nous sommes à intégrer ce flux où le verbe, au sens du dire signifiant, n'est que phonèmes s'entrechoquant.

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Pour exemple, la pseudo-arrestation d'un criminel en fuite sur la base de vagues présomptions. On va gloser autour d'un non-évènement et convier des spécialistes à s'exprimer sur ce non-évènement. La logique, et policière et judiciaire, voudrait que l'on attende d'être certain de ce que l'on avance avant de communiquer aux media, qu'il soit démontré par des biais d'identification irrévocables que la personne interpellée est bien l'individu recherché.
Mais l'info est devenue un produit, il s'agit pour les media de se vendre, de vendre et de faire vendre, de capter dans ce sens l'attention du public, de sorte qu'il s'attarde devant les écrans vendeurs, passifs comme interactifs, et que cela génère le quota d'audimat et de clics propre à contenter les annonceurs - les réseaux sociaux récoltant a posteriori les dividendes générés par le non-évènement.
Peu importe, au fond, ce qui s'est réellement passé. C'est le buzz qui compte et ce que génèrera le buzz en tant qu'audimat.

Dans un tel contexte, un suicide de flic marquera quelques esprits entre les commentaires du match de la veille et la baston du samedi, devenue ordinaire. Au bout de dix flics, on a pris l'habitude. Quarante-et-un flics plus loin, on ne se pose toujours pas les questions qui tuent (aux deux sens de l'expression dont tu me pardonneras, Diogène, la trivialité), peut-être parce qu'en tant que ressortissants blasés d'un pays depuis longtemps à la dérive, on sait pertinemment qu'aucune réponse concrète ne sera apportée à ces questions. Un ministre de l'Intérieur incompétent ? Dont on sait qu'il a eu des accointances avec le Milieu ? Quand on sait qu'en la matière il a eu des prédécesseurs, et pas des moindres ? Et que les raisons de cette succession de suicides ne sauraient s'arrêter à la personne d'un polytocard interchangeable ?

Un prof se suicide. Il y a vingt ans, ce n'est pas un millier de personnes qui seraient descendues dans la rue en hommage à une enseignante qui se serait donné la mort. Un tel évènement aurait provoqué une grève générale dans l'Enseignement, et des manifs auxquelles auraient pris part des collégiens, des lycéens, des étudiants, des parents d'élèves.

Dans un tout autre contexte, le suicide de Gabrielle Russier, en 1969, avait saisi d'horreur le pays tout entier, mobilisé nombre d'intellectuels et d'artistes (dont Charles Aznavour et le cinéaste André Cayatte) et il laisse le souvenir des silences émus du président de l'époque, Georges Pompidou, questionné par un journaliste à propos de cet évènement, et de sa magnifique citation d'un poème de Paul Eluard (https://fresques.ina.fr/reperes-mediterraneens/fiche-media/Repmed00284/le-president-pompidou-evoque-l-affaire-gabrielle-russier.html).

Que nous dit cet épisode, au regard de ce que nous traversons aujourd'hui, de la banalisation des tragédies humaines et de l'annihilation de l'empathie qu'a, au fil du temps, généré cette banalisation chez cette entité prise dans l'immédiateté et la précipitation qu'est devenue le public. C'est dans cette annihilation de l'empathie que se tient, aussi, le délitement de notre société. On va certes s'indigner de voir des manifestants éborgnés, mutilés, molestés, de dénombrer cinquante-et-un suicides de flics, d'apprendre que des profs mettent fin à leurs jours, que des employés se flinguent sous la pression de leurs managers, que des paysans étranglés par les dettes se pendent, que des centaines de sans-logis crèvent chaque hiver dans la rue, qu'il continue se trouver dans une société qui prétend être évoluée des gens pour en jeter d'autres à la rue, que des quartiers entiers soient placés sous la coulpe de gangs armés qui y font leur loi sans intervention des autorités, que des politiciens corrompus meurent sans avoir jamais été condamnés par une justice qui se montre moins clémente avec le père de famille divorcé qui a du mal à honorer ses obligations de pension alimentaire.
Autant de tragédies et de scandales qui, il n'y a pas si longtemps, auraient été vues comme inadmissibles par la majorité de nos semblables, et qui à ce jour font partie de l'ordre des choses. On va s'indigner quelques heures, quelques jours, jusqu'à la tragédie, jusqu'au scandale suivant, parce qu'il est de bon ton de s'indigner, parce qu'on estime devoir exprimer entre soi, en tant que personnes adultes et responsables, le reliquat de moralité que laisse subsister en nous ce flux continu d'images et de mots que nous laissons envahir nos existences...