Deux infos en apparence sans aucun rapport. En début de semaine, le dernier recours contre la construction de l’aéroport du grand ouest à Notre-Dame-des-Landes a été rejeté par la juridiction compétente. Au milieu de la semaine, les journalistes de la chaîne d’infos i-Télé ont cessé leur mouvement de grève après 31 jours. Dans les deux cas, ceux qui avaient le pouvoir de mettre un terme à de longs conflits ont choisi l’impassibilité. Longs conflits relatifs puisque l’aéroport est contesté depuis un demi-siècle tandis que l’autre n’a duré qu’un mois mais un mois sans salaire, c’est long !

 

i-télé

Le conflit à i-Télé opposait les journalistes à leur direction qui imposait à l’antenne, un animateur vedette qui venait d’être mis en examen dans une histoire de mœurs. Innocent ou pas, ça la fiche mal et les journalistes n’ont pas envie de s’afficher à côté d’un tel énergumène. Seulement, l’énergumène a été imposé par le PDG de Vivendi (entre autres) de la maison-mère de Canal+ qui détient i-Télé. Bonjour la concentration et le conflit d’intérêts. Il doit être la vitrine de la nouvelle grille et de la nouvelle image de la chaîne avant son changement de nom en C-news. L’image est forcément ternie mais ça n’a pas d’importance pour M. Bolloré. Le plus important pour lui, c’est de ne céder sur aucun point. C’est d’envoyer un avertissement clair à tous les salariés de ses entreprises et au-delà, à tous les salariés : vous pouvez protester, quémander, supplier, vous suicider, pas question de céder ! M. Bolloré préfère perdre de l’argent plutôt que de discuter. La plupart du temps, les salariés font grève pour obtenir une augmentation de salaire ou de meilleures conditions de travail. Ici, ça n’était même pas le cas. Parfois, une direction trouve plus avantageux de subir une grève et perdre momentanément de la clientèle plutôt que d’accorder une légère hausse de salaires. Dans le cas d’i-Télé, c’est donc une question de principe. D’abord, on ne discute même pas. On n’entame même pas de négociation. Ensuite, on laisse la grève se développer, en sachant que « la grève » est discréditée auprès du grand public. Il n’y a plus qu’à laisser pourrir la grève. On l’a bien vu à l’époque des grandes grèves à l’ORTF, les gens se fichent des motifs et ne voient qu’une chose : « ils nous privent de télé ! ». Par conséquent, M. Bolloré avait toutes les raisons du monde pour ne pas discuter mais il n’avait même pas besoin d’arguments. Son refus de négocier est totalement dogmatique : habituer les salariés (qualifiés par ses amis politiques de « privilégiés ») à n’être pas écoutés.

 

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Pour l’aéroport, c’est un peu la même démarche. Depuis un demi-siècle (1965), on argumente en faisant valoir qu’un aéroport géant dans les environs de Nantes est déraisonnable, eu égard au trafic et au trafic prévisible. Il est évident que depuis tout ce temps, on a pu voir le trafic évoluer, voir ce qui se passe avec des événements imprévus tels que la hausse du prix du pétrole en 1974 et 1979 (le kérosène n’est pas taxé et les hausses impactent directement les coûts) et l’arrivée du TGV quelques années plus tard ; sans compter les autoroutes construites entre temps. Il faut rappeler que l’aéroport de NDDL a été conçu, au départ, pour favoriser Air-Inter, compagnie intérieure qui a disparu… Ces dernières années, d’autres arguments ont émergé comme la défense de l’environnement (protégé dans ce cas) et des terres agricoles dans un contexte d’augmentation de la population. Surtout, depuis que l’UE exige des budgets nationaux serrés, beaucoup de projets coûteux ont été abandonnés, notamment d’infrastructures ; d’autant que plusieurs aéroports récents, en Lorraine, en Limousin, en Champagne ont coûté très cher (sans compter les infrastructures pour y aller) et ne voient dans le meilleur des cas qu’une poignée d’avions par jour voire par an…

Ça fait beaucoup et, l’on a le choix entre ces principaux arguments et le bon sens. Seulement, le Gouvernement actuel, chahuté dans tous les secteurs entend montrer sa détermination. Envers et contre tout, il adresse un avertissement clair à la population : vous pouvez argumenter, protester, prendre des coups, être expulsés, ruinés, pas question de céder !

 

Dans les deux cas, le message est clair : désormais, la vox populi est disqualifiée. Plus question d’écouter la base, le peuple, le public – quel que soit le nom qu’on lui donne – on décide et ils obtempèrent. Le référendum européen de 2005 a été sans doute l’apogée de ce principe d’autorité : quoi que vous puissiez dire ou choisir, les décisions seront prises, en haut, sans tenir le moindre compte des demandes ni des avis. Nous avons vu, par ailleurs, en abordant les questions de régionalisation, comment avec les grandes régions et avec les intercommunalités, la plupart des décisions sont prises de plus en plus loin des électeurs et sans qu’ils puissent donner leur avis d’une manière ou d’une autre. Nous avons vu que l’Union Européenne, favorise justement les Régions et l’intercommunalité qui permettent de contourner les États et les élections. Pourtant, les avertissements ne manquent pas. Le référendum de 2005 a eu, plutôt, pour conséquence, de renforcer la détermination à ne pas écouter la voix du peuple ou les voix du peuple. Contre toute attente, lorsqu’on demande leur avis aux électeurs, ils choisissent de sortir leur pays de l’UE ou de ne pas mettre à sa tête une technocrate. Parions que l’avertissement ne sera pas entendu, une fois de plus. Parions que d’autres événements vont ébranler les démocraties fragilisées par les dogmes libéralistes imposés par la force depuis plus de vingt ans et qui ont vu triompher la mondialisation que certains qualifient d’heureuse quand elle accroît les inégalités dans les pays industrialisés (ou plutôt anciennement industrialisés) et qui sème le chômage, la précarité et les troubles sociaux dans les pays émergents après avoir permis à des millions de pauvres de sortir de leur état. Dans tous les cas, on n’a pas demandé son avis au peuple. Est-ce à dire que la démocratie, contestée de toute part (généralement parce qu’elle représente un mode de développement occidental et capitaliste), a atteint ses limites et apparaîtra dans l’Histoire comme une parenthèse heureuse ? Tout dépend du niveau d’exaspération et du niveau de résignation. En France, singulièrement, c’est la résignation qui l’emporte. Il suffit de voir l’indifférence à l’exclusion et au calvaire des sans-abris. Au 322e jour de l’année, 365 d’entre eux sont morts dans la rue. Cette information confidentielle prouve la résignation ambiante mais elle ne préjuge pas de ce qui peut arriver. Dans l’intérêt de tous, il vaudrait mieux que la démocratie se reprenne plutôt que d’être à la merci de coups portés de l’extérieur. Qu’est-ce qui l’empêche ? La dérégulation, le dogme de la « concurrence libre et non-faussée », la compétition entre les États plutôt que la coopération, autant de dogmes libéralistes qui ont favorisent une poignée d’intérêts privés, aussi puissants qu’ils sont peu nombreux. Inutile de rappeler le faible pourcentage d’individus qui possèdent l’essentiel de la richesse mondiale ou de la richesse de chaque pays. Les éthologues appelleraient ça la « loi de la jungle ». Le fait que ce faible pourcentage dispose de la richesse mondiale en dit long sur le niveau de résignation de l’humanité entière et sur le niveau d’illusion entretenu, précisément par les médias que les premiers détiennent. Plus que jamais, l’adage selon lequel la dictature, c’est « ferme ta gueule » tandis que la démocratie c’est « cause toujours » se vérifie. L’expérience nous montre pourtant que rien n’est éternel.

 

Régionalisation et démocratie :

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2009/02/26/12725785.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2009/03/02/12788046.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2013/11/19/28464473.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2013/11/20/28477740.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/01/19/28988852.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/06/09/30047055.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/06/09/30047084.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/06/11/30058402.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2014/12/17/31158387.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2016/03/20/33538912.html

http://lanternediogene.canalblog.com/archives/2016/03/20/33539726.html

Le regard du journaliste Michel Polacco, spécialiste de l’aéronautique, sur le projet d'aéroport de Notre-Dame-des-Landes

https://www.franceinter.fr/emissions/co2-mon-amour/co2-mon-amour-09-avril-2016

https://www.franceinter.fr/emissions/co2-mon-amour/co2-mon-amour-19-novembre-2016

Images :

http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/crise-a-i-tele/

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/environnement/notre-dame-des-landes-le-conseil-d-etat-valide-le-referendum-consultatif_1804149.html