Excellente analyse, encore une fois, qui met en perspective une série de désastres contemporains aggravés par l’impréparation consécutive à la politique de désinvestissement des États exigée par l’ultralibéralisme triomphant à l’aune des « frasques » de Reagan-Thatcher et de leur traduction européenne avec les traités de Maastricht, d’Amsterdam et finalement de Lisbonne qui ont vu la victoire posthume du boutiquier Monnet inspirateur d’une Europe d’entreprises sous protection étatsunienne. Alors même que le progrès préside aux destinées de l’humanité depuis qu’elle peut s’organiser, le mot d’ordre, « il faut faire des économies », vient y mettre un frein brutal. On peut observer, dans tous les domaines, une régression que ceux qui ont vécu la décennie qui a suivi tous les Mai 68 du monde ne pouvaient même pas imaginer. Tous les rêves paraissaient alors à portée de main. Quand, quasiment partout, les dictatures tombaient les unes après les autres, que les individus pouvaient s’exprimer, circuler, échanger, la classe moyenne a pris de plein fouet les mirages de l’ultralibéralisme. On pense surtout à la protection sociale qui a assuré à presque tous (il y a toujours des exclus) une meilleure vie, mais la santé publique redevient une affaire de riches et les religions redécouvrent l’obscurantisme, les pogroms (comme en Inde récemment), l’intolérance. En ce premier quart de 21e siècle tant attendu ( ah, l’an 2000 !), de plus en plus de gens croient que la Terre est plate, et je devrais m’arrêter là.

Le coronavirus est la dernière calamité qui a le mérite de mettre en lumière les mirages de l’ultralibéralisme et de la mondialisation. Folie que de faire fabriquer un moteur dans un pays en voie de développement à partir de composants venant parfois de 25 pays différents, non en fonction des matières premières mais des plus bas salaires possibles. On nous dit que c’est notre responsabilité car nous voulons des prix toujours plus bas ; ce qui est entretenu en gelant les salaires sous prétexte d’inflation. On omet de préciser que les profits des grandes entreprises n’ont jamais été aussi forts et que le coût du capital est sans comparaison avec le coût du travail.

coronavirus - se laverComme il vient d’être observé, le coronavirus provoque des réactions insensées. Dans les semaines qui ont précédé la prise de conscience, des voix ont fait remarquer que, chaque année, la grippe tue infiniment plus et qu’elle est contagieuse aussi. Il est vrai aussi que les Français ont pris l’habitude de parler de grippe pour un simple rhume alors que les deux n’ont absolument rien à voir. Pourtant, ce virus revêt un caractère particulier. Dans le passé, le VIH a donné lieu, donne lieu encore, à une mobilisation exceptionnelle. Il faut dire que les premiers touchés étaient des artistes et des intellectuels de renom, entourés d’un cercle d’admirateurs et d’amis influents qui ont su interpeler les responsables. Le sida a mis un terme à l’hédonisme illimité qui a finalement été accepté. N’empêche que cette cause continue de rassembler comme pour manifester un refus des causes inhérentes à l’activité humaine et à la nature. En revanche, le cancer qui tue sans discernement, sans cause connue (seulement des suspicions) est remisé. Les scandales qui ont entaché la recherche y ont contribué mais c’est loin à présent. Le cancer est une maladie de l’ancien monde comme la fibromyalgie, la sclérose en plaque et autres. Nous ne voulons voir que ce qui est survenu de notre vivant. Dans les décennies antérieures, un fléau comme l’alcoolisme a cédé la place à la lutte contre les drogues. On ne voulait pas voir que l’alcool, qu’on peut se procurer facilement et sans contrainte, est autrement plus mortel que la consommation des drogues illégales qui demeure à la marge. Nous avons évoqué dans Insécurité , l’acceptation depuis toujours des accidents de la route comme sacrifices sur l’autel de ce que certains appellent la liberté. Quant au meurtres conjugaux, ils n’ont jamais vraiment été considérés. Un certain romantisme a transformé le voyeurisme attaché aux crimes passionnels. Il faut trouver un nouveau nom – d’ailleurs détourné de son sens premier comme très souvent – pour qu’on commence à voir l’ébauche d’une prise en compte des « féminicides ».

 

Notre époque n’aime qu’elle même a dit un philosophe contemporain. Rien d’autre ne compte que ce qui nous arrive et toutes les tentatives de mettre les crises en perspectives restent vaines. Oui, dans le passé, il y a eu… mais ce n’est pas pareil. Ce n’est jamais pareil car seule compte notre souffrance du moment. Pourtant, l’Histoire ne fait que repasser les plats depuis la nuit des temps. On s’empresse toujours d’oublier ce qui vient de nous arriver. C’est vrai des comportements individuels comme collectives. On peut comprendre qu’on veuille rebondir après les mauvaises passes mais on pourrait attendre de l’humain qu’il retienne les leçons du passé pour éviter de les recommencer. Or, c’est tout le contraire. Soyons sûrs qu’une fois les mesures de confinement levées et la pandémie s’éloigner, on mettra un point d’honneur à ne plus se laver les mains et oublier les mesures d’hygiène de simple bon sens.