" Messieurs, l'Angleterre est une île, et je devrais m'arrêter là " :

cette phrase célèbre inaugurait le cours d’André Siegfried en Sorbonne.

 

Cette simple petite phrase nous en dit long tant elle recouvre de nombreux domaines.

D'abord, elle nous indique le rapport entre la géographie et l’Histoire qui est pourtant contestée par les historiens et les géographes qui affectent de ne voir aucun rapport entre les deux. Pourtant, il est bien évident que la configuration d’un territoire oriente les aspirations du peuple qui l’habite et, à terme, son histoire. Ainsi, l’Angleterre et, par extension, la Grande-Bretagne n’a d’autre issue que de naviguer et, par voie de conséquence, d’assurer ses arrières pour la sécurité de ses navires. Toute la politique, qualifiée de coloniale de nos jours, a été inspirée par ce but suprême. Partant, toute la politique expansionniste, militaire a été fondée par la nécessité de protéger la navigation de sa flotte commerciale et, éventuellement, l’élimination de ses concurrents. Ça concerne aussi la diffusion de la langue anglaise et des mesures impériales encore en usage dans ses anciennes possessions. L’insularité façonne aussi le particularisme du caractère collectif ; ce qu’on peut résumer par « ils sont fous ». En fait, faute de pouvoir échanger aussi facilement que les continentaux, ils ont fait de cette faiblesse un trait de caractère majeur accentué par les aléas de l’Histoire. La fameuse reine Victoria a imposé des canons culinaires dont les Anglais et leurs visiteurs subissent encore les conséquences. De plus, à chaque nouvelle crise, on observe un repli et un renforcement des particularités.

 

Ce long préambule pour rappeler que les Britanniques conservent cette mentalité d’île menacée d’invasion qui les force à prendre les devants. Rien ne compte que les intérêts anglais quand, sur le continent, on cherche des rapprochements, des alliances, de convergences. Partout où se trouvent des Anglais, ils chercheront d’abord à prendre le contrôle de peur d’avoir à se soumettre, même un tout petit peu, à des décisions contrariant leurs intérêts. Par conséquent, ils prennent les devants, commencent par imposer leur langue et le reste se déroule comme une pelote. Bien sûr, la ruse est éventée depuis longtemps mais elle fonctionne toujours assez pour gêner toute négociation et tout accord.

Depuis près de deux ans, pas une semaine n’a passé sans que le brexit n’apporte une nouveau rebondissement et il devient évident que ce sont autant de manœuvres qui aboutiront au maintien dans l’UE. D’abord, contrairement à ce que nous avions imaginé, les autres membres n’ont pas cherché à retenir la GB. Preuve s’il en était, que ce partenaire est plus encombrant qu’autre chose tant il bloque systématiquement toute avancée. La seule chose que les Britanniques cherchaient dans le Marché Commun, c’était justement le marché unique. Depuis leur entrée en 1973, ils n’ont cessé de vouloir transformer la CEE (puis la CE et l’UE) en une zone de libre échange à l’instar de leur AELE dont le fonctionnement n’a jamais été aussi efficace que le Marché Commun. L’ancien ministre des Affaires Étrangères, M. Laurent Fabius l’avait bien résumé par une formule où il rappelait que, quand on s’inscrit dans une équipe de football, ce n’est pas pour y pratiquer le rugby. Les plus grandes crises que la CEE puis l’UE a connues, l’ont été du fait de la volonté hégémonique britannique d’imposer le libre-échange dans tout le ressort de l’Union et rien que cela.

 

brexit

Ces nombreux rebondissements, s’ils sont bien réels n’en demeurent pas moins une habile mise en scène, comme si la totalité des Britanniques se retrouvait pour jouer un jeu dont personne n’est dupe mais où tout le monde joue son rôle. Après des mois de retrait relatif et de négociations, les Britanniques prennent conscience de quelques inconvénients et, soyons sûr que la presse, très influente là-bas, qui défend les intérêts commerciaux et l’ultra-libéralisme ne manque pas une occasion d’inquiéter la population sur les conséquences de l’isolement ; d’autant plus que la politique du partenaire privilégié, les États-Unis, est désormais imprévisible et pour quelques années encore. L’Écosse et même le Pays de Galles et l’Irlande du Nord, opposés à la sortie de l’Union font mine de vouloir remettre leur indépendance sur le tapis. Comme ils ne se font, sans doute, aucune illusion, ils espèrent, au moins, demeurer dans l’UE. Tant et si bien que des voix, de plus en plus nombreuses se font entendre pour réclamer un nouveau référendum. Après tout, c’est bien ce qui s’est passé presque à chaque fois qu’on a demandé habitants d’un pays membre de se prononcer sur un aspect essentiel de l’Union. Chaque fois, le peuple consulté a fait valoir son opposition avant de changer opportunément d’avis après avoir obtenu quelques avantages particuliers. Sur ce terrain-là, celui d’obtenir des avantages exclusifs, les Britanniques ont toujours été très forts. La Première Ministre s’y oppose formellement. Formellement… c’est à dire qu’on peut penser raisonnablement qu’elle cherche à obtenir des conditions très favorables pour son pays avant d’infléchir sa position ; quitte à prétendre qu’elle a agi sous la contrainte. Si la crise gouvernementale empire, les négociations seront suspendues pendant qu’il n’y aura plus de Gouvernement légitime et la GB ne sera toujours pas sortie.

 

À un moment, on achoppait sur deux points essentiels : l’accès au marché unique et la frontière irlandaise. Il est bien évident que si la Grande-Bretagne restait dans le marché unique, on assisterait à une pantalonnade car il n’y aurait quasiment rien de changé par rapport à la situation antérieure tant elle demeure en dehors de quasiment toutes les instances européennes et notamment la monnaie unique. Toujours ce souci majeur de préserver son intérêt et, donc, sa souveraineté. Et puis, ça paraît anecdotique mais il ne faut pas oublier que, malgré l’adoption officielle du système métrique, dans les faits c’est le vieux système agricole inconvertible qui est toujours en vigueur. Au passage, n’en déplaisent aux enseignants français, avec la controverse sur la frontière irlandaise, nous avons une autre illustration du lien entre la géographie et l’Histoire. Tant que le Royaume-Uni et l’Eire font partie de l’UE, la séparation ne tient pas. À partir du moment où l’un des deux se retire, l’absence de frontière équivaut à une réunification de l’Irlande. Ce n’est, bien sûr, pas acceptable pour les Britanniques et pour les Irlandais protestants.

 

Tout comme dans le sketch de Robert Lamoureux, « le lendemain matin, le canard était toujours vivant ». Il apparaît de plus en plus évident que, depuis le début, le Gouvernement britannique cherche à gagner du temps en sachant que le temps travaille pour lui même si ça doit lui coûter la défaite électorale. Au pays de l’alternance, ça n’a pas grande importance parce que rien de fondamental ne change jamais. On se souvient de Churchill traversant l’espace central de la Chambre des Communes pour rejoindre l’opposition afin de poursuivre sa politique. Malgré les apparences et les querelles sincères, il n’y a pas tant de différences et, entre le TINA (base de la pensée unique qui s’est répandue rapidement sur le continent) et la mondialisation, le peu de différences qui subsistaient s’est effacé. Déjà, la GB va participer au renouvellement du Parlement européen dans quelques jours. On sait que les sièges auraient dû être répartis entre les autres membres au prorata et que, en raison de son poids démographique, la France y aurait gagné. Donc, la France et son modèle original encore défendu par de nombreux mouvements politiques, désormais tous dans l’opposition, il est vrai, ne pourra pas peser autant qu’il serait normal. Soyons convaincus que les députés britannique élus ne siégeront pas pour la frime et défendront les intérêts de leur pays, ce qui n’est pas toujours le cas des autres députés européens et particulièrement les français.

 

Au bout du compte, la GB ne sortira pas de l’UE. Tout au plus se retirera-t-elle de quelques nouvelles instances, ce qui lui permettra de renégocier, à la baisse, sa participation au budget. Les peuples continentaux suivent ça de loin mais quand on annoncera que, finalement, la GB demeure, ils auront l’impression, une fois de plus, d’avoir été trompés par cette « Europe » qui leur impose la régression sociale, des normes tatillonnes, la concurrence fiscales entre les travailleurs, qui ne les protège pas contre la concurrence des produits fabriqués à bas coûts en Asie et, maintenant, en Afrique, qui ruine le potentiel économique de régions entières et maintient les salaires au plus bas. Seulement, les élections seront passées et les électeurs ne pourront plus rien faire avant cinq ans.

 

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